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  • Permanent Vacation

    Errance d'une folie douce

    PERMANENT VACATION – Jim Jarmusch

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    Le tout premier film du géniallissime Jim Jarmusch, film de fin d'études d'une école de cinéma (et mal reçu par la dit- école, soi-disant parce qu' « il n'était pas formé d'une certaine manière »), trouvé par hasard dans les bacs de la surprenante médiathèque de Nancy (recélant de trésors cinématographiques), autant que j'étais impatiente de découvrir le premier travail de ce réalisateur modeste et doté d'un grand talent et d'une grande sensibilité. La déception n'est heureusement pas au rendez-vous.

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    Permanent vacation (littéralement « vacances permanentes ») reflète l'esprit et l'univers décalé de Jim Jarmusch, à la fois poétique, désordonné, déjanté... L'histoire est à l'image de son personnage central : Aloysious Parker, jeune homme un peu paumé dans un New York miséreux, en ruines et en proie au traumatisme de la guerre du Vietnam, erre au grand dam de sa petite amie qui finit par le quitter. Une photographie d'amateur mais efficace encadre le récit, qui s'improvise comme une errance sur la pente de la désillusion et d'une folie douce, rythmée par le jazz de Charlie Parker ou un saxo dans la nuit.

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     Aloysious Parker erre, le regard perdu, parmi des bâtiments en ruines, des toits aux couleurs pâles, des rues vides, sauf par quelques jeunes ou enfants, des murs tagués et des appartements peu meublés. Tel est l'aspect désuet où évoluent le personnage principal et ceux qu'il croise, tous un brin allumés et noyés dans leur nostalgie ou dépression. Aloysious Parker lui-même se désillusionne, perdu dans son errance et sa solitude.

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    Jim Jarmusch porte un regard magnifique sur ce personnage saisissant. Dans un monologue incroyable à sa petite amie, délaissée elle aussi, Aloysious parle de lui et de l'image qu'il reflète. Il s'avoue à l'écart des autres, mais pas fou. Il explique calmement, dans un monologue pourtant teinté de tristesse, sa position immuable hors de la société. Le regard porté sur eux n'est ni compatissant ou dépréciateur et Jarmusch ne cherche pas à démontrer une quelconque injustice. Il pose ses personnages avec douceur, les berce dans leur monde et invite le spectateur à partager, pour un instant, leur intimité fascinante et inhabituelle.

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     Cette errance à l'écart d'une quotidienneté réglée est cristallisée par l'univers musical du jazz ou les références au cinéma (hommage discret mais touchant de The Good, The Bad and The Ugly (Sergio Leone), dont la bande-son est entendue de l'autre côté de la salle de cinéma, près du stand de pop-corns). Une séquence, sublime hommage à ce jazz mélancolique et puissant, se détache : celle où Aloysious croise durant la nuit, près de l'autoroute, un saxophoniste errant qui lui demande « Qu'est-ce que tu veux entendre, petit ? ». Parker lui répond alors « Ce que tu veux, tant qu'il s'agit d'un son vibrant et fort ». Ces sons hypnotiques dans la nuit rajoutent alors une nouvelle couleur à l'errance de Parker.

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    Pour interpréter ce dernier, Jim Jarmusch a choisi un acteur débutant au physique incroyable, Chris Parker, dont la voix à demi-féminine et la démarche flottante ne cessent de captiver le spectateur. Chris Parker essaie en permanence de fuir le monde et, de même, la caméra qui l'accompagne, tentant d'accrocher des instants de sa lancinante vie. Dans une séquence notamment, où Chris Parker danse sur un air de jazz, l'acteur reste courbé, le regard viré au sol ou sur les côtés, esquissant ses gestes avec une fièvre maladroite et sincère, s'échappant dans son propre univers.

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    Permanent vacation, même s'il souffre des maladresses de premier long-métrage (montage un peu maladroit, expérimentations...) reflète le début d'une carrière malheureusement pas assez analysée, encore aujourd'hui, de ce réalisateur incroyable qu'est Jim Jarmusch.

