25.11.2007
Dans la vallée d'Elah
La vérité pixellisée
IN THE VALLEY OF ELAH
Réalisation : Paul HAGGIS
Scénario : Paul HAGGIS, d'après l'oeuvre de Mark BOAL
Photographie : Roger DEAKINS
Montage : Jo FRANCIS
Producteur : Paul HAGGIS, Darlene CAAMANO, Steve SAMUELS, Patrick WACHSBERGER
Production : Warner Independent Pictures
Avec Tommy Lee JONES, Charlize THERON, Susan SARANDON, Jason PATRIC…
Résumé : De retour d'Irak pour sa première permission, Mike Deerfield disparaît mystérieusement et est signalé comme déserteur. Son père, Hank - un ancien membre de la Police Militaire - et sa mère Joan se lancent à sa recherche avec le concours d'Emily Sanders, officier de police de la juridiction du Nouveau-Mexique où Mike a été aperçu pour la dernière fois. Face au silence et à l'hostilité croissante des autorités militaires, Hank et Emily soupçonnent bientôt un coup fourré. Les indices troublants s'accumulent, et la vérité sur le séjour en Irak de Deerfield finit par éclater, bouleversant à jamais la vie de Hank et ses croyances...
Critique : Boudé aux Etats-Unis, qualifié trop rapidement de « film-polémique » ou « film-thèse », la nouvelle réalisation de Paul HAGGIS n’est que le reflet d’une société dépassée par les conséquences de la guerre en Irak, et souvent aspergée d’une idéologie patriotique mensongère. In the valley of Elah, à travers une histoire simple (le père cherchant son fils), se révèle un récit émouvant et mouvementé recélant de multiples dénonciations ou aberrations sur la vie des soldats américains en Irak. Paul HAGGIS a choisi d’abandonner l’idée du conflit politique armé de diplomatie (comme le film de Robert REDFORD, Lions for Lamps, sorti récemment ) pour s’intéresser aux sentiments humains, notamment les relations familiales.
Il évite avec brio le larmoyant ou la complexité psychologique, notamment grâce au physique de son acteur principal, incarnant le père, personnage central autour duquel gravitent les événements. Cet acteur est Tommy Lee JONES, dont le visage sculpté dans la pierre impressionne par sa passivité face aux révélations. Les réactions des autres personnages (l’inspectrice, la mère, les camarades du fils…) sont plus des réflexes que des mutations de leur esprit et fondent leur identité, leur propre nature, ce qui explique le fort impact émotionnel du film. Le scénario ne contourne pas leur psychologie par une succession de scènes au traumatisme croissant (comme l’a utilisé Lee CHANG-DONG dans Secret Sunshine, sorti un mois auparavant) mais va droit au but, droit au cœur.
Tandis que ces personnages sont fortement définis, l’existence du fils ne se manifeste qu’à travers des lettres, des photos, des dossiers, des conversations téléphoniques, même des membres calcinés, mais surtout à travers les vidéos prises sur son portable lors de ses patrouilles. Ces vidéos vont jouer un rôle primordial dans la description de son quotidien et vont aider le père à reconstituer le parcours de son fils. De plus, l’emploi de ces vidéos crée une technique cinématographique intéressante : l’image est pixellisée, la prise du son incohérente avec le mouvement des lèvres d’une personne, de sorte qu’il est difficile de distinguer les détails et de comprendre l’action. Ces scènes sont uniquement fondées sur des indices, et deviennent terrifiantes de par leur suggestion.
Le fils se démarque donc du récit par à la fois sa disparition et son omniprésence. Il est cependant dommage qu’une des dernières séquences du film détruise légèrement le mystère qui l’entoure en dévoilant son visage et ses témoignages par l’intermédiaire de flash-backs. Dans cette séquence, Paul HAGGIS a voulu résumer toutes les informations concernant ce personnage, Mike, et malheureusement, ressasse les mêmes révélations et dissipe leur premier impact émotionnel.
Le père, Hank, par sa présence à l’écran, fait écho à la présence évanescente de Mike. De même, sa maniaquerie militaire de l’ordre, se traduisant par de courtes scènes où il brosse ses habits, range ses affaires ou fait son lit, contraste fortement avec la « saleté » et la violence traduits dans les vidéos et les lieux visités par le fils.
