28.10.2008
Séraphine
Tableau(x) impressionniste(s)
SERAPHINE – Martin Provost

L’affiche impose le climat du film : une silhouette claudicante, disgracieuse, grossièrement vêtue, marche à grands pas parmi les tiges dorées des champs de Selin. Séraphine surprend tout d’abord par la qualité de sa photographie et de ses paysages, baignés dans une lumière douce et chaleureuse, tout du moins au début du film. L’intrigue s’installe posément au milieu de ce décor impressionniste, se dégradant insensiblement vers un final effroyable.
Séraphine, tout comme son nom l’indique, est une vieille femme de ménage solitaire gagnant misérablement sa vie en rendant des services harassants pour quelques sous. Mais derrière son apparence négligée et sa simplicité d’esprit, le personnage recèle de compétences artistiques surprenantes. Les premières séquences sont consacrées à la curieuse promenade nocturne et matinale de cette vieille femme : elle n’hésite à s’enfoncer dans l’eau glacée d’un étang pour ramasser certaines colorations verdâtres, arrache tiges et fleurs sur son passage, recueille le sang des morceaux frais de la boucherie…et négligeant ainsi sa santé et sa propre personne. Séraphine est ainsi artiste au sens le plus pur : elle sacrifie toute son existence pour obtenir ne serait-ce qu’un pigment, qu’une coloration ou substance essentiel pour son œuvre.
Sur ce point, Martin Provost doit beaucoup à la prestation de Yolande Moreau pour la construction de son personnage. L’actrice, en plus d’avoir le physique idéal, incarne de tout son corps chaque fait, geste, propos, regard de la vieille femme, nous inspirant la sympathie ou l’antipathie. En effet, le personnage est ambigu, quittant parfois l’aspect tendre et passionné pour dévoiler une facette cruelle, prête à toutes les manigances, menaçant son mécène et s’enfonçant finalement dans la folie spirituelle. Séraphine suit une progression dramatique qui se répercute sur l’ampleur que prennent ses toiles, passant de la légère crainte spirituelle en volant la cire des cierges devant une icône de la Vierge Marie à une dévotion divine des plus inquiétantes. De même, l’artiste devient plus coquet, plus capricieux, s’achetant un mobilier onéreux et stylisé et multiples fantaisies. Ceux-ci s’avèrent en parfait contraste avec la personnalité de la vieille femme.

Le film fonctionne sur le masque, l’apparence affichée en public et cachant des abords bien plus complexes. Ainsi, derrière la béatitude d’une vieille et sale femme de ménage se cache un esprit coloré, ludique et riche d’émotions. Mais cette règle s’applique également à tous les protagonistes alentour et aux paysages, se révélant notamment en raison de la guerre. Le collectionneur allemand, semblant si sérieux et introverti, n’est pas le moins du monde séduit par Anne-Marie, qui est en réalité sa sœur, car il est homosexuel et envers l’esprit de ses compatriotes. L’employeuse de Séraphine, horrible et méprisante femme, perd toute contenance lorsque les Allemands pillent le village et devient craintive. Mais la plus impressionnante métamorphose reste celle du paysage.
Alors coloré, champêtre et lumineux au début du film, celui-ci rappelle fortement les tableaux impressionnistes, notamment d’Auguste Renoir. De même, comment ne pas changer à cette inspiration de la famille Renoir lorsque Séraphine se baigne, nue, dans une rivière translucide sous les arbres ? Le film multiplie aussi les références artistiques par le biais du personnage du collectionneur, Wilhelm Uhde.

Entre Séraphine et celui-ci se noue une relation particulière. La vieille femme, par son métier, vit dans l’intimité du collectionneur, le surprenant plus à ses moments de dépression et finalement l’ayant tout de suite surpris sans son masque. Le personnage de Wilhelm Uhde est dès le départ présenté comme fragile, complexé par son secret et aspirant à la sérénité. Trouve-t-il refuge dans les peintures qu’il collectionne, dans les carnets qu’il remplit ou dans la pratique du piano ? De même, il est tout de suite subjugué par les toiles de Séraphine, ressentant et comprenant la souffrance qu’elle cache.
Les interprétations trahissent la simplicité des personnages, leur modestie et le fait qu’ils soient piégés par l’Histoire. La réalisation est soignée, s’appuyant sur un rythme paisible, agréable, bercé par des décors magnifiques. Séraphine ne tombe jamais dans le drame total, gardant une distance avec ses personnages et leurs malheurs et s’appuyant sur une note d’espoir finale s’avérant être un véritable appel pacifique, à la vie.

