21.06.2008
Babel
Malgré les barrières
BABEL – Alejandro Gonzales Inarritu

Malgré les réticences de mon frère l’ayant vu à sa sortie et grâce à la gentillesse d’une amie de me le prêter en DVD (thanks Maëlle), je découvris enfin le 3ème long-métrage de ce cinéaste salué et où jouaient notamment deux de mes acteurs favoris, à savoir Brad Pitt et Cate Blanchett. Cependant, l’un des atouts du film d’Inarritu est d’avoir su confronter quatre histoires totalement séparées par la langue, la culture, les contextes politiques et sociaux, y mêlant acteurs professionnels et amateurs, jouant souvent leur propre rôle. Sur ce point, l’interprétation de Brad Pitt et Cate Blanchett passent totalement inaperçues du fait que leur image médiatique n’est pas utilisée, tendant à faire oublier au public la présence d’une « star » dans Babel. Par ailleurs, la cruauté des histoires et l’épuisement physique et psychologique subi par ces deux personnages réussissent à briser cette couverture médiatique des deux acteurs hollywoodiens.
Cette mise à égalité des histoires et des personnages, apportant un climat universel à l’ensemble, est le pari même du réalisateur (voir à ce propos l’extraordinaire making-of monté pour l’occasion, retranscrivant le parcours impressionnant suivi durant le tournage). Babel s’appuie sur l’émotion, que ce soit celle des gestes de la sourde-muette, du comportement facial des deux américains traumatisés, des contraintes imposées sur le physique par les paysages, roches dangereuses ou déserts broussailleux, visant à retranscrire une puissance universel, celui des images, donc du cinéma et ce malgré la barrière linguistique, culturelle, géographique ou politique. Inarritu ne s’intéresse pas à l’échange, comme celui de Fatih Akin avec De l'autre côté, ou à un quelconque « choc des cultures », mais plutôt à une superposition d'histoires séparées, mais apportant la même force émotionnelle entraînant leur fusion.

Les histoires se découpent en plusieurs parties, se suivant touten se faisant écho. De même, les personnages sontétroitement liés. Cependant, l'histoire du couple américain, à l'inverse de la mise en place du cadre spatio-temporel dans les autres, débute très rapidement par le drame. Ce choix est peut-être dû au fait qu'ils sont les seuls à ne pas évoluer dans leur pays d'origine, et sont de surcroît américains, une nationalité récurrente à l'inverse de civilisations plus intriguantes comme au Mexique, au Maroc ou au Japon. L'aventure du couple américain est de plus la plus éprouvante, la plus cruelle mais elle trouve cependant une conclusion favorable, différente du désespoir des autres. Les deux personnages sont dès le départ en pleine crise conjugale. Cate Blanchett interprète une jeune mère fragile et frustrée, aux brusques accès d'angoisse (son maquillage livide est par ailleurs remarquable et terrifiant), méfiante de son mari, interprété par un Brad Pitt qui découvre de nouveau une de ses facettes rares et éprouvantes, campant ce mari impuissant dont le désespoir reste inquiétant. Cette histoire représente le mieux la difficulté de communication, passant ainsi par un simple regard, des gestes attentionnés (comme ceux de la vieille femme) ou le ton d'une voix.

Finalement, les peuples eux-mêmes, sans ces barrières, arrivent à un fort désaccord, beaucoup plus complexe que celui face à l'étranger. Par exemple, les autres touristes américains du car s'enfuient du village, ne voulant pas attendre leurs compatriotes. De même, les problèmes politiques perçus face à une forme d'autorité quelconque (la violente police de la
région au Maroc ou les douaniers de la frontière mexicaine) trouvent leur conclusion dans la brutalisation ou la fuite. Babel est également un film remarquable pour cet aspect géo-politique engagé, d'une rare sincérité. L'histoire de la famille au Maroc et de la femme et des enfants au Mexique s'ancrent plus dans cette vision démonstrative du pouvoir dans ces pays, sans pour autant atténuer l'aspect émotionnel. Le film comporte notamment une montée dramatique haletante dans le désert mexicain (qui n'est pas sans rappeler l'une des séquences de Julia, d'Erick Zonca, s'appuyant sur la même angoisse physique et psychologique face au paysage suréel et oppressant). Par ailleurs, ces deux histoires restent sur une fin tragique et désespérée, semblant ne pas présenter de possibilités futures, contrairement à l'histoire du couple américain et celle de la jeune Japonaise. Est-ce pour insister sur le contexte répressif de la politique des deux pays politiques concernés ? L'histoire des deux jeunes garçons (par ailleurs tous les deux surprenants et d'un naturel incroyable dans leurs rôles) utilise ainsi la vision des enfants, déjà influencés par la violence, pour mieux dépeindre leurs conditions de vie alarmantes.

L'histoire de la jeune Japonaise, mis à part le fait qu'elle représente une difficulté de communication par sa condition de sourde-muette, est un peu à l'écart des autres histoires, s'ancrant tout d'abord dans un cadre de vie riche et foisonnant et insistant plus sur l'aspect psychologique du personnage. Le passage de l'adolescence et ses crises sont facteurs de l'émotion, au principe simple (le manque d'affection) mais néanmoins efficace. Le personnage de Rinko Kinkuchi, en plus d'être oppressé par une société conformiste comme celle du Japon, possède une fierté remarquable et une fragilité impressionnante. Sans compassion, la caméra la cadre avec dignité, mettant en valeur sa moue farouche.
Petit bémol, cependant, dans Babel : le travelling arrière final s'appuie trop sur l'effet virtuose qu'il procure et gâche en quelque sorte la puissance du film, insistant lourdement sur l'idée d'une étendue universelle de cette émotion. Le film aurait peut-être dû rester sur une vision intimiste lors du final.

Babel reste néanmoins un film pouvant recevoir le qualitatif d' « à fleur de peau », n'hésitant pas à s'ancrer dans le désespoir ou la violence, mais gardant une dignité admirable dans les personnages dépeints, jouant sur leur transparence et la tension émise par leur physique.
11:16 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : babel, film choral, alejandro gonzales inarritu, brad pitt, cate blanchett, rinko kukinchi
19.06.2008
Mort cinématographique
DISPARITION DE CYD CHARISSE
La danseuse charnelle de Sing'ing in the rain (Stanley Donen) nous a quittés ce mercredi 18 juin 2008. Figure phare de la comédie musicale américaine durant les années 1940-50, auprès de Gene Kelly ou Fred Astaire, elle était réputé pour ses qualités de danseuse et ses longues et souples jambes. Dans Sing'ing in the rain, Cyd Charisse faisait tourner la tête de Gene Kelly, l'attirant et se dérobant dans un duo mémorable, où la bonhomie de Kelly se mariait majestueusement avec la grâce féline de Cyd Charisse.

10:44 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cyd charisse, mort, cinéma
08.06.2008
mai 2008
COMPTE –RENDU MAI 2008
BATTLE IN SEATTLE – Stuart Townsend – Cf Critique
THE SERVANT – Joseph Losey – Cf critique
WONDERFUL TOWN – Aditya Assarat – Cf critique
MY FATHER, MY LORD – David Volach

Commençons par le grand défaut du film, dû aux premiers pas d'un cinéaste israëlien, à savoir les nombreuses erreurs techniques. La photographie reste floue, l'éclairage vacillant et les effets de miroir oubliés (par exemple, l'équipe technique réfletée quelques secondes par le rétroviseur du bus). Espérons que David Volach saura user de plus de tact lors de son prochain film. Car, malgré ces défauts, My father, my lord repose sur un scénario brillant, tout en tentant de proposer des effets visuels originaux. Le sujet sensible, d'une famille au pater familias rabbin, expliquant la religion à son fils, est traité avec froideur, réalisme, ambiguëté et suivant une gradation précipitant à la condamnation. Le film épouse les trois points de vue (le fils, le père et la mère), apportant une dimension symbolique à la famille (tout comme le faisait l'excellent Le Cahier d'Hana Mahkmalbaf) . Le jeune garçon, soumis à l'autorité de son père, lui-même guidé par la religion, n'est qu'un petit oisillon gardé dans le nid ou un petit poisson mené par l'eau de la rivière. Arrachés à leur environnement, leurs destins n'en sera que plus fatal. L'ironie veut que ce détachement d'une protection provient de l'aveuglement dû à la religion elle-même. C'est cette condamnation qui hante les deux parents, le père tendant vers Dieu tandis que la mère tend vers son enfant. Ce conflit est la partie la plus déchirante du film, empreinte d'une noirceur maîtrisée et dressant un portrait saisissant d'une femme effacée par la religion.
LA VIE DES MORTS – Arnaud Desplechin

Avant d'aller voir Un conte de Noël (critique à venir), plébiscité par une presse française un peu trop enthousiaste, je me décidais à voir les deux premiers films de ce cinéaste français appartenant à une génération de cinéastes très saluée et surtout active en ce moment (Le rapport des 13 sur le contexte du cinéma français actuel). Bref, La vie des morts est une agréable surprise, imposant dès le début un travail soigné et personnel, définissant déjà avec maladresse le style particulier d'Arnaud Desplechin. Le thème de la famille et des relations qui s'imposent se lie toujours avec celui de la mort ou de la maladie. Tous les personnages “desplechiens” sont marqués par cette même obsession morbide de la disparition, des cadavres et du passé. Le cinéma de Desplechin impose une solitude à des protagonistes incompris, brisé par leur rapport à l'autre et à la vie, s'interrogeant en permanence sur leurs actes, leurs pensées, leurs visions. Par exemple, les cousins et frères et soeurs de La vie des morts cherchent en vain à comprendre le geste de suicide d'un de leurs parents, tandis que parmi eux certains se droguent ou d'autres ont des crises d'angoisse. Le film impose ainsi un climat étrange, morbide malgré les habituels plaisirs familiaux, faisant écho à la maison où ils logent, immense et emplie de recoins inexplorés. Certes, ces thèmes se répètent dans Un conte de Noël et peuvent agacer par quelques exemples schématisés (comme la mauvaise tendance à séparer les femmes et les hommes) mais les personnages et les dialogues sont si vifs et surprenants que le spectateur balance dans cette ambigüeté de l'étrange intimité et de situations universelles, se reconnaisant et ne comprenant peu ou pas. Mais le cinéma de Desplechin doit-il être compris ? N'est-il pas l'écho de ses obssessions ? En effet, le rare personnage perturbateur, généralement la fiancée extérieure, toujours incarnée par l'extraordinaire Emmanuelle Devos, observe la famille avec beaucoup d'amusement et de suspicions, ne parvenant jamais à la quitter totalement. Ne srait-ce pas le cas pour les spectateurs ?
ENFANCES – Collectif – Cf critique
LA SENTINELLE – Arnaud Desplechin

Desplechin quitte ici le huis-clos familial pour s'intéresser à une histoire encore plus morbide et noire mais où l'obssession de la mort passe par le biais d'un seul personnage (incarné par Emmanuel Salinger) et la vision repoussante d'une tête de cadavre réduite, provenant de ses bagages. Si La sentinelle est d'abord extrêment désagréable à suivre et étouffant, le film vaut un certain mérite pour les interprétations et les relations dépeintes, toujours marquées d'ambigüeté. Néanmoins, l'intrigue apposée, même si elle n'est qu'un prétexte sur une première partie brillante, prend vite le dessus et tombe dans le mauvais polar, voulant absolument finir le film sur une note dissonnante. Tout d'abord, l'intrigue utilise des prétextes politiques et historiques inhabituels dans le cinéma de Desplechin, essayant de les placer en second plan derrière les descriptions sociales, mais n'aboutissant qu'à une incompréhension du scénario et un manque de fuidité sur la fin. L'affaire auquel est raccroché le personnage principal ne fait que perdre sa puissance, le poussant à bout sans explication, l'éloignant du spectateur et accentuant le malaise général. Seules Emmanuelle Devos apporte plus de vivacité au film tombant dans la dépression, et Marianne Denicourt, étonnante dans ce rôle de soeur cantatrice déchiré. Notons également une première apparition à l'écran du tout jeune Matthieu Amalric, étudiant trop sensible en médecine légale.
INDIANA JONES ET LE CRANE DE CRISTAL – Steven Spielberg

Premièrement, le gros défaut du film est d’avoir voulu engager une suite à ces aventures post-2ème Guerre Mondiale de l’aventurier le plus dépravé et couronné qu’il soit. Indiana Jones est marqué par un passé, aux mœurs cinématographiques propres à une époque particulière ; créant un climat particulier. Ce dernier a aujourd’hui bien des difficultés de se retranscrire dans le nouveau millénaire, tentant de réutiliser l’ambiance à la fois poussiéreuse et kitsch des affiches, du paysage et des personnages américains de l’époque mais n’amenant finalement qu’une touche de ridicule à l’ensemble. Emblème de cette vieillerie cinématographique, Harrison Ford rendosse son costume, malgré ses rides surprenantes, et réussit à garder son charme…auprès de ses anciennes maîtresses, elles aussi marquées par un temps révolu. Néanmoins peuvent plaire les quelques personnages « nouveaux », le fils (Shia Laboeuf), autodérisoire et maniaque et la professeur russe (Cate Blanchett) impétueuse et agaçante d’ambition. Le scénario prend une tournure surprenante et déjantée sur la première partie du film, entre délires sur les ravages du nucléaire et imposant un suspense absurde, mais perd vite de son ampleur au profit d’une surdose d’effets spéciaux hideux façon Star Wars et d’un classicisme navrant sur la fin.
CONTROL- Anton Corbijn

Le film de Corbijn se repose principalement sur le chanteur de Joy Division, Ian Curtis, se remarquant ainsi par l'isolement qu'il s'imposait. Cette solitude prime également tout au long du film, où les rôles secondaires, tels que la famille, les voisins ou les membres du groupe, restent très faibles et inexplorés. Les deux seules femmes que Curtis connaît restent hermétiques, de même que leurs relations se basant sur une incompréhension. Curtis est attiré que par un regard, un geste et un sourire et attache peu d'importance à leur caractère, expliquant ainsi la gêne ressentie face aux deux personnages féminins, difficiles à cerner, s'opposant autour du même homme. Ce dernier devient encore plus hermétique par cette incompréhension doublée, ne se révélant que durant les concerts. Il s'agit en effet de la partie la mieux traitée, celle de Curtis déchiré par sa passion du chant, vacillant les yeux fiévreux, dépendant de sa voix, cette même voix qui l'épuise et le déchire. Cette passion à double tranchant pourrait se retranscrire avec la relation entre les deux femmes, si le scénario de Corbijn ne tombait pas plus dans la simplicité et l'écourtement des dialogues. Control reste d'une froideur gênante, que la vois de Curtis ne fait qu'accentuer, le précipitant inévitablement vers cette mort mécanique, contrastant avec l'admirable photographie noir et blanc.
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Mort cinématographique
DISPARITION DE DINO RISI

Cinéaste phare de la comédie italienne, s'intéressant aussi à de nombreux thèmes noirs et tragiques, Dino Risi nous a quittés, après Sidney Pollack, ce 7 juin 2008. De cet homme aux yeux surprenants, transperçants une peau rugueuse comme les plis argileux d'une sculpture, je n'avais vu que deux films, Le Fanfaron et Les Monstres.
Le premier confrontait deux hommes, deux monstres du cinéma italien et français, à savoir le survolté Vittorio Gassman et le frêle jean-Louis Trintignant. Par leurs nombreuses péripéties, l'un allait finir par rallier l'autre à sa folle allégresse, voulant lui faire oublier sa vie misérable et rangée. Le film, dans mes quelques souvenirs, fut une agréable et sombre surprise, me permettant de découvrir notamment jean-louis Trintignant pour la première fois à l'écran.
Les Monstres, par le concept qu'il était un film à sketchs, restait très irrégulier mais réunissant en un tout les divers comportements égoïstes et immoraux de l'époque, des personnalités « monstres », malgré leur rang social généralement élevé. De cette satire d'une réalité critiquée et cynique, je me souviens d'un sketch où un couple de bourgeois au cinéma s'extasiait sur l'architecture du mur représenté à l'écran, tandis que des officiers fusillaient des prisonniers juste devant. Exemple comme beaucoup d'autres qui résume l'engagement de Dino Risi, marqué par une vivacité comique. Saluons et n'oublions pas (comme beaucoup de médias le font, après quelques jours de glorification, jettant ces grands noms dans des archives inexplorées) ce cinéaste italien qui nous a quittés.
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