Le film redéfinit également la notion de « patriotisme » caractérisant souvent les Américains (y compris le réalisateur). En effet, le drapeau américain est un symbole de ce patriotisme mensonger, notamment par l’intermédiaire d’une des premières séquences où Hank, très croyant, s’insurge contre l’employé de la mairie parce qu’il a accroché son drapeau à l’envers et que cela signifie « que le pays va mal ». Inutile d’indiquer l’image… Ce patriotisme se traduit également par la dernière séquence et l’affiche du film, où le fond, aux couleurs de l’Amérique, est découpé par le profil d’un soldat, symbolisant l’horreur cachée de la guerre. À noter que l’affiche est absolument affreuse et ne reflète en rien les messages délivrés par le film.
De même, la religion catholique est représentée par le titre, « la vallée d’Elah » étant le lieu où le chétif David vaincut l’imposant Goliath et par le personnage d’Hank, fervent catholique lisant la Bible. Mais cette transposition de la légende de David et Goliath, où le courage du premier est mis en valeur, cache en réalité, tout d’abord une métaphore du conflit et l’anormalité d’envoyer des jeunes non préparés dans un milieu en difficulté.
Une des plus étonnantes séquence du film, représentant au mieux cette notion, est celle où Hank, bouleversé par la vie effroyable que vivaient son fils et ses camarades, s’apprête à partir de la caserne. Il revoit l’ancienne chambre de son fils et assiste à l’entrée d’un nouveau venu, encore ignorant de l’horreur qu’il va vivre, de l’âge de son fils, très proprement vêtu et poli. Cette brusque intrusion innocente contraste fortement avec le reste du film et l’égarement de Tommy Lee JONES.
La sublime photographie de Roger DEAKINS (également chef opérateur de L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d’Andrew DOMINIK, critique ici ) allient les couleurs froides et la rusticité des décors et qui, à l’inverse de la transparence du film cité entre parenthèses, met en valeur des personnages et des objets fortement opaques et peu lumineux.
In the valley of Elah est un très beau film, une quête de la vérité menée par l’imposant Tommy Lee JONES, mais aussi par les très émouvantes Charlize THERON et Susan SARANDON, et aux personnages évitant la caricature. Et qui s’avère beaucoup plus complexe derrière le thriller.
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08.11.2007
Memories of murder
Mémoire(s) du regard
Réalisation : Joon-ho BONG
Scénario : Joon-ho BONG, Kim KUANG-RIM, Shim SEUNG-BO
Photographie : Kim HYUNG-KU
Avec : Song KANG-HO, Kim SANG-KIUNG, Hee-Bong BYUN…
Synopsis : En 1986, dans la province de Gyunggi, le corps d'une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, d'autres crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n'a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d'actes commis par un serial killer grandit de jour en jour.
Une unité spéciale de la police est ainsi créée dans la région afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d'un policier local, Doo-man Park et d'un détective spécialement envoyé de Séoul à sa demande, Tae-yoon Seo. Devant l'absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute...
Critique : Prise de vue d’ensemble sur des champs de blé, dorés par les rayons du soleil et accompagnés d’une douce musique mélancolique. Au milieu des gerbes, un petit garçon observe avec cruauté et envie dans son regard une sauterelle verte reposée sur cette tige dorée. Le début du film de Joon-ho BONG commence tel le souvenir nostalgique d’un passé enfoui, où s’entremêlent voix, silences, ombres, pluie et regards. D’où le titre du film et les propos du réalisateur et des techniciens, il s’agit de reconstituer la mémoire et l’ambiance de durant laquelle ces meurtres ont sévi et cette enquête finit inaboutie.
Outre l’intrigue haletante et les démêlés de l’affaire, l’histoire présente le contexte politique, scientifique et social de la Corée des années 1980. À travers l’incompétence des deux policiers ruraux, par exemple, est décrite l’insécurité constante dans ces villages et le manque de moyens pour mener l’enquête (Tests ADN, mobilisations…). Dans les rues et les bars, aux travers des maisons entassées, règnent la misère et la naïveté.
De même, tout au long du film sont passés en revue des suspects hagards et étrangers aux meurtres dans le sous-sol du commissariat. Leurs photographies sont soigneusement collées dans un carnet à spirales, passant régulièrement entre les mains des personnages principaux, et ainsi symbolisant la multitude d’échecs, d’arrestations inutiles…Les policiers ont une constante nécessité de trouver un coupable et cette recherche avide constitue en partie l’émotion la plus forte sur le spectateur.
Memories of murder est le meilleur film dans le genre policier que j’ai vu jusqu’à présent dans l’actualité cinématographique. Dans la lignée d’un thriller horrifiant poussé à l’extrême par ces crimes époustouflants de monstruosité, Joon-ho BONG parvient à éviter le « gore » facile, sans pour autant alléger les effets spéciaux et les décors terreux. La dérision qui entoure les policiers naïfs, amateurs de karaoké et n’hésitant pas à perdre son temps pour poser en tête du journal, disparaît ingénieusement avec l’ampleur des événements. Au début du film, elle est un moyen subtil d’alléger la tension primordiale pour mieux la dévoiler dès la prise de conscience que l’on a affaire à un monstre intelligent plutôt qu’à un malade fantasmant.