  • Leatherheads

    Old Head

    LEATHERHEADS – Georges Clooney

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    Après Good Night and Good Luck, film conventionnel pour un sujet audacieux, Georges Clooney repasse pour la troisième fois devant et derrière la caméra afin de tourner une histoire plus légère et moins engagée que son film précédent. Leatherheads est sensé être une comédie romantique, sauf que tout y est passé de mode. L'utilisation du sport n'est que prétexte à une multitude de gags vieillis, se basant sur l'effet de foule et la brutalité naïve des footballeurs, mais n'aboutissant qu'à une série de péripéties grossières, surplombés d'une bande-son agaçante et prétentieuse. Quant à l'intrigue, qui aurait pu donner lieu à une déclinaison de réactions ou de situations compromettantes, elle ne se contente que des plus banales situations de batifolage et de sauvetages de dernière minute d'une évidence ennuyeuse.

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    S'il est aisé de comprendre le désir de Georges Clooney de réaliser un film plus amusant et reposant, son troisième long-métrage reste ancré dans la mièvrerie et la facilité. La reconstitution historique et la photographie lumineuse et nette s'efforcent de rétablir le niveau des acteurs, d'une exagération aberrante (footballeurs délaissés qui, apprenant qu'ils peuvent rejouer, s'agitent dans tous les sens, abandonnant avec une facilité douteuse leur travail de mineur, soudeur ou études) et l'humour décidément décevant et ne méritant même pas d'être qualifié sous ce mot. La déception est de taille et la désolation de même, surtout en connaissant les capacités et l'engagement politique rare d'un acteur hollywoodien comme Georges Clooney.

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    La relation triptique s'annonçait intéressante : un jeune prodige renommé est disputé à la fois par une journaliste tentant de le charmer (et charmée elle-même) pour mieux le ridiculiser et gagner sa carrière, et un footballeur vieillissant voulant offrir la gloire à son équipe (et à lui-même) en engageant le jeune homme naïf. Ainsi, derrière leurs répliques flatteuses, blindées de sourires en coin, se dissimulait une hypocrisie brisant avec efficacité l'image du jeune premier, à l'identité plutôt brumeuse. Mais le jeu se noue également entre la journaliste et le footballeur, épri d'elle. L'intrigue préfère se resserrer sur ce duo, délaissant le jeune homme, réduisant le triptique ambitieux à un banal jeu de séduction et de ping-pong linguistique. Il est en effet très dommage d'avoir réduit le personnage le plus convoité à une figure portée aux nues par le public, plus présente sur les publicités et les journaux qu'en chair et en os. Ce dernier est interprété par un John Krasinski faiblard et peu aidé par la schématisation de son rôle.

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    Oubliant l'objet de leur enquête, Georges Clooney et Renée Zellweger batifolent ensemble, s'en donnent à coeur joie, multiplient les mimiques, dupent avec exagération la police et les arbitres, formant un tandem conventionnel, voulant s'ancrer dans ceux formés par les couples américains des films des années 1930, mais n'arrivant qu'à n'en soutirer un profond agacement. Séparement, les personnages sont pourtant sympathiques et intelligents. Renée Zellweger incarne cet journaliste pétillante qu'est Lexie Littleton, amenant un souffle active à la presse de l'époque et s'efforçant de ridiculiser toute la gente masculine. Elle ne résiste cependant que peu à Georges Clooney, dont les capacités de séduction sont ici étalées au grand jour, une pointe de narcississisme et d'autodérision en prime.

