06.12.2009
Grain à démoudre partie 1
LE GRAIN A DEMOUDRE - EDITION 2009
(Partie 1)
J'étais tombée par hasard, par le biais de la miraculeuse Internet, sur le site du Grain à démoudre. Deux éléments frappent lorsqu'on découvre ce festival de cinéma : tout d'abord son nom, très original, visant à avoir une approche jeune et vivifiante du cinéma, organisée par de jeunes graines de cinéphiles en décalage, considérant le 7ème art comme une matière à démoudre, source d'expérimentations, de découverte, d'ouverture. Ensuite, le plus surprenant est l'âge de ces jeunes organisateurs « de 12 à 25 ans ». parrainé par Claude Duty et Patrice Leconte, le « Grain », comme disent les habitués, s'est considérablement développé en dix ans. De multiples activités s'y sont mises en place, ces jeunes Normands cherchant toujours à imaginer de nouvelles attractions sources de débats et de purs bonheurs artistiques.
Quand je suis arrivée, j'étais l'une des premières des jurés - car il y a en effet au moins cinq jurys différents comprenant une cinquantaine de personnes - débarquant au milieu de ce festival. Tout de suite, une ambiance chaleureuse et sympathique s'impose, exacerbée par cette passion du cinéma que chacun partage à sa façon. Loin d'une atmosphère tapageuse et de plus en plus conventionnelle d'une festival comme Sarlat, chaque conversation ou discours apporte sa sincérité passionnée, sa pertinence personnelle. Je ne saurais dire le nombre de personnalités intéressantes que j'ai rencontrées, avec qui l'on peut entamer des conversations sérieuses, loin des compétitions habituelles dans les foules comme à Sarlat : jeunes organisateurs, bénévoles, photographes, cuisiniers ou barmans (hé oui, même eux !), autres jurés et réalisateurs de diverses nationalités... Tant de monde virevoltant, se croisant, échangeant à propos des films en compétition...
Voici, de manière concise, malheureusement, quelques critiques de tous les films vus à Gonfreville L'Orcher, sélection d'une grande qualité, surtout au niveau des courts-métrages.
Étant donné que je me trouvais dans le jury scénario, la critique de la plupart des films prennent en compte ce critère.
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Les courts-métrages
LES AMIES QUI T'AIMENT de Alexis Van Stratum (France/Belgique)

Alors que tous les autres courts-métrages de la compétition reçurent au moins un prix au festival, celui d'Alexis Van Stratum, jeune cinéaste belge issu de l'INSAS, méritait pourtant une distinction. Les amies qui t'aiment s'appuie sur une unité de temps et de lieu efficaces, tendant à faire éclater les tensions entre ces personnages cloisonnés dans leur société. Le réalisateur explique être parti d'une génération aristocratique en voie de disparation dans la société de son pays, où les femmes, particulièrement, sont conditionnées dans un souci du paraître et des convenances pleines de préciosité. Le début du film, en effet, présente avec un humour acide ces personnages « coincées » et aigries, aux conversations convenues et au jeu outré. La mise en scène semble se plier à cette rigidité, restant sobre, jouant sur des champs/contrechamps classiques dans un décor soigné et ordonné, luxe des teintures bleu roi et des pâtisseries crémeuses. Le dialogue révèle l'hypocrisie de chacune, recélant de sous-entendus cyniques. Cette tendance un peu caricaturale qui peut agacer au début est curieusement détournée par l'éclatement soudain de toutes les valeurs. Ces femmes, interprétées par d'excellentes comédiennes de tous âges, retrouvent une forme d'humanité par leur plaidoyer chanté et dansé, tandis que la caméra retrouve une légèreté folle, embrassant ces « amies », réunies pour un court moment de révolte.
L'AUTRE MONDE de Romain Delange

Coup de cœur personnel du festival, le court-métrage de Romain Delange réussit à distiller des émotions incroyables à travers un procédé narratif original et maîtrisé. Le film fonctionne sur une dualité, opposant les deux parcours de deux amis entrant dans l'âge adulte en 1995. Tandis que l'un découvre le monde du cinéma et ses excentricités, l'autre s'habitue au quotidien répétitif de l'armée des Casques Bleus en Bosnie-Herzégovine. Le récit du premier et ses impressions sont restitués par ses lettres lues en voix-off, tandis que se déroule à l'écran, à travers de courtes scènes illustratrices, les activités de l'autre. A l'excitation de l'un s'oppose la solitude et rêverie de l'autre, où l'écriture fébrile et riche en événements contraste avec l'ambiance bleutée et froide de la Bosnie-Herzégovine. Le film est de plus, extrêmement bien écrit, car tout le récit est porté par le rythme de la lecture des lettres de l'ami. Mais la fin du film est, plus que tout, un hommage vibrant au cinéma, une offrande incroyable à l'ami éloigné. Romain Delange parvient non seulement à installer une cohérence esthétique et narrative parfaites dans ce format, mais aussi à atteindre une émotion d'une force sidérante pour un court-métrage.
L'ANNEE DE L'ALGERIE de May Bouhada