Tout en dévoilant petit à petit les indices et en osant plus d’apparitions du meurtrier, le film fait progressivement croître le sentiment d’avidité et l’espérance de trouver le coupable. Le code herméneutique de celui-ci devient une obsession, d’où l’intérêt de l’ambiance terreuse, grise où il pleut tout le temps, et d’où cette nostalgie permanente transparaissant à travers les paysages et la chanson d’amour grésillant à la radio.
L’alternance entre l’humour des scènes du quotidien, les sentiments et réactions virils des protagonistes et enfin le suspense, permet au film de garder un certain équilibre, en privilégiant l’attente et la révélation pour l’avant-dernière séquence. En effet, « avant-dernière », car la séquence finale, radicalement différente du ton général du film (on retrouve l’ambiance d’été du début), s’avère la véritable conclusion de l’affaire et permet un certain « apaisement » avec la dramatisation des derniers éléments.
Mais, en plus de la maîtrise remarquable de ces choix qui auraient pu s’avérer classiques dans le genre, le scénario présente, et c’est là l’un des plus grands mérites du film, une composition originale des policiers etsuspects, ironisant le genre humain de façon réaliste.

Chacun présente des caractéristiques, soit fantaisistes, soit intelligentes, qui les rendent chaleureux et permettent d’inclure facilement le spectateur dans le milieu policier. Ainsi, les personnages secondaires sont esquissés avec tendresse et ironie : l’adjoint violent par impulsion et immature ; la secrétaire impassible et extrêmement douée ; l’inspecteur en chef couvé par sa femme et conservateur de son image ; le suspect malade mental… Pourtant, tous ces personnages, face à la folie grandissante, vont révéler plus ou moins leurs vraies facettes et ainsi éviter la caricature, améliorés par la brillante interprétation de comédiens pour la plupart amateurs.
Les deux personnages principaux ont des caractères dûment opposés et vont développer une certaine proximité face à la monstruosité. De même que les autres, ils vont révéler leurs vraies natures, voire leurs pulsions. Kim SANG-KIUNG est impressionnant dans sa prestation de ce jeune inspecteur surdoué débarqué de la ville, mais qui pourtant va découvrir une affaire qui va dépasser les limites de son imagination. Il représente au mieux la traque, la lutte, le défi entre la raison et la folie de l’être humain. L’excellent Song KANG-HO interprète ce policier prêt à la retraite, se croyant expérimenté et jouissant d’une certaine culture des « plaisirs de la vie », toujours en utilisant ce visage si particulier qu’il a.
Par ailleurs, surtout pour ces derniers, un réel travail sur le regard, ou ce que trahit le regard d’un simple homme. Doo-man Park est surnommé l’œil de lynx car il a cette capacité à reconnaître les personnes ou à deviner leurs méfaits rien qu’en scrutant leur regard. L’œil, l’observation inclut évidemment la recherche d’un visage coupable.
Attention spoilers !La dernière partie du film, se déroulant par ailleurs symboliquement lors d’une averse, en nous montrant le regard de Tae-yoon Seo, suffit à nous faire comprendre ses vrais sentiments. De même, le policier, en forçant le suspect final à le regarder, hésite pour la première fois de sa vie, insistant sur le doute et finissant en une chute suspendue.
Quant à la dernière séquence, gravissant encore un échelon dans le suspense, fait écho à cette capacité de saisir l’information dans le regard, par ce regard caméra que nous lance Doo-man, tel l’arrêt sur image, la photographie de ce qu’il ressent, et de ce que nous ressentons.
Fin des spoilers
Memories of murder, nouvelle illustration du génie asiatique qui ne finit plus de s’affirmer et de se renouveler, est un véritable chef d’œuvre, aux émotions fortes et aux procédés cinématographiques d’une intelligence stupéfiante, trahissant un travail et une documentation d’acharné et une véritable complicité quant au tournage.