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25.10.2008
Une nuit à Pompéi
Un ennui(t) sous les ruines
Alain Jaubert tente de reconstituer une atmosphère antique qui tombe rapidement en poussières.
UNE NUIT A POMPEI – Alain Jaubert :
Ancré aux alentours du Vésuve, le roman d’Alain Jaubert alterne souvenirs historiques et culturels d’Italie et une fiction érotique au cœur de Pompéi. Celle-ci regroupe trois personnages (un narrateur sexagénaire, une actrice britannique et une archéologue italienne spécialisée dans l’érotisme antique) qui, au cours d’une fête, se prêtent à de multiples « jeux » au travers des rues de la ville antique. Ce sujet semble a priori fidèle au créateur de la série de la série Palettes et de multiples documentaires sur les divers héritages artistiques de l’Histoire. Mais Une nuit à Pompéi s’avère être une mauvaise surprise littéraire.
L’un des rares points positifs du livre est la connaissance culturelle et historique dont fait preuve Alain Jaubert au travers de ses souvenirs ou de ses lectures sur Pompéi. Cependant, les faits sont souvent exposés dans un style d’écriture classique, tenant plus du documentaire et partageant rarement un point de vue personnel. De même, les nombreuses descriptions visuelles des paysages d’Italie se succèdent telles des photographies, figées dans l’espace et dont la seule animation reste l’afflux de touristes. Alain Jaubert dénonce par ailleurs cette dégradation de l’héritage antique par toute forme de corruption (tourisme, pollution due notamment aux substances illicites). Ce parti pris, pourtant intéressant, reste néanmoins peu exploré (la présence de la Camorra, par exemple, aurait pu se manifester davantage dans les quartiers aussi mouvementés de Naples). Si certains chapitres impressionnent, comme l’épisode des seringues, second revêtement de sol semblant naturel malgré sa dangerosité, l’écrivain capte néanmoins peu d’ambiance dans cette Italie, pourtant chargée de mystères. Il n’insuffle pas ou peu de vie à son tableau et se répand en de longues descriptions répétitives. La dimension informative et culturelle trouve ainsi rapidement ses limites, notamment en raison d’un style d’écriture n’apportant aucune émotion au lecteur, restant banal et froid.
A l’inverse, le narrateur jouit d’une palette de sensations découvertes durant cette « nuit ». En effet, tout un pan du livre est consacré aux péripéties sexuelles du personnage principal. Dès le chapitre concernant la visite du musée, le lecteur est immergé par un univers au premier abord surprenant, se caractérisant par la prédominance du sexe et ses dérivés sur toute forme d’art (sculptures, gravures, bas-reliefs…). Cependant, cette visite s’avère rapidement agaçante en raison du voyeurisme désagréable du narrateur vis-à-vis de l’archéologue, situant le spectateur à une place qui ne lui procure que le malaise. De plus, ce chapitre, de même que les scènes ultérieures, devient lassant et répétitif, multipliant les synonymes et les positions lascifs.
Le narrateur, un certain Alain, s’éprend ensuite pour deux jeunes femmes aux attraits semblant le satisfaire. Le trio se lie tout d’abord par les noms, Alain, Marina, Anna Maria, proches de l’anagramme par les nombreuses similitudes dans le choix des lettres. La lettre « a » unifie les trois, pouvant se relier au terme « antique ». L’ambition d’Alain Jaubert est d’ainsi communier ces quatre termes le temps d’une nuit. De même, la durée induit la notion d’un moment éphémère, où toutes les limites sont repoussées. Les trois personnages s‘ébattent en conséquent dans de multiples jeux sexuels pendant plus du tiers du récit. Les personnages féminins sont étrangement sous le charme de l’homme, n’hésitant pas à exhiber leurs attraits et à se dénuder, répondant à ses fantasmes inassouvis. Par leur obéissance joyeuse, les personnalités de ces deux femmes s’avèrent creuses et incompréhensibles. Quant au personnage principal, par son obsession constante des formes féminines, et non des caractères ou sentiments, peut fortement inquiéter et rend la lecture plus pénible, le lecteur n’ayant peu ou pas d’attache au travers des personnages.
La recherche permanente de sensations sexuelles, en dépit des émotions humaines, se manifeste également par un amalgame de descriptions et d’observations de plus en plus grotesques et scrupuleusement détaillées. Ces scènes dénuées d’intérêt manquent cruellement de sensualité. L’érotisme antique que Jaubert prétend reconstituer se transforme, par son style morne et obsessionnel, en une démonstration uniquement pornographique. Jean-Baptiste Del Amo avait su, avec Une éducation libertine, donner à ses rares scènes sexuelles une atmosphère âcre et fascinante dans les bas-fonds de Paris. Une nuit à Pompéi est loin de la cruauté sexuelle de l’Antiquité, où l’ambiguïté des rapports entre les individus se manifestait, certes par la sexualité, mais aussi par le rang social, la position politique ou les richesses.
Ce livre pose évidemment la question de la place du lecteur dans une œuvre littéraire. Doit-il se reconnaître, s’identifier afin d’adhérer à l’œuvre ? L’écriture d’Alain Jaubert peut maintenir à distance le lecteur, voire le repousser au vu de sa position vis-à-vis des actions de ses personnages. Mais son parti pris est défavorisé par un style d’écriture ne traduisant aucune émotion, loin de l’effet éphémère et saisissant que cherche à obtenir Jaubert dans ce court laps de temps qu’est « une nuit à Pompéi ». Celle-ci tombe en ruines dont le souvenir ne subsistera pas.
10:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : une nuit à pompéi, alain jaubert, prix goncourt
15.10.2008
Rencontre fnac
RENCONTRE FNAC:
Jean-Louis Fournier, Valentine Goby, Patrice Pluyette, Salim Bachi, Atiq Rahimi, Karin Tuil, Alain Jaubert
Aimablement organisée par la Fnac de Nancy (et notamment notre « tuteur » personnel, grand bonhomme au costume soigné et au sourire toujours éclatant), une rencontre réunissant 7 auteurs du Prix Goncourt se déroula ce lundi 13 octobre 2008 dans la salle de l’hôtel de ville. Etouffant et suant sous la chaleur écrasante, les auteurs ont tout de même répondu avec une enthousiasme parfois léger et méfiant aux questions de la centaine de lycéens qui lui faisait face. En effet, la disposition, similaire à celle d’une conférence de presse cannoise, n’avantageait pas un échange actif, de même que le trafic de micros qui s’opérait incessamment. Mais, grâce à ces petits détails anodins et d’autres maladresses, l’humour fut au rendez-vous.
Certains auteurs se démarquaient, n’hésitant pas à défendre leur parti pris avec passion, justifiant et expliquant leurs choix avec clarté et sincérité ; Ainsi, Valentine Goby, auteur du très beau Qui touche à mon corps, je le tue, rayonnait par sa présence et sa faculté de communication. Insistant sur le fait que son livre ne portait pas sur l’avortement, elle a démontré l’importance de la liberté de notre corps, ses limites et ses droits, corps qui s’apparente à notre identité. De même, la jeune femme a fortement défendu son style empreint de dureté (mais pas de noirceur comme certains l’affirment), en se basant sur une majestueuse citation de Louis Aragon : « Il n’y a pas de lumière sans ombre ».