L'année de l'Algérie est un court-métrage assez curieux et inégal. Partant de bonnes intentions et d'une mise en abîme originale, le film peine cependant à maintenir un rythme efficace, ou à diffuser ses idées avec suffisamment d'émotion et de force. Un réalisateur cherche le couple idéal pour interpréter ses deux héros algériens, mais il n'est pas à l'abri de la caricature ou de l'exagération. Les candidats (parmi lesquels se trouve l'excellente Sabrina Ouazani, à qui l'on donne malheureusement trop de seconds rôles) restent peu convaincants, causant le désespoir du réalisateur, Algérien de pur souche. Le film donne une certaine sincérité à travers son personnage, voulant défendre une vision juste et pure de l'Algérie. Mais il manque à L'année de l'Algérie une certaine maîtrise narrative qui aurait pu mieux cerner le discours et moins le servir en éléments et anecdotes disparates.
PARADIS PERDU de Oded Binnun et Mihal Brezis (Israël)

Paradis perdu est un court-métrage très charnel, filmant les corps entrelacés et dorés d'un homme et d'une femme israéliens dans une chambre d'hôtel. Si la photographie est très belle, peaux lisses et ocres se frottant avec grâce, une grande partie du film se perd dans la description d'un rapport amoureux plutôt banal. La chanson du générique, par exemple, brise la beauté fragile installée par seulement quelques plans, de même que les dialogues assez lourds et convenus. Cependant, il faut reconnaître au court-métrage un parti pris de plus en plus présent dans le cinéma israélien, dénonçant la lourde répression sur l'amour interdit. Dès que ces jeunes gens se sont rhabillés, une distance s'établit entre eux, les vêtements imposés par la religion, tel le voile, agissent comme des barrières à tout contact. Cette pudeur extrême rappelle le magnifique film Eyes Wide Open.
DE SI PRES de Rémi Durin

Film d'animation au procédé classique, De si près reste cependant efficace et émouvant. Il s'appuie sur l'alternance entre la promenade sereine d'un grand-père au parc, où il retrouve par flashs des bribes de sa vie terrifiante de soldat pendant la guerre. Si d'autres films d'animation ont innové avec plus d'originalité le jeu passé/présent comme Persépolis ou Valse avec Bashir, De si près, peut-être parce qu'il se tourne vers un public plus jeune, reste dans une certaine sobriété et douceur. Le trait est léger, franc et l'animation assez lente, substituant aux enjambées dans la neige les trébuchements dans la crasse et le sang des victimes. Mais très peu de scènes, comme celle du souvenir de la femme aimée, réussissent à utiliser l'animation comme une transformation fantaisiste et terrifiante de la réalité, métaphores du sentiment. Le film est un peu trop narratif et s'appuie sur des codes déjà vus telle la promenade au parc, motif de la relation grand-père/petite-fille grandement utilisé dans de nombreux albums, lieu de méditation inévitable pour se souvenir. Mais pour un court-métrage, cette histoire reste soignée et d'une jolie sincérité.
A venir : la deuxième partie du compte-rendu accordée aus longs-métrages.
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Les herbes folles
Une histoire de haine et d'amour :
Le chaud et le froid
LES HERBES FOLLES - Alain Resnais