Pour ceux qui auraient la chance de visualiser le double DVD, parmi les scènes coupées, la dernière est à ne pas manquer. Le réalisateur n’a malheureusement pas pu l’inclure car elle est en effet une scène à part et sublime.
synopsis et photos : www.allociné.com
22:10 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.11.2007
Michael Clayton
Ou pourquoi Georges CLONEY n’était pas rasé ce jour-là :
Réalisation : Tony GILROY
Scénario : Tony GILROY
Photographie : Robert ELSWIT
Producteurs : Sydney POLLACK, Steven SODERBERGH, Steven SAMUELS, Jennifer FOX, Kerry ORENT, Christopher GOODE
Distribution : SND
Avec Georges CLOONEY, Tilda SWINTON, Sydney POLLACK…
Synopsis : Avocat dans l'un des plus grands cabinets juridiques de New York, Michael Clayton arrange discrètement et par tous les moyens les affaires embarrassantes de ses clients. On lui confie le dossier douteux d'une puissante firme agrochimique. Lorsqu'il découvre que cette multinationale sans scrupules est prête à faire des millions de victimes pour s'enrichir, il ne peut plus échapper au choix qui s'impose à lui : étouffer la vérité ou la faire éclater, au péril de sa vie...
Critique : Michael Clayton a cette chance d’être classé dans les films dénonciateurs et d’annoncer la suite de la vague de combats cinématographiques sur la politique, l’économie et la militarisation de l’Amérique, comme les très attendus Dans la vallée d’Elah de Paul HAGGIS, The kingdom (le royaume) de Peter BERG, Grace is gone de James C. STROUSE et enfin Redacted de Brian DE PALMA. Bref, quant au message que délivre ce film, il n’est pas si effarant que l’affiche ou la bande-annonce n’auraient pu le laisser supposer. En effet, le soi-disant « scoop », inventé de surcroît, mais malgré tout universel, est en réalité une vérité si simple, une corruption si habituelle et si peu fouillée que le film perd de sa force scénaristique.
Dommage. Le secret, heureusement rapidement dévoilé, est agrémenté de longueurs où sa concrétisation ou son évocation se prolongent en périphrases répétitives. Les dialogues tournent autour et seule la dernière partie du film s’échappe de ce cercle vicieux, comme son protagoniste principal qui boucle l’affaire avec soulagement et frustration. Le long dernier plan est d’ailleurs très intéressant et est un moyen habile de retenir le spectateur pour le générique de fin.
Malgré un début quelque peu embrouillé, certaines séquences sont néanmoins prenantes et imposent un suspense efficace, comme la situation initiale ou lors de la bombe placée dans la voiture, où un jeu avec le l’attente et la prévision est remarquablement maîtrisé.
Le film comporte un autre défaut : de même que la simplicité du message, les problèmes sociaux et familiaux de notre cher Georges CLOONEY sont tournés en drame, malheureusement peu convaincant. Les séquences avec son fils, sensées attendrir l’avocat, frôlent le cliché car le scénario (par timidité ? Pudeur ?) ne permet qu’un dialogue laconique.
Les acteurs, toujours sur charbons ardents, à défaut d’utiliser la violence physique, agressent verbalement et ce choix de répliques « à fleur de peau » perd de son intérêt. Seule Tilda SWINTON, par un montage parallèle, représente au mieux cette fragilité sous l ‘aspect diplomatique.
Quant à Georges CLOONEY, c’est une autre histoire… En effet, à grands renforts de regards inquiets et de prises de tête dans les mains, l’acteur « engagé » convainc, mais déçoit néanmoins. Il est loin de sa prestation magistrale dans The good German, de son ami Steven SODERBERGH, mais réussit, même sans être rasé, à séduire et garder son charisme, en dépit de tous ses malheurs ! Tout de même, il est extraordinaire, ce Georges CLOONEY : son costume est impeccable après toutes ces péripéties. Ce qui prouve bien que sa classe naturelle et imperturbable continue à assurer sa célébrité.
Michael Clayton, donc, avec son CLOONEY secoué de bout en bout, déçoit fortement quant à sa portée politique et émotionnelle. Le film comprend néanmoins des qualités scénaristiques et cinématographiques malheureusement rares ou trop peu exploitées.
21:50 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.11.2007
Gerry
GERRY (2002)
L’agonie d’un film
Réalisation : Gus VAN SANT
Scénario : Casey AFFLECK, Matt DAMON, Gus VAN SANT
Photographie : Harry SAVIDES
Producteur : Dany WOLF
Production : My cactus, Inc.
Avec Casey AFFLECK, Matt DAMON…
Synopsis : Deux amis se perdent dans une zone désertique et tentent de retrouver leur chemin. Les dures conditions mettent à l’épreuve leur amitié…
Critique : Coécrit avec les acteurs Matt DAMON et Casey AFFLECK et, pour ma part, premier film de Gus VAN SANT, Gerry est un film réalisé à petit budget s’inspirant d’un fait divers où deux adolescents avaient disparu dans une zone désertique.