Outre cette forte présence féminine, un autre auteur a surpris les élèves, Jean-Louis Fournier avec son court roman Où on va papa ? . Restant fidèle à l’esprit de son livre, l’homme n’a pas lésiné sur les sous-entendus pleins d’humour amer, passant par une moquerie farouche pour mieux se tourner en dérision lui-même. Car son livre, s’il semble à première lecture cruel et cynique envers la société, n’est en réalité qu’une large démonstration d’autodérision, où Jean-Louis Fournier dévoile subtilement ses erreurs et ses doutes, utilisant cet humour comme « carapace ».
Ces deux auteurs se démarquaient le plus, mais ne faisaient néanmoins pas d’ombre sur les autres, tout aussi questionnés avec curiosité. Ces auteurs définissaient mieux, par leur présence, l’esprit plus complexe ou subtil de leurs œuvres. Des élèves furent donc surpris par cette apparition en chair et en os d’un individu qui ne leur avait fait impression auparavant qu’avec des mots. Patrice Pluyette, ou La traversée du Mozambique par temps calme, semblait légèrement en décalage par rapport à la tripotée d’auteurs. Par exemple, il était le seul à oser se servir dans les coupoles
remplies de chamallows, au lieu d’écouter les propos de ses collègues, ou alors fixer le plafond d’un air vague, sursautant lors d’une question posée. Mais son esprit ludique et rêveur s’enflammait devant les lycéens. Autre personnalité surprenante : Atiq Rahimi, auteur afghan de Pierre de patience, incarnant une figure orientale inoubliable (cheveux longs mordorés, lunettes rectangulaires et traits tranchés), répondant d’une manière extrêmement belle et poétique, tout comme son écriture.
Salim Bachi, ayant signé Le silence de Mahomet, représentait moins cet vision orientale, car il tenait des propos très tranchés sur son personnage, prouvant finalement que les 4 témoins qui dressent successivement son portrait prennent plus d’importance que la légende elle-même. Près de Rahimi se trouvait la seconde présence féminine de la rencontre, Karin Tuil. Celle-ci prenait également un ton très
affirmé pour défendre La domination, mais ses propos sont restés très convaincue, définissant les thèmes lui étant chers, comme brouiller les pistes ou les identités. Enfin, Alain Jaubert dit quelques mots pour défendre sa nuit à Pompéi, mais l’ayant personnellement détesté, je ne m’y attarderais pas…
Bref, une rencontre sans tensions, mais malgré tout trop courte. On peut toutefois déplorer l’impressionnante politesse du cameraman de France 3, se plaçant juste devant les auteurs de manière à empêcher toute communication à visage découvert…Heureusement, il restait la séance de dédicaces…
21:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-louis fournier, valentine goby, patrice pluyette, salim bachi, atiq rahimi, karin tuil, alain jaubert
12.10.2008
Fin septembre 2008
LA BELLE PERSONNE – Christophe Honoré