Alain Resnais est un cinéaste inclassable, tant il déroute les critiques et tant il s'engage dans des projets totalement différents d'une année à l'autre. Après le loufoque On connaît la chanson, l'étrange Muriel, le difficile La guerre est finie et l'incontournable Hiroshima mon amour, je découvrais ainsi pour la 5ème fois Alain Resnais dans Les herbes folles. Hiroshima mon amour étant cette année un des films de bac, de nombreux motifs dans ce premier long-métrage se retrouvent curieusement dans ce qui ne sera pas, je l'espère, le dernier. En effet, si le réalisateur peut dérouter par ces choix diversifiés et son goût de l'expérience, ses films n'en gardent pas moins une certaine constante dans ses motifs et sa mise en scène.
La première séquence, par exemple, fait immédiatement songer au premier plan d'Hiroshima. Dans son interview à Positif, Resnais dément avoir cependant pensé à son premier long-métrage. Pourtant, cette pousse d'herbes vertes au milieu d'un sol bétonné, résistant à la normalisation des choses, s'impose comme un écho au négatif de la ronce d'Hiroshima. Mais celui-ci symbolisait la cicatrice, l'image du passé ressurgissant sur le présent, alors que les herbes folles représentent nos jambes folles qui s'entremêlent dans les rues. Le film marche sur deux trajectoires : la verticalité des pousses qui « poussent » littéralement hors du sol, hors du monde commun, à l'image de cet incipit « Elle avait des pieds... pas ordinaires » ; et le mouvement hasardeux et excité, tenant de la folie, allant dans tous les sens, propres au destin extraordinaire de ces personnages.
De plus, comme dans nombreux de ses films, Resnais a fait appel à la littérature pour utiliser cet art comme moyen de narration. Le texte de Christian Gailly a été retravaillé pour donner une œuvre particulière, entre l'absurde et le drame quotidien, ne virant pas au grotesque grâce à la retenue des personnages. On peut certes parler de folie à leur égard, mais ils gardent toujours une certaine contenance qui fait leur charme et assurent une certaine proximité avec le spectateur. Ainsi, les menaces intérieures de Georges ne se mettront jamais en pratique, le tutoiement envers son beau-fils restera du vouvoiement, il n'arrivera finalement aucun accident grave dans le cabinet de Marguerite, et sa tignasse rousse ne s'enflammera pas. Le film joue avec l'imagination avec le spectateur, lui laissant le soin, par la suggestion de l'image ou de l'interprétation, d'aller lui-même au bout de ses folies et fantasmes. La voix-off d'Edouard Baer ne commente pas, elle suggère, et doit souvent se retenir pour ne pas tout expliquer. Là réside l'absurde, par la volonté d'éviter toute explication, tout exposé théorique ou démonstration pouvant enfermer l'esprit du spectateur dans une conception erronée du personnage et de l'intrigue. Ce fol aspect de l'imagination atteint son apogée avec la séquence finale, réplique hors du temps d'une petite fille, éclatant comme une bulle au bout de cette histoire.

Néanmoins, il ne faut pas réduire les Herbes folles à un film expérimental, mais qui s'autoriserait surtout une certaine liberté, éclatant les normes, s'écartant du récit traditionnel, levant les limites cinématographiques. Même si le récit fonctionne sur des effets de hasard, ou des rencontres improbables, il réside un code entre eux, une sorte de langage qui les unirait comme les racines des herbes folles. Tous sont introduits de manière indirecte, annoncé par un objet, un élément qui les écarte dès le départ du classique chemin d'introduction. Georges apparaît par sa montre déréglée ; il est lui-même déréglé, déboussolé face au monde qui l'entoure, incapable de se concentrer sur une pensée ou une décision. Sa compagne est généralement introduite par la conversation téléphonique ou l'appel, étant elle-même une femme se confiant et écoutant les autres. Mais Marguerite est la plus intéressante : sa première apparition est celle de l'imagination de Georges. Le personnage est totalement fascinant, avec cette tignasse rousse qui illumine l'écran, et se définit d'abord par tous les renseignements fournis par le porte-feuille. La pensée de Georges enveloppe ce personnage, réduisant sa complexité et amenant le spectateur à désirer la connaître. Michel Ciment a dit quelque chose de très juste connaissant ces protagonistes si décalés : « les gens normaux de Resnais deviennent des personnages fantaisistes » ; « Sous l'apparence convenable, il y a les herbes qui poussent » Il souligne aussi le choix d'une base dans les interprétations (Sabine Azéma, André Dussolier) auxquels se rattachent de jeunes acteurs (Matthieu Amalric, Anne Consigny, Emmanuelle Devos...), créant des oppositions d'âge et de jeu réjouissantes (notamment Amalric très amusant en policier un peu rustre). En effet, chaque film de Resnais est marqué par ce mixage entre rupture et continuité, rapport au passé carriériste et à l'air du temps.