Gerry est contemplatif, long, pesant. Tourné en décors réels, l’ensemble est hypnotisant voire soporifique. Tout le film respire la mort, ou plutôt ne respire pas et agonise : il est agonisant, non-vivant et ce, dès le début, dès ce long travelling avant suivant cette voiture où deux jeunes se précipitent lentement vers leur destin.
Car ils avancent. La seule solution dans leur perte, c’est de marcher parmi ces déserts et ces vallons démunis d’activités humaines, sans jeter un regard derrière soi. La caméra les scrute, se colle à eux et aux piétinements de leurs pas ou les cherche le long des collines escarpées. Optant pour un point de vue de profil ou dans leur dos dans leurs premières recherches, le cadre n’inclut que leurs réactions hagards, une partie du paysage défilant le long de leur marche, mais ni leur passé, ni leur futur. Il faut juste avancer, et ne surtout pas reculer.
Reculer, c’est la mort, la tragédie. La mort qui les couvre comme ce long travelling avant suivant leur voiture avant de découvrir par un deuxième travelling arrière le visage de ses victimes. Reculer comme ils le décident au début du film, après quelques minutes de marche et une course effrénée pour s’amuser, provoque leur perte, au sens propre du terme.
Ensuite, l’orientation n’existe plus. Le temps est compté goutte à goutte grâce aux paysages immobiles où seul le ciel est mouvant, vivant. Peu d’ellipses, de longs plans durant parfois dix minutes et des dialogues hachurés, tel est le quotidien sublimé des jeunes gens. Les regards-caméra sont évités, les jeunes gens perdent facilement l’espoir, se taisent, influencés par le silence du lieu, et scrutent soi la terre refoulés de leurs pieds, soit devant eux, insensibles à toute découverte ou mouvement géographique.
De nouveau, le recul. Ce recul qui allait précipiter la mort de l’un deux. Le recul signifie l’arrêt. Tout en les écorchant, il réunit les deux hommes, perdus, qui ne se retrouvent que l’un dans l’autre. Gerry est aussi l’histoire de cette amitié, à deux, deux caractères, deux regards différents confrontés à la même tragédie. De même, les deux jeunes gens se prénomment Gerry.
Ces adolescents sont justement interprétés par deux amis d’enfance, acteurs, l’un très connu et l’autre, en passe maintenant, de l’être. Matt DAMON, dans une prestation honorable et, curieusement, discrète, représente le point calme et réfléchi des deux, tandis que face à lui (ou plutôt près de lui), Casey AFFLECK, futur brillantissime Robert Ford, s’impose une nouvelle fois, da ns sa décomposition terrifiante et de la gradation du désespoir du jeune.
Film agonisant au jour le jour, agrémenté de panoramiques sublimes coupant le souffle, Gerry est scandé par les ballottements de la marche, de la terre refoulée, du souffle humain saccadé, du silence inquiétant des plaines, du grondement lointain d’une vie déjà oubliée…
Il finit par nous happer dans sa torpeur lente.
Photo: www.findeseance.com
Autres photos: www.allociné.com
21:10 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.11.2007
Le scénario aujourd'hui
NOUVELLE TENDANCE du SCENARIO
A défaut de réfléchir ou de bâtir une fiction propre à l’imagination, la tendance ces temps-ci du scénario cinématographique, est aux histoires vraies, aux biopics, ou aux adaptations littéraires. En effet, l’utilisation à ressources illimitées des « superhéros » provenant des comics dans les films américains a entraîné la vague d’un nouveau genre, à savoir l’adaptation de faits réels ou inventés par un auteur quelconque.
Aujourd’hui défilent sur nos écrans français, vie et mort de mythes dans divers domaines, comme la musique (Ray Charles ; Johnny Cash ; Kurt Cobain ; Edith Piaf ; Ian Curtis voire Vivaldi…) ; la peinture (Vermeer ; Klimt ; Goya…) ; la politique (François Mitterrand ; Jacques Chirac ; Robert Kennedy ; Jacques Vergès ; Michael Clayton…) ou même le mystère de meurtriers (Zodiac ; Jack l’éventreur ; Jesse James et Robert Ford…).
Ces choix s’expliquent par deux possibilités : soit par la commémoration de quelque célébrité ou la parution d’un ouvrage à son sujet ; soit par une fascination du mythe, de la légende. Cette deuxième représentation est souvent la plus intéressante, car elle tente, en vain ou pas, de donner un sens aux actes
proliférés par la personne inaccessible, ou de détruire le plus possible le mystère qui l’entoure.