    Cependant, l'acteur aurait-il tourner ce film pour se donner du bon plaisir ? Voire un dernier instant de gloire ? En effet, Georges Clooney semble frappé, ces derniers temps, et cela se traduit dans ses derniers films, d'un sentiment de vieillesse. Par exemple, n'oublions pas cette question lancée à plusieurs membres de son équipe de braqueurs dans Ocean's 12 (Steven Soderbergh) « Quel âge me donnes-tu ? » et dont la réponse (« 52 ans ? », « 49 ? ») décomposait son visage. De même, ses rôles politiques dans Syriana ou plus récemment Michael Clayton étaient le stéréotype de l'homme d'affaires angoissé, traqué, où il mettait en oeuvre ses rides naissantes. Enfin, dans Leatherheads, exemple encore plus frappant, le personnage de Dodge Connolly est en proie aux remarques les plus vexantes sur son physique et ses cheveux gris (Pour citer : « Ne viens pas la ramener, grand-père », « Vous feriez mieux de penser à la retraite »...) tandis que s'épanouit son rival Carter Rutherford. De plus, Dodge Connolly est marqué par de nombreuses absences dûes à la fatigue (il s'endort dans le train ou au-dessus de celle qu'il veut conquérir...). Autre exemple étonnant : on propose à Carter Rutherford un rôle dans un film de la MGM, tandis que Connolly-Clooney rumine sa jalousie en silence.

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    L'acteur essaie de monter son propre numéro et multiplie les déformations faciales et les démarches à la Gene Kelly ou à la Cary Grant, afin de séduire, non seulement sa belle, mais également le public. Leatherheads pourrait s'interpréter comme une unique tentative de reconquérir nos coeurs, dans le but de nous persuader qu'il n'est pas encore bon pour la retraite. Ce petit exercice était un peu inutile. Néanmoins, Connolly réussit son pari, s'attirant les faveurs de Lexie et gagnant son estime sur Rutherford. Reste au public de trancher.

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    Pour ma part, je ne peux que respecter le choix de l'acteur de passer à une comédie sûrement plus accessible que son dernier film, mais le prie rapidement de s'intéresser à des scénarios plus élaborés et des rôles plus forts et audacieux.

  • Compte-rendu février-mars 2008 - 2

    SUITE DU COMPTE-RENDU DES FILMS VUS SUR FÉVRIER À MARS 2008

     

    Le Corbeau (1943)

    Henri-Georges Clouzot

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    Le film, censuré à l'époque, se distingue par son sujet, traité avec cynisme et froideur, préméditant l'acte de délation qui se déroulera durant l'Occupation. Au coeur d'un petit village de province, le docteur Germain, interprété par le brillant Pierre Fresnay, est accusé de pratiquer l'avortement par les lettres inquiétantes signées par un certain « corbeau ». Peu à peu, le nombre de ces lettres, à la base considérée comme une plaisanterie ou un acte de jalousie, ne fait que s'accroître et multiplier les dénonciations. Sur ce point, la montée de la folie générale derrière les convenances est saisissante de noirceur et d'ironie. Les nombreux indices et personnages mystérieux donnent de l'épaisseur à l'intrigue, venant désigner un coupable universel, dont seul se détache le docteur Germain, fil conducteur du film. Si la mise en scène s'avère classique, elle recèle de détails et de points de vue intéressants et réunit les grands acteurs du moment, la plupart issus de la Comédie Française. Néanmoins, le film s'avère un peu vieilli, notamment sur la résolution du mystère.

     

    La Prisonnière du désert (1956)

    John Ford

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    Un autre western classique et glorifiant le cow-boy américain ? Pas exactement. Considéré comme le meilleur film de John Ford, La Prisonnière du désert (en réalité The Searchers, titre beaucoup plus psychologique) est en effet empreint d'une certaine inventivité et noirceur inhabituelles. Certes, de nombreux éléments classiques restent ancrés dans ce western, comme les combats avec les Indiens, la présence de la Cavalerie ou les cavales dans les grands espaces américains, mais le film est marqué par le vieillissement et la désillusion du personnage principal, cet oncle aux origines inconnues. Le film s'ouvre sur l'intérieur sombre d'une maison au milieu de la zone désertique, en fort contraste avec la luminosité du dehors, et d'où se dessinait au loin la silhouette de John Wayne. Le véritable travail sur la photographie et les couleurs aveuglantes des plateaux prouve également une plus grande recherche et innovation. De même, la vision des Indiens, même si elle reste plutôt péjorative, commence à changer, présentant la culture et engageant un débat entre l'oncle et son « neveu » aux vagues origines indiennes. Enfin, le film se démarque de westerns mélioratifs comme La charge héroïque ou La chevauchée fantastique par la présence obsédante de la mort, suggérée avec horreur.