Le film dégage aussi un amour très particulier du cinéma, lui aussi, où s'entremêlent différents genres, expérimentations, et clins d'œil. Outre les similitudes avec Hiroshima mon amour et le prolongement du travail avec ses deux acteurs fétiches, Les herbes folles s'amuse avec le principe de la salle de cinéma : ainsi une fausse fin du récit est précipitée par la convention du « The end » lors du baiser final d'un couple improbable. Habile moyen de bouleverser l'utilisation des codes hollywoodiens, qui produisent toujours son effet (certains spectateurs ont commencé à se lever dans la salle, croyant le film fini). De plus, le film multiplie les effets de mise en scène virtuoses, comme la séquence de la visite des enfants de Georges. En un plan-séquence impressionnant, l'ambiance du dîner de famille chaleureux sur une demie-journée est restituée de manière aérienne et virevoltante, faisant succéder les changements de lumières et de places des personnages. Autre originalité cinématographique, la fameuse première rencontre entre Georges et Marguerite, source de romantisme avec l'attente fébrile de la femme en face de la sortie du cinéma, se transforme en une discussion creuse et vaine. Mais une fois de plus, le film n'est pas expérimental, il fait des actions une expérience nouvelle et surprenante, visant à embraser ces personnages jusqu'à la folie jouissive qu'est l'aventure aérienne finale.

Enfin, je soulignerais le très beau et impressionnant travail sur les couleurs. Certes le film est très riche en recherche de mise en scène et narrative, mais il semble qu'il constitue une unité autour d'un code couleur, ce qui l'éloigne une fois de plus de l'étiquette du film expérimental. Tout d'abord, la tignasse rousse de Marguerite, qui enflamme l'écran dès le début du film, s'oppose aux teintes bleues qui entourent Georges.
Cette histoire d'amour pas ordinaire pourrait trouver sa source d'explication dans le contraste entre chaud et froid, où la figure glacée s'éprendrait de celle embrasée, et inversement. En effet, Marguerite est plus portée par les couleurs chaudes, portant des chaussures jaunes ou rouges, mais l'avion qu'elle admire et chérit plus que tout est bleu ciel. Georges, quant à lui, est cerné par le bleu porté par Suzanne, bleu qu'il doit apposer sur la bordure du toit lors de la visite des policiers. Ces personnages se haïssent autant qu'ils s'aiment. Suzanne devrait être jalouse de Marguerite, mais ne peut s'empêcher de l'accueillir et éprouve le besoin de lui parler, comme pour se réchauffer, de même que le tempérament fébrile et violent de la dentiste ne se calme qu'en présence de son exact opposé. Tout le film exacerbe ce contraste entre deux couleurs qui se frôlent, s'évitent, se mélangent.

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30.11.2009
Du grain à démoudre 2009
DU GRAIN A DEMOUDRE 2009
Parfois les grandes aventures partent de presque rien, un détail pris au hasard dans le courant du quotidien et qui nous amène vers un résultat extraordinaire. c'est par le plus grand des hasards que je me suis retrouvée à participer au concours d'écriture de scénario du festival du Grain à démoudre à Gonfreville L'Orcher en Normandie. Deux éléments nous frappent face à ce festival : son nom pétillant et prometteur de surprises, et l'âge de ses organisateurs, de 12 à 25 ans.
Quelle énergie dégage ce festival ! Accueil chaleureux, sourires à chaque regard, recherche sontante de nouvelles idées et débats, personnalités fascinantes, et mille et autres surprises.... Le Grain, comme disent les usagers du coin, fêtait ses dix ans du 20 au 29 novembre. Ce fut une belle édition (même si je n'en vus que la fin), très intéressant cinématographiquement, mais aussi une rencontre humaine magnifique.
Bien moins tapageur que Sarlat, le Grain présentait en outre une sélection passionnante de courts et longs métrages, accompagnée de discussions pertinentes avec certains réalisateurs très ouverts aux remarques du public. le Grand prix fut remis à Tirador de Brillante Mendoza (qui a eu cette année le prix de la mise en scène à Cannes avec Kinatay). Notre prix, celui du scénario, à L'autre rive, film georgien de Georges Ovashvsili, qui suit la parcours d'un jeune réfugié à la recherche de son père. Tous les films furent passionnants.
Vivement l'édition n°11 !!
Le site du Grain à démoudre : http://dugrainademoudre.net
A venir : le compte-rendu complet et détaillé du Grain : Partie 1
La critique des Herbes folles d'Alain Resnais
La critique d'A l'origine de Xavier Giannoli
20:24 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.11.2009
Mlle Chambon
La femme - musique
MADEMOISELLE CHAMBON - Stéphane Brizé

Le cinéma français retourne en ce moment à des histoires d'amour les plus bruts et réalistes, forme à la fois sociale et tragique, avec plus ou moins de brio. Les regrets de Cédric Kahn s'appuyait par exemple sur des idées de mise en scène intéressantes, tel le jeu sur la distance entre les êtres, mais s'enfonçait vite dans la répétition et la mollesse du récit. Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé répond au même désir de dépeindre une passion impossible entre deux êtres simples, mais fait preuve de plus de douceur et authenticité.