Ainsi, les films sur ces personnalités se découpent généralement en deux périodes : l’une qui raconte son ascension à la gloire, l’autre sa chute et tous les malheurs qui l’accablent. Parfois, ces films permettent la découverte de légendes oubliées ou maudites comme récemment Johnny Cash (Walk the line ), dont la musique était quasi-inconnue en France, mais aussi le prétendu Stanley Kubrick (Colour me Kubrick) ou même l’assassin dévalorisé de Jesse James, Robert Ford.
Autre tendance : l’utilisation de faits réels dramatiques récents. Le meilleur exemple est sans contexte l’attentat du 11 septembre 2001, où une flopée de films, souvent de propagande américaine, garnissent encore les écrans de cinéma, maniant l’événement sous toutes les coutures, sous toutes les visions. S’ensuivent tous les films de guerre, surplombés par le cinéma américain (Flags of our fathers et Letters from Iwo Jima) et peinant en France pour créer le film sur la guerre d’Algérie (malgré notamment quelques tentatives comme l’intelligent Indigènes et L’ennemi intime).
Mais outre la dramaturgie de l’erreur humaine, l’époque est également totalement reconstituée, souvent brillamment et trop proprement. C’est bien joli de nous parer les stars féminines
d’Hollywood de chics robes au kitsch voyant, surmontées de plumes et paillettes diverses tandis que se pâment autour d’elles des messieurs bien élégants, aux talons et aux joues blanchies (impressionnant kitsh de Versailles dans Marie-Antoinette). Ou alors, à l’inverse, la classe ouvrière est extrêmement crasseuse excepté le héros qui, c’est facile, porte un pantalon un peu trop court, les cheveux légèrement en bataille sous un béret froissé, la chemise déchirée de ça de là, mais garde un visage toujours adorable (Oliver Twist ou Charlie and the chocolate factory). N’oublions la reconstitution aux éclairages hideux, copier-coller de Wong Kar-Wai (mais en moins réussi) mélangés à ceux délivrés par les spots de quelque publicité, du Paris des années 1950 du dernier film d’Alain Corneau, Le deuxième souffle.
Avec ce film, nous rejoignons une nouvelle conséquence de la tendance scénaristique, l’adaptation littéraire ou le remake.
Pour la première, le meilleur exemple français récent est Un secret de Claude Miller et curieusement, le cinéma français ne détruit heureusement pas encore les œuvres originales et propose des adaptations souvent honorables (Persépolis, OSS 117, Je vais bien, ne t’en fais pas, Le scaphandre et le papillon…) à quelques exceptions honteuses (Le deuxième souffle, Jacquou le croquant, Hell…)
En revanche, les nombreuses adaptations de romans fantastiques et de fantasy sont rarement réussies. S’appuyant toujours sur le combat contre les forces du mal et usant d’effets spéciaux et de décors grandiloquents, la liste est infinie : Harry Potter, The lord of the rings, The chronicles of Narnia, Eragon et bientôt
Stardust et A la croisée de Mondes voire Artemis Fowl… A cela s’ajoute les adaptations des comics américains où sont relatées les aventures de « superhéros » toujours sympathiques et oeuvrant contre le mal…
Sans oublier bien sûr la supercherie de l’année dernière : Da Vinci Code.
Ces exemples sont les plus effarants, tant leur renouveau à l’affiche est constant et tant, par contraste, leur renouveau scénaristique et cinématographique est rare. Chaque affiche semble copier la précédente et le film lui-même se dispense de tout commentaire positif. Certes, les exceptions existent et ce genre de film s’avère parfois plus distrayant que répétitif.
Quant au remake, je tiens à préciser que je ne défends pas du tou
t ce genre croissant, preuve du manque d’audace et d’originalité de la part du réalisateur ou du producteur. D’autant plus que le résultat est rarement à la hauteur du premier. Seules quelques perles se détachent du lot comme le sublime De battre mon cœur s’est arrêté pour le cinéma français et le premier (seulement) Ocean’s eleven (il s’agit bien d’un remake d’un film de 1960 L’inconnu de Las Vegas de Lewis Milestone) pour le cinéma américain.
Mis à part le passable Les choristes, l’amusant Charlie and the chocolate factory, que dire
devant la multiplication de films d’horreur de plus en plus gores et de plus en plus inintéressant dans le concept du suspense ? The ring, La colline a des yeux, Massacre à la tronçonneuse, Psycho, Amityville, The grudge… Quant au cinéma français, il peine et détruit l’œuvre originale : Le deuxième souffle, Boudu…
De plus, les producteurs américains n’hésitent pas à racheter les droits de films de nationalité étrangère ayant eus un vif succès pour les passer dans les mains de quelque réalisateur reconnu : Les infiltrés pour Infernal Affairs et bientôt 36 pour 36, quai des Orfèvres.