     

    3:10 To Yuma

    James Mangold

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    Après Walk the line, superbe biopic sur Johnny Cash, James Mangold s'attaque au western, comme beaucoup d'autres ces temps-ci, s'amusant à démanteler les codes ou multiplier les possibilités. Mais le cinéaste préfère livrer un travail soigné, plaisant, ancré à la fois dans sa personnalité que je qualifierai d' « homme droit et intègre » et dans le classissisme américain. Néanmoins 3:10 to Yuma n'en reste pas moins impressionnant et intelligemment interprété, appartenant à cette expression, certes cliché mais très représentative du film, « un grand moment de cinéma ». Grâce à la galerie de personnages éclectiques (où les femmes ont un joli rôle, malheureusement trop mineur) et les cascades minutieuses et réalistes, le film reste réjouissant. Dommage que la fin soit empreinte d'un tel pathos moraliste, où seul le personnage de Russell Crowe réussit à conserver le cynisme final par son dernier geste inattendu. En effet, le film doit beaucoup à l'interprétation de Russell Crowe, faisant songer parfois au Jesse James de Brad Pitt par sa légère mélancolie et ce joli trait de caractère qui le fait dessiner quelques détails sur son carnet

     

    J'ai toujours rêvé d'être un gangster

    Samuel Benchetrit

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    Grâce à sa bande-annonce façon Godard, portée par un humour singulier et une très belle photographie, j'attendais beaucoup de ce film à sketchs. Malheureusement, la déception est à son comble : comme tous les films à sketchs, le long-métrage reste très inégal et inabouti. Mis à part le passage, très amusant mais également émouvant et pathétique des deux kidnappeurs belges, le reste du film est empreint de la même lenteur tout du long, du même humour triste et lassé, ennuyant souvent le spectateur. Certes, certaines répliques ou gags se démarquent quelquefois, de même que l'inventivité ou le côté expérimental du sketch avec Anna Mouladis et Edouard Baer (comme le bel hommage au film muet). Cependant, les suites de clins d'oeil et d'effets esthétiques semblent combler le creux de l'intrigue, volontairement absurde et inefficace. De plus, le pire est le passage avec Arno et Alain Bashung, où le vol improvisé du « gangster » chanteur n'est qu'un prétexte à faire se pavaner les deux chanteurs et prétendre enfin les reunir lors « face-à-face » aux répliques lourdes. Reste une superbe photographie, quelques images intéressantes, un travail intéressant sur le son et le timbre profond d'Anna Mougladis. Mais Samuel Benchetrit aurait dû étoffer son scénario, d'abord en livrant un long-métrage construit et non morcelé, et réduire son nombre de clins d'oeil, voulant trop se coller à eux et trahir sa nostalgie.

     

    L'Île

    Pavel Lounguine

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    Film complexe par sa plongée au coeur de la religion orthodoxe, L'Île est particulier et difficile à cerner à cause de l'irrégularité de son objectivité. En effet, tout en s'attachant à un moine tapageur et légèrement anarchiste, le film le présente également comme un phénomène mystique et présente ses miracles, comme une scène agaçante d'exorcisme dans la neige. Certes, la présence des paysages silencieux et les plans d'ensemble contemplatifs de ces immenses lacs et constructions monastiques hypnotisent le spectateur, mais le propos reste difficile à apprécier, notamment à cause du tableau curieux de la religion, se voulant à la fois en dehors des conventions et proche de la représentation biblique. Les personnages restent également très ambigüs et schématiquement traités, notamment dans leurs sentiments, frisant parfois le cliché. L'Île, mis à part ses paysages, reste hermétique et inégal, voire inquiétant de part son succès.