Le film s'appuie sur une grande simplicité. Les corps des personnages s'imposent à l'écran, à l'état brut, à l'instar des matières à travailler sur le chantier. Tout est réduit à la plus extrême simplicité, allant du motif narratif (l'unité de temps et de lieu, jusqu'aux prénoms classiques, comme Chambon ou Jean) au principe dramatique (une passion classique, entre deux êtres que tout semble opposer). Le choix d'un quotidien paisible et propre à une classe sociale moyenne, sans dramaturgie ni effets grandiloquents permet une mise à nu plus facile des sentiments. En dépit de la lenteur progression des sentiments et des relations entre les êtres, une certaine légèreté est atteinte, par cette simplicité caractérielle et scénaristique, et par la mise en scène. L'image comporte en effet des nuances douces, s'attachant à la pureté des contours et des teints, notamment grâce à la saison conservée, été aux rayons dorés qui éclaire les appartements et révèle la grâce de l'autre. La mise en scène se veut également réductrice et minimaliste, souvent proche du tableau familial harmonieux ou de l'hésitation des amants. Chaque geste est scruté, prenant tout son sens dans un cadre réduit, et les dialogues très travaillés.

Ce travail sur le mouvement des personnages, cerné à chaque plan pour en signifier l'importance, agit comme un indicateur de l'évolution de la passion, et reste ancré dans une constante pudeur. L'émotion est d'une telle discrétion qu'elle se faufile avec plus de sincérité et d'intensité à l'image. La scène la plus représentative reste la première performance de Mlle Chambon au violon, si bouleversante que la jeune femme disparaît de l'image. La force accordée à ce morceau, par justement cette distance imposée par la mise en scène (elle tourne le dos à Jean), permet d'associer tout de suite cette femme à la musique. La simple écoute du morceau permet de matérialiser l'objet d'attachement. Ce pouvoir de suggestion fait la plus grande qualité du film de Stéphane Brizé et en constitue la sincérité. Le plan-séquence dans la voiture, également, où elle doit partir après sa prestation à l'anniversaire de son père, fait preuve de la même délicatesse efficace, où chaque silence et regard veulent tout signifier, tout dévoiler et tout donner. Les interprétations retenues de Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon, décidément en route vers son César après son magnifique dans Welcome, rajoutent à ce travail émotionnel.

L'ensemble est certes épuré, mais sans être trop simpliste. Les nuances et les hésitations sont présentes dans cette relation qui évolue avec une lenteur contenue ; mais cette langueur amoureuse gagne sa force grâce à la simplicité du style. En outre, le film maîtrise la balance familiale et passionnelle, dualité classique du personnage pris dans son tourment, que l'on retrouve chez un autre réalisateur merveilleux tel que James Gray avec Two lovers. Dans le film de Stéphane Brizé, Jean s'écarte peu à peu de la table de son fils et sa femme, par cette habilité de la mise en scène à l'inclure plus ou moins dans le cercle formé dans les deux. La scène d'ouverture témoigne d'une union harmonieuse, par l'utilisation d'un pique-nique chaleureux dans la forêt où s'annonce cependant la fin d'un équilibre avec le cours sur les compléments d'objets directs, écho à l'institutrice. Par la suite, Jean reste à l'écart de ce quotidien, jusque sur le chantier où il finit par s'isoler. L'anniversaire final peut être vu comme une reconquête familiale, où cette fois-ci Mlle Chambon apparaît réellement inaccessible. Elle est et restera l'institutrice de son fils, une violoniste séduisante. Par ailleurs, le film comporte une parabole sur la passion désirée mais jamais assouvie : le seul moment de réel union reste celui des étreintes silencieuses sous la musique, comme si cette dernière les dispensait enfin des mots et les tirait hors du temps. Jean est par ailleurs plus amoureux de la femme au violon que de la femme en elle-même. et les retrouve à la fin. Tout comme dans Two Lovers, Mlle Chambon fait de cette passion une expérience unique qui ramène le personnage principal vers celle qu'il aime vraiment.
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21.11.2009
Sarlat Partie 3 (fin)
Compte-rendu Sarlat (suite et fin)
4 : Les petites perles.
Trois longs-métrages s'imposèrent sur la fin de semaine, permettant de terminer le festival en beauté.
Après la projection de La dame de trèfle, je ne pus m'empêcher de penser que je voyais enfin un film maîtrisé, cohérent, fort. Avec J'attends quelqu'un, son troisième film, Jérôme Bonnell avait mis en place son style intimiste et dépouillé, d'une véritable franchise et retenue envers ses personnages simples et usés par leur vie. Sans dramatisation ni distance, Bonnell observe au plus près la relation ambigüe malgré sa tendresse entre un frère et une sœur orphelins et vivant ensemble. Les personnages sont beaux car ils sont sans cesse illuminés par la photographie douce et la sincérité des dialogues et ce, malgré la noirceur du récit et la misère de leur vie. Florence Loiret-Caille, en particulier, interprète Argine, véritable princesse alcoolique et fragile, d'une sensibilité à fleur de peau. Le physique émacié de l'actrice et sa voix pointue rajoutent à son charme. La mise en scène est soignée, embrassant les acteurs dans une atmosphère brumeuse et froide, avec de très belles prises de vue d'un paysage peu à peu éclairci par l'espoir. Les derniers plans révèlent la maturité du cinéaste, plus posé dans sa construction du récit et du plan, mais aussi plus torturé et encore plus sensible face à l'humain et sa part de violence et de désir.