Bref, les exemples sont trop nombreux et les rachats des droits répétés chaque jour. A défaut de « perdre du temps » sur le scénario, le plus simple est d’adapter rapidement mais pas toujours efficacement.
Alors que des films sublimes et intelligents proviennent de pays dont l’industrie cinématographique, souvent faible, est en constante évolution et développement (Asie, Afrique, Europe orientale…), les grands pôles pour l’instant du cinéma devraient réfléchir plus intensément et éviter de nous faire souvent honte.
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01.11.2007
l'assassinat...
THE ASSASSINATION OF JESSE JAMES BY THE COWARD ROBERT FORD :
Réalisation : Andrew DOMINIK.
Avec Brad PITT, Casey AFFLECK, Sam SHEPARD, Mary-Louise PARKER…
Scénario : Andrew DOMINIK, d’après le roman de Ron HANSON
Image : Roger DEAKINS
Montage : Dylan TICHENOR et Curtiss CLAYTON
Distribution : Warner Bros
Synopsis : A la fin du 19ème siècle, Jesse James et sa bande sont craints pour leurs actions de malfrats mais admirés pour leurs prouesses par le peuple et la presse. Le jeune Robert Ford, un de ses plus fervents admirateurs, va être son acolyte.
Emportée d’enthousiasme pour ce film, si apprécié et si détesté, j’écrivais une critique trop longue. Pour ne pas décourager les surfeurs, j’ai essayé de la découper en parties sensées.
1) ASPECT GENERAL :
Film au titre éponyme, L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford se concentre sur les vies si particulières de deux légendes du Far West, Jesse James et Robert Ford. Se situant après l’apogée des attaques du célèbre bandit et narré avec complexité, mélangeant flash-back et flash-forward, le film est une véritable odyssée, à la beauté psychologique et esthétique insaisissables.
La durée du film, deux heures trente-neuf, est une des polémiques des critiques de cinéma, où ils affirment que le film est « trop long ». Mais ces longueurs comme ils les qualifient, contribuent, au lieu d’imposer une connotation ennuyeuse, à l’atmosphère si particulière du film. Supprimer quelques minutes ou séquences afin d’alléger la narration serait détruire la complexité psychologique de l’histoire et des personnages, et perdre la beauté visuelle du film. À noter que le premier montage durait quatre heures et demie !
2) LE SCENARIO
Adaptée du roman de Ron HANSON, l’histoire se concentre donc plus sur la relation établie entre les deux hommes, plutôt que sur les scènes d’action (Warner Bros fut paraît-il, déconcertée à ce sujet). Mais outre l’amitié ambiguë qui lie les deux personnages principaux, le scénario rassemble petit à petit tous les éléments qui ont engendré la mort de Jesse James mais aussi la construction de sa légende et la dévalorisation de son assassin.
L’histoire pourrait se définir en deux parties, s’adaptant à la fois aux sentiments de Robert Ford et aux événements. La première partie se déroulerait jusqu’à la mort de Wood, où les deux familles seraient encore amies et le jeune Ford très admiratif de Jesse James. Mais dès la disparition de son cousin, le bandit devient à demi fou et inquiétant tandis que Robert Ford commence à le détester (séquence tendue du dîner chez les Ford).
Les nombreuses ellipses allègent la narration, au lieu d’imposer un suspense inutile. La voix- accompagne les évocations du passé ou les bonds dans le temps, par exemple, pour subjectiviser les sentiments d’un personnage après la mort de la légende. Ces passages se resserrent petit à petit sur l’intimité de Jesse James : d’abord son frère, ensuite sa femme et ses enfants, puis enfin Robert Ford.
Cette voix-off impose une forme de suspense, en dévoilant l’avenir de certains personnages, dans l’attente que les événements tragiques annoncés ne les atteignent. De plus, elle sert également à décrire de nouveaux protagonistes plus ou moins essentiels à Jesse James ou à Robert Ford. En effet, la surprise la plus étonnante lors du film (surtout après avoir vu la bande-annonce) est de constater que les scènes où les deux hommes sont ensemble sont très rares (une au début, une à la fin). Le récit est parfois conté en suivant d’autres personnages, comme le frère de Robert, le cousin de Jesse ou leurs amis.
Le présent n’est pas présent dans le film. Chaque différence temporelle est narrée au passé, donnant à l’histoire une dimension inégale. Les séquences de violence ou les longues discussions ont une connotation de réalisme effrayant, tandis que les voyages à travers les plaines enneigées et les séquences muettes sont surréels ou empreints de nostalgie. L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford oscille en permanence entre le rêve et la réalité, l’absurde et le quotidien.
La très belle photographie de Roger DEAKINS, le montage alliant gros plans et plans d’ensemble, la musique enivrante de Nick CAVE et Warren ELLIS et hypnotisent le spectateur. Filmé en décors naturels impressionnants, chaque plan, chaque séquence se repose sur des détails visuels ou les mots d’une simple phrase. Une incroyable interprétation des comédiens ajoute du mouvement au tableau mais, petit à petit, chacun est « fondu » dans l’image, aspiré par le gouffre des montagnes. De même, les commentaires de la voix-off, proche du platonique texte d’une encyclopédie au début, se transforment en voyeur, s’immisçant dans l’intimité des deux hommes.
3 ) JESSE JAMES ET ROBERT FORD
Utilisant une technique rendant les bords du cadre flous lors de l’évocation de la vie de Jesse James, le personnage est dès le début imprégné de mystère. De celui-ci n’est connue que la légende et les exploits, que le jeune Robert Ford admire. Le regard de ce dernier est épousé au début du film, proche du novice que le spectateur est. Néanmoins, son caractère intriguant se démarque rapidement de la narration scolaire et il devient le second héros de l’histoire, après Jesse James.
De même, l’affiche montre volontairement le jeune homme, en retrait, mais néanmoins présent, derrière la légende ; et le titre utilise une typographie double pour le début « The assassination of Jesse James…» par rapport à la fin «…by the coward Robert Ford ». Ce choix démontre, avant la vision du film, une comparaison entre les deux protagonistes, où l’un est souvent oublié au profit de l’autre. Néanmoins, le film, tout en relatant cette différence, remet à pied d’égalité les deux hommes, dilapidant les mythes, en construisant de nouveaux.
L’admiration de Robert Ford ne se traduit, dans la première partie du film, qu’en l’absence de Jesse James. Étrangement, le bandit est, dès la première scène où ils sont ensemble, intrigué par la facilité de communication et l’ambition du jeune homme. Il joue avec cette admiration, à la fois fasciné et fascinant jusqu’à même se montrer répulsif avec lui, comme s’il cherchait à détruire ce mythe construit pour lui.
La relation troublante qui s’établit entre eux est un mélange d’amour et de haine, où chacun est intrigué par l’autre, tentant de découvrir sa véritable nature à travers ses gestes, ses propos et ses regards. Car ce sont bel et bien des regards inquisiteurs que se lancent Jesse James et Robert Ford, le plus souvent à travers une vitre quelconque, troublant leurs visages et symbolisant leur difficulté de compréhension à l’égard de l’autre. Cette vitre les oppose et les sépare à la fois. De plus, elle permet à chacun de s’identifier à l’autre, comme la remarque que fera Jesse James à Robert Ford : « You want to be like me, or you want to be me ? » (« Tu veux me ressembler ou être moi ? »).
L’assassinat du bandit brise cette relation ambiguë, cette vitre gênante. En effet, en tirant, Robert Ford tue Jesse James d’une balle et celui-ci brise la vitre du tableau qu’il dépoussiérait et qui allait précipiter sa mort. Cependant, grâce au tableau, Jesse James peut voir l’avance son adversaire. La vitre n’est donc plus utilisée comme un moyen d’opposition, mais définitivement comme un miroir qui permet enfin de découvrir le vrai but de Robert Ford. En apercevant son adversaire et en fracassant cette vitre, Jesse James détruit le défi engagé par Robert Ford et brise de lui-même le rêve de son admirateur, le devançant une fois de plus.
Fin des spoilers
Pour interpréter Jesse James, Brad PITT s’est mué en gangster charismatique, au regard mélancolique et aux brusques accès de folie. Méritant amplement sa coupe Volpi, il incarne son personnage à la perfection, jusqu’aux tics de sa mâchoire et sa démarche tantôt digne, tantôt fatiguée.
Face à lui, le si discret jusqu’à présent Casey AFFLECK (qui avait déjà joué avec Brad PITT dans la série des Ocean’s de Steven SODERBERGH, interprétant Virgil Malloy) s’impose dans une prestation originale du traître, à la fois malin et puéril, utilisant son visage de « poupin » comme façade de son admiration et son regard profond comme preuve de sa haine.
4 ) CONCLUSION
The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford , tout en réinventant les codes du western, propose une vision psychologique du mythe, relevant parfois du fantastique et privilégiant plus que tout la beauté de l’image.
Photos provenant d'Allociné.com
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