     

    The Darjeeling Limited

    Wes Anderson

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    A force d'entendre des critiques négatifs, je ne fus pas déçue par le long-métrage de Wes Anderson, m'attendant à un résultat décevant. A vrai dire, le film reste très agréable, notamment les après-midi de vacances, et a au moins le mérite de détendre le spectateur. En effet, l'humour est si superficiel, les situations et sentiments si schématiques malgré la présence de l'univers, et les décors colorés que Darjeeling Limited reste très léger, parfois un peu soporifique (comme les affreux ralentis, sauf celui du début du film). Certains gags sont si évidents que le spectateur n'a pas besoin de s'embarasser de questions inutiles à propos de l'incongruité de l'Inde et la folie inexplicable des trois frères. Mais le film tient beaucoup de la complicité de ses acteurs, trois frères identiques malgré les apparences, tous empreints du même caractère peu fouillé mais agréable à voir se débattre. Owen Wilson est amusant, Jason Schwartzmann drôle mais c'est surtout le génial Adrien Brody qui se démarque le plus. Sans oublier une hôtesse originale, des couleurs partout, un court-métrage (bonne idée malheureusement ratée), des apparitions clins d'oeil de Natalie Portman et surtout de l'excellentissime Bill Murray.

     

    Marie-Antoinette (2005)

    Sofia Coppola 

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    Alors que Lost in Translation était empreint de liberté et d'une douceur mélancolique et ironique au milieu de l'absurde capitale japonaise, Marie-Antoinette reste d'un académisme ennuyant et d'un creux effrayant. Pourtant, le sujet, tendant à s'intéresser à la brutale insertion de cette jeune fille dans un milieu trop riche et foisonnant, offrait de nombreuses possibilités. A la place, Sofia Coppola multiplie les panoramas sur Versailles, les robes acidulées, les ballerines éclectiques, le kitsch luxueux, les confiseries trop sucrées, le ridicule et la méchanceté de l'étiquette et de la Cour grossièrement dépeints... Et dans l'intérêt de rendre un film ennuyeux, à l'intérêt uniquement esthétique et prétendant renouveler le film de costumes. Mis à part quelques séquences (comme le séjour onirique à la campagne), les personnages et les situations ne sont que survolées, loin de tout bavardage politique ou psychologique, constamment simplifiés. Marie-Antoinette, malgré la présence malicieuse de Kirsten Dunst, reste tout aussi incompréhensible et inchangée du début à la fin, laquelle « fin » est odieusement allégée et supprimée. Seul Jason Schwartzmann, dans son interprétation distante et timide de Louis XVI, donne de l'intérêt à cette grosse production gâchée.

  • Elephant

    Glissements dans les couloirs

    ELEPHANT (2001) – Gus Van Sant 

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    Après Gerry et My own private Idaho, je continue ma rétrospective de GVS, auteur particulier pouvant autant être détesté qu'idolâtré (Certaines personnes de ma classe se reconnaîtront. Un grand merci à l'une pour le DVD, et à l'autre pour ses conseils, étant donné qu'il a insisté avec ferveur pour que je découvre Gus Van Sant).

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    Après le vagabondage légèrement laconique et surtout mélancolique des deux Gerry, après le road-movie à motocyclette de deux ados paumés dans une Amérique décolorée, je découvre enfin le film le plus célèbre et le plus primé du cinéate, à savoir le fameux Elephant, inspiré (une fois de plus) d'un fait réel, très dramatique et ayant donné lieu à de nombreux documentaires. La tuerie par deux adolescents dans leur lycée est le point de départ du film. Celui-ci se découpe par « fragments » s'intéressants au parcours de plusieurs élèves, croisant les flash-backs, et finissant juste avant la séquence finale.

    Tout comme avec Gerry, le fait divers n'est qu'un prétexte à l'étude des personnages et ne vise en aucun cas à reconstituer fidèlement et historiquement les faits. Gus Van Sant continue à sublimer les corps et les visages de ces adolescents, rendant « pur » chacun de leurs tressaillements et chacune de leurs réactions. Le cinéaste prolonge son travail sur l'hypnotisme du quotidien, notamment par le biais des longs travellings marchés suivant de près les dos des différents protagonistes.