Face à la violence verbale de Nicolas M. quant à ce réalisateur, face aux critiques encenseurs des Cahiers du Cinéma, face aux avis mitigés de Mme S-P et de Pierre-Louis, mais surtout grâce aux fous rires de Julie et Margot, je décidai de découvrir ce cinéaste qu’est Christophe Honoré. J’avoue tout de suite n’être pas convaincue par le film. Je regrette d’avoir assistée à sa projection seule car j’aurais apprécié rire aux éclats. En effet, La belle personne devient progressivement de plus en plus ridicule, irréaliste dans sa représentation des amours vexés d’une élève et son professeur d’italien. Honoré aurait apprécié démarrer dans les années 1960 : Louis Garrel, tout comme l’a signalé Mme S-P en recherche d’exemple pour son cours sur la Nouvelle Vague, traîne ses grandes jambes et sa mine boudeuse dans Paris comme Léaud en peine d’amour. Sauf que Doinel, on y croyait, on s’accrochait à son petit minois, à son physique d’adulescent. Louis Garrel nous prend à témoin dans ses pérégrinations conjugales, observant ses élèves avec désir non dissimulé, échangeant les numéros de téléphone sans trop convaincre. En effet, ce côté « peines et chagrins d’amours » agace profondément : répliques littéraires et pédantes au coin d’un bar ou d’une salle de classe (Garrel devant une vodka, face à son ami goguenard : « Je vais mourir d’amour. »), regards courroucées des anciennes amantes repoussées, hantises philosophiques de la jeune fille fidèle, déception déchirante (se traduisant par un très bon doublage marmonné d’une chanson à pleurer de rire) du jeune homme, disputes d’homosexuels aimant les belles lettres d’amour… Mis à part un travail sur l’architecture du lycée Molière qui méritait d’être approfondi, quelques interprétations charmantes (le cousin de Julie, naturel mais dont l’homosexualité est vite grossièrement soulignée par des décolletés roses dès qu’il la dévoile ; la tenancière du bar ; le professeur de russe titillant l’élève-espion), cette Belle personne s’admire dans un miroir sans reflet.
APPALOOSA – Ed Harris

Curieux western réalisé par l’excellent acteur Ed Harris, Appaloosa détourne les codes du genre en se fondant plus sur l’aspect psychologique. Moins audacieux et plus modeste que L’assassinat de Jesse James… (cf critique), il a le mérite de s’ancrer dans une histoire minimaliste, avec des personnages doucement esquissés, évoluant dans le village d’Appaloosa. Le film comporte un rythme assez lent, calme et prévenant avec le spectateur. Pas de final ou de péripéties haletantes, des claquements secs comme le soleil, un léger pincement des lèvres, un regard en coin. De même, la relation entre les trois protagonistes se dessine lentement, sûrement, entre les planches polies d’une maison conjugal, à la table d’un bar, bercé par l’effleurement des notes de piano ou sur la croupe dodelinant d’un cheval au milieu des plateaux désertiques. Les interprétations sont impeccables : Ed Harris en vieux cow-boy usé par sa violence intérieure, Viggo Mortensen en acolyte discