08.11.2007
Memories of murder
Mémoire(s) du regard
Réalisation : Joon-ho BONG
Scénario : Joon-ho BONG, Kim KUANG-RIM, Shim SEUNG-BO
Photographie : Kim HYUNG-KU
Avec : Song KANG-HO, Kim SANG-KIUNG, Hee-Bong BYUN…
Synopsis : En 1986, dans la province de Gyunggi, le corps d'une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, d'autres crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n'a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d'actes commis par un serial killer grandit de jour en jour.
Une unité spéciale de la police est ainsi créée dans la région afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d'un policier local, Doo-man Park et d'un détective spécialement envoyé de Séoul à sa demande, Tae-yoon Seo. Devant l'absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute...
Critique : Prise de vue d’ensemble sur des champs de blé, dorés par les rayons du soleil et accompagnés d’une douce musique mélancolique. Au milieu des gerbes, un petit garçon observe avec cruauté et envie dans son regard une sauterelle verte reposée sur cette tige dorée. Le début du film de Joon-ho BONG commence tel le souvenir nostalgique d’un passé enfoui, où s’entremêlent voix, silences, ombres, pluie et regards. D’où le titre du film et les propos du réalisateur et des techniciens, il s’agit de reconstituer la mémoire et l’ambiance de durant laquelle ces meurtres ont sévi et cette enquête finit inaboutie.
Outre l’intrigue haletante et les démêlés de l’affaire, l’histoire présente le contexte politique, scientifique et social de la Corée des années 1980. À travers l’incompétence des deux policiers ruraux, par exemple, est décrite l’insécurité constante dans ces villages et le manque de moyens pour mener l’enquête (Tests ADN, mobilisations…). Dans les rues et les bars, aux travers des maisons entassées, règnent la misère et la naïveté.
De même, tout au long du film sont passés en revue des suspects hagards et étrangers aux meurtres dans le sous-sol du commissariat. Leurs photographies sont soigneusement collées dans un carnet à spirales, passant régulièrement entre les mains des personnages principaux, et ainsi symbolisant la multitude d’échecs, d’arrestations inutiles…Les policiers ont une constante nécessité de trouver un coupable et cette recherche avide constitue en partie l’émotion la plus forte sur le spectateur.
Memories of murder est le meilleur film dans le genre policier que j’ai vu jusqu’à présent dans l’actualité cinématographique. Dans la lignée d’un thriller horrifiant poussé à l’extrême par ces crimes époustouflants de monstruosité, Joon-ho BONG parvient à éviter le « gore » facile, sans pour autant alléger les effets spéciaux et les décors terreux. La dérision qui entoure les policiers naïfs, amateurs de karaoké et n’hésitant pas à perdre son temps pour poser en tête du journal, disparaît ingénieusement avec l’ampleur des événements. Au début du film, elle est un moyen subtil d’alléger la tension primordiale pour mieux la dévoiler dès la prise de conscience que l’on a affaire à un monstre intelligent plutôt qu’à un malade fantasmant.
Tout en dévoilant petit à petit les indices et en osant plus d’apparitions du meurtrier, le film fait progressivement croître le sentiment d’avidité et l’espérance de trouver le coupable. Le code herméneutique de celui-ci devient une obsession, d’où l’intérêt de l’ambiance terreuse, grise où il pleut tout le temps, et d’où cette nostalgie permanente transparaissant à travers les paysages et la chanson d’amour grésillant à la radio.
L’alternance entre l’humour des scènes du quotidien, les sentiments et réactions virils des protagonistes et enfin le suspense, permet au film de garder un certain équilibre, en privilégiant l’attente et la révélation pour l’avant-dernière séquence. En effet, « avant-dernière », car la séquence finale, radicalement différente du ton général du film (on retrouve l’ambiance d’été du début), s’avère la véritable conclusion de l’affaire et permet un certain « apaisement » avec la dramatisation des derniers éléments.
Mais, en plus de la maîtrise remarquable de ces choix qui auraient pu s’avérer classiques dans le genre, le scénario présente, et c’est là l’un des plus grands mérites du film, une composition originale des policiers etsuspects, ironisant le genre humain de façon réaliste.

Chacun présente des caractéristiques, soit fantaisistes, soit intelligentes, qui les rendent chaleureux et permettent d’inclure facilement le spectateur dans le milieu policier. Ainsi, les personnages secondaires sont esquissés avec tendresse et ironie : l’adjoint violent par impulsion et immature ; la secrétaire impassible et extrêmement douée ; l’inspecteur en chef couvé par sa femme et conservateur de son image ; le suspect malade mental… Pourtant, tous ces personnages, face à la folie grandissante, vont révéler plus ou moins leurs vraies facettes et ainsi éviter la caricature, améliorés par la brillante interprétation de comédiens pour la plupart amateurs.
Les deux personnages principaux ont des caractères dûment opposés et vont développer une certaine proximité face à la monstruosité. De même que les autres, ils vont révéler leurs vraies natures, voire leurs pulsions. Kim SANG-KIUNG est impressionnant dans sa prestation de ce jeune inspecteur surdoué débarqué de la ville, mais qui pourtant va découvrir une affaire qui va dépasser les limites de son imagination. Il représente au mieux la traque, la lutte, le défi entre la raison et la folie de l’être humain. L’excellent Song KANG-HO interprète ce policier prêt à la retraite, se croyant expérimenté et jouissant d’une certaine culture des « plaisirs de la vie », toujours en utilisant ce visage si particulier qu’il a.
Par ailleurs, surtout pour ces derniers, un réel travail sur le regard, ou ce que trahit le regard d’un simple homme. Doo-man Park est surnommé l’œil de lynx car il a cette capacité à reconnaître les personnes ou à deviner leurs méfaits rien qu’en scrutant leur regard. L’œil, l’observation inclut évidemment la recherche d’un visage coupable.
Attention spoilers !La dernière partie du film, se déroulant par ailleurs symboliquement lors d’une averse, en nous montrant le regard de Tae-yoon Seo, suffit à nous faire comprendre ses vrais sentiments. De même, le policier, en forçant le suspect final à le regarder, hésite pour la première fois de sa vie, insistant sur le doute et finissant en une chute suspendue.
Quant à la dernière séquence, gravissant encore un échelon dans le suspense, fait écho à cette capacité de saisir l’information dans le regard, par ce regard caméra que nous lance Doo-man, tel l’arrêt sur image, la photographie de ce qu’il ressent, et de ce que nous ressentons.
Fin des spoilers
Memories of murder, nouvelle illustration du génie asiatique qui ne finit plus de s’affirmer et de se renouveler, est un véritable chef d’œuvre, aux émotions fortes et aux procédés cinématographiques d’une intelligence stupéfiante, trahissant un travail et une documentation d’acharné et une véritable complicité quant au tournage.
Pour ceux qui auraient la chance de visualiser le double DVD, parmi les scènes coupées, la dernière est à ne pas manquer. Le réalisateur n’a malheureusement pas pu l’inclure car elle est en effet une scène à part et sublime.
synopsis et photos : www.allociné.com
22:10 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








Ecrire un commentaire