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    Ces longs travellings, faisant écho aux plans larges cadrant les marcheurs de Gerry, confèrent une connotation fantastique et surréelle au film. Cet aspect dérangeant est renforcé par la photographie lumineuse et épurée d'Henri Savides et les décors du lycée, composés par de larges et longs couloirs blanchâtres, la plupart du temps déserts. Le silence accompagnant les marches flegmatiques d'Alex, Eric, John, Elias, Acadia, Michelle, Benny ou d'autres, s'avère extrêmement terrifiant et obsessionnel. De même, la scène de fusillade, que l'on est honteux d'attendre, n'est pas l'exemple-type d'une violence entremêlée de cris et de pleurs, et secouée par une caméra tremblotante, mais, au contraire, est tout aussi silencieuse, paisible, hypnotisante, avec à peine quelques élèves glissant dans les couloirs ou quelques cris échappés. 

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    Le film joue avec ce calme inquiétant, signifiant l'absence de véracité des scènes et insistant sur son appartenance au passé, suréel et ne vivant que par fragments. La caméra se rapproche des protagonistes, tentant de comprendre leurs actes et leurs pensées, mais ne creusant que plus fortement la part de mystère qui entoure les jeunes gens, d'où le terme de « sublimation des êtres » dans le cinéma de GVS. Tel geste esquissé, tel dialogue habituel, tel baiser offert ou échangé, telles touches de piano jouées, telle démarche, il s'agit de morceaux encore vivants mais inexistants que saisit et entremêle le film. Les photographies prises par Elias sont témoins de cette mémoire.

    Par rapport à cette vision intéressante du drame s'étant joué, je releverais un point négatif, à savoir les ralentis rajoutant au côté sublime du film, s'avérant, non seulement inutiles, mais lourds dans leur symbolisme.

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    Elephant se distingue également par trois séquences, flash-backs racontant la même scène, mais sous trois points de vue différents. Outre la prouesse technique de représenter trois fois la même histoire avec la même mécanique et précision, cette scène est l'apogée du film, une des rares à fonctionner à trois personnages (la plupart du temps, il s'agit de solos et de duos). En effet, elle marque la fin du quotidien tranquille, par le biais de la sonnerie, mais aussi des gestes successifs de John, Elias et Michelle, à savoir celui de la main, des jambes et du déclenchement de l'appareil photographique. Suite à ce croisement dans les couloirs, les deux jeunes tueurs arriveront au lycée.

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    La vision de ces deux adolescents est, évidemment et heureusement, dépourvue de jugements ou d'analyse psychologique, Mis à part l'évocation de brimades venant de la part d'autres garçons sur Alex en cours de mathémathiques, les raisons de leur acte ne sont pas justifiées. Par le biais de leurs conversations naturelles sur le sujet terrifiant et leur tendance à prendre tout ceci pour un jeu, GVS tente plutot à nous prouver que les deux adolescents ne comprennent pas le cauchemar dans lequel ils sont plongés. Néanmoins, ils se démarquent par un isolement et une froideur inexplicables (la mère d'Alex n'est présente que pour préparer le petit-déjeuner, sinon, la maison reste vide), ne recevant de l'affection (maladroite) que de l'un l'autre.

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    Ainsi, un portrait plutôt représentatif du lycée et de l'adolescence, malgré l'aspect surréel du film, est dressé, utilisant les clichés « highschool » pour mieux les remanier. Par exemple, le personnel adulte de l'école n'est pas obligatoirement antipathique, mais reste ancré dans le conventionnel et les règles. Ou encore, les trois pimbêches, malgré leurs conversations ridicules ou leur obsession de la minceur, ne tombent pas dans l'exagération. Le portrait, pourtant peu reluisant, du lycée, tente d'en saisir les limites mais ne porte aucun jugement, privilégiant la part de mystère du lieu.