A l'inverse, Tengri, le bleu du ciel part du conflit au sein d'une communauté, de rapports de forces s'effectuant par la brutalité, pour y trouver le possible amour et l'espoir porté par les relations entre des êtres. Le film est magnifique, remarquable par sa justesse, son équilibre harmonieux entre sa fraîcheur spontanée et un engagement féministe pertinent. A l'inverse de Loup, le récit ne dramatise en rien le quotidien rude de ces femmes au Kirghizstan, dont les élans poétiques sont réprimés par leurs maris qui les assujettissent par la violence. Évitant le pathétisme, le film aborde de manière frontale le problème, faisant de ces femmes des figures fortes et belles, trouvant leur grâce dans les chants qu'elles dédient à leurs maris tyranniques. De la critique sociale, le film passe cependant de manière surprenante à un road-movie amoureux dans les montagnes douces et complices du pays. La réalisatrice du film était présente, revenue exprès du Chili pour rencontrer le public enthousiaste. Marie-Jaoul Poncheville a partagé l'expérience vécue dans ce pays, sa rencontre avec ces femmes opprimées mais si vaillantes, et surtout l'importance donnée au jeu théâtral (il y a un théâtre dans chaque village et le récit oral ou chanté tient une grande importance dans les familles), ce qui justifie les interprétations pleines de spontanéité, simplicité et émotion.

Mais plus que tout, c'est le sublime dernier film de Jane Campion qui mérite sa distinction durant cette semaine. Malheureusement, il fut projeté une seule fois, le dernier soir, et c'est pleine de fatigue que je me jetai, éblouie, dans cette histoire d'amour romantique entre le poète anglais Keats et sa muse Fanny. Le film est porté par une grâce et pureté infinies, visant toujours à décrire la sensation de préciosité perceptible dans la société anglaise de l'époque, mais également son extrême pudeur et sa retenue oppressante. Chaque plan déborde de beauté, évaluant les distances relationnelles, suspendant ses personnages par un mince fil fragile au milieu des bois et au creux des fleurs et des feuilles. Bright Star respecte le romantisme profond de la poésie de John Keats, à laquelle sont rendus un hommage et une force vibrant. Sa poésie berce le récit par sa musicalité douce et touchant au sublime. Mais plus qu'un duo, le film met en place un trio amoureux grâce à un dernier protagoniste fascinant, ce qui fait là toute son originalité et subtilité. Il s'agit du poète accompagnant Keats, Brown, joué par Paul Schneider, qui jouait déjà dans L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (Andrew Dominik). L'acteur reprend en quelque sorte son rôle d'entremetteur gai et frivole, mais avec plus de nuances et une profondeur émotionnelle toute nouvelle face au poète et sa jeune fiancée. Les deux acteurs principaux, Abbie Cornish et Ben Wishaw, sont eux aussi empreints de cette même retenue, mais avec plus de fragilité et délicatesse. Certes moins fort que La leçon de piano, Bright Star tire justement sa beauté de sa simplicité toute romantique, et par sa constante pudeur atteint des sommets d'émotion vibrante.

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