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    La plupart des acteurs sont amateurs, isuus de lycés ou d'universités diverses, expliquant un peu leur facilité d'incarner des personnages à la fois banals et troublants, d'autant plus qu'ils portent souvent le même nom. Leurs visages inexpressifs et innocents (toujours la « sublimation ») se heurtent avec douceur à la brutalité du moment ou à la quotidienneté lassante. Les interprétations restent justes et délicates, souvent meilleures que les adultes. Mais les personnages restent fantômes, silhouettes se déplaçant avec flottement dans l'espace (comme Benny ou Acadia) et se démarquent beaucoup plus que le classissisme de jeu (sûrement voulu) des adultes. 

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    John, avec son look jauni (cheveux blonds et Tee-shirt jaune, faisant écho à la luminosité de la journée), est la seule figure phare du film, la plus compréhensive et attachante, et, par ailleurs, le seul à en réchapper. Elias devient témoin dans le film, porte de l'attention sur les personnes autour de lui et ne vise qu'à impressionner les moments, se raccollant à l'idée de « spectateur dans le film ». Alex est celui qui intéresse le plus le cinéaste (cela se remarque à la façon de le filmer), car son visage, pas encore mature, s'oppose à ses propos dérangeants. De plus, le fait qu'il joue la Lettre à Elise de Beethoven, à la mélodie paisible, diffère du désordre qu'il prévoit de provoquer dans le lycée. Près de lui, Eric reste amusé par le projet, mais troublé par son camarade. 

    Elephant est une oeuvre singulière, empreinte du style du cinéaste mais influencée par ses interprètes. Le film, grâce à une esthétique très pur, s'avère tout d'abord poétique mais rapidement terrifiant, notamment par la fin très dérangeante et noire.

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  • Compte-rendu février-mars 2008 - 1

     COMPTE RENDU DES FILMS VUS SUR FÉVRIER-MARS 2008

     

     

    Les Liens du sang

    Jacques Maillot

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    De ce petit film sur l’histoire de deux frères policier et gangster il ne me reste pas grand-chose, quelques dialogues sympathiques et quelques scènes de famille plaisantes. Pourtant, François Cluzet et Guillaume Canet confèrent un certain charme à leurs personnages respectifs, et l’ambiguïté de leur relation reste plausible. Le film souffre de nombreuses inégalités et d’une photographie très désagréable et aux couleurs défraîchies, dans le but de reconstituer l’époque, mais qui impose plutôt une saleté en contradiction avec l’histoire, intéressante. Ce qui est bien dommage. De plus, certaines scènes frisent le petit téléfilm du soir et ne confirment pas le style du réalisateur, ou même s’il en a un… Difficile d’émettre un jugement sur un film aux idées parfois plaisantes, mais à la réalisation trop classique.

     

    Le Cahier

    Hana Makhmalbaf

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    Ce film, aux apparences simples et trompeuses, n’est pas le « petit film pauvre » que l’on pourrait croire. Certes, la photographie et les maladresses techniques sont dues aux budgets extrêmement limités proposés par l’industrie cinématographique de l’Afghanistan, mais Le Cahier est un bijou merveilleusement fort et touchant, maîtrisé et travaillé. A travers l’enfance se définissent toute l’histoire et la culture du pays, symbolisant cruellement les influences désastreuses des guerres et les dures conditions de vie des peuples, notamment des femmes. La petite fille, Baktei, figure de proue attachante et expressive, s’avère d’une audace admirable, malgré son jeune âge. Ses péripéties pour essayer d’entrer à l’école sont décrites et filmés avec un suspense surprenant, se combinant sans aucun ajout ou effet spécial.

    Le Cahier est absolument à voir : malgré le sujet, il ne dramatise en aucun cas et reste haletant et effrayant malgré son apparence chétive !

     

    Les Clefs de la maison (2003)

    Gianni Amelio

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    Parler de la difficulté des handicapés s’avère un pari difficile, surtout dans le cas d’une histoire ficitve concernant un père rencontrant son fils handicapé après 15 ans de silence. Le film italien traite avec intelligence et sans cliché, mais avec beaucoup d’émotion, cette condition de part le travail effectué avec les deux acteurs principaux, Andrea Rossi et Kim Rossi Stuart. En effet, le personnage du père a tendance à s’effacer et s’occuper avec gêne et timidité de son fils, reflétant l’habituelle distance consacrée aux personnes handicapées. Face à lui, l’adolescent n’hésite pas à s’affirmer, posant de multiples questions et commentaires sur son père qu’il considère d’abord comme n’importe quel assistant. Les Clefs de la maison réussit également à conférer une atmosphère étrange et légèrement mystérieuse, par le biais de l’hôpital allemand spécialisé. L’ambiance clinique et le fort accent germanique des infirmiers encadrent la relation entre le père et le fils, de même que les autres patients attachés à l’endroit, notamment le rôle, très beau, de Charlotte Rampling.

     

    Soyez sympas Rembobinez

    Michel Gondry

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    Dès l’affiche, les spectateurs sont prévenus qu’il s’agit d’un joyeux délire et univer auxquels il faut adhérer. En effet, la truculence des gags, multiples, et surtout le jeu parfois trop lourd de Jack Black peuvent agacer certains, ou au contraire en réjouir d’autres. De même, le traitement des sentiments est parfois trop simpliste et moraliste (fonctionnaires caricaturés, ode à l’esprit de quartier, fin très happy end…), mais adapté au ton léger de l’ensemble. Michel Gondry réussit surtout à rendre un bel hommage au film amateur, tourné avec un minimum de matériel, mais un maximum d’imagination et d’inventions, dont le réalisateur ne manque pas. Au cours du film, clins d’œil et astuces se succèdent, malheureusement quelquefois indécelables au premier visionnage. Un bon moment, dans l’ensemble.

     

    La Guerre à Paris (2002)

    Yolande Zaubermann

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    Traitant plus des rangs « inférieurs » de la Résistance et surtout de la vie d’un fragment de jeunesse durant l’occupation allemande à Paris, La Guerre à Paris souffre un peu du scénario (notamment sur la fin) évident duquel il est affligé, mais ne manque pas de charme. Outre la photographie épurée et des prises de vue intéressantes, telles celles des cavales ou des scènes de tendresse, les acteurs principaux, aujourd’hui en pleine reconnaissance, dynamisent par leur pureté et leur fougue, notamment Elodie Bouchez, admirable dans un rôle de femme forte et fragile à la fois, Grégoire Colin, jeune frère effarouché, et surtout l’acteur belge Jérémie Renier, impressionnant en jeune homme divisé. L’aspect historique est traité sous un angle très judicieux, à savoir la confrontation entre le frère que joue Jérémie Renier et un lieutenant de la Gestapo faisant du chantage, mais pourtant du même âge que lui, et déjà loin de sa jeunesse.

     

    V for Vendetta (2006)

    James McTeigue

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    Merci à Justine qui m’a aimablement proposé le DVD. En effet, je m’interrogeais beaucoup sur l’adaptation de la bande dessinée admirable à tout point de vue de David Lloyd et Alan Moore. Le résultat ne fut pas aussi pire que je ne me l’imaginais. Le gros défaut de V for Vendetta est le mauvais goût de la photographie et des effets spéciaux. En effet, le sang rouge plastique giclant au ralenti dans les décors studios, trop lisses et plastiques, s’avère extrêmement hideux. De même, les scènes de torture, pourtant si agressives et cachées dans la bande dessinée, restent trop conventionnelles dans le film, et ne reflètent pas le désespoir physique et moral progressif de Evey. Autre problème, pour un lecteur de la bande dessinée : le film suit presque plan par plan le découpage de l’œuvre originale et les dialogues, reprenant toutes les expérimentations et les transcrivant en technique cinématographique. La fin, changée, est heureusement plutôt satisfaisante, de même que les interprétations (notamment l’accent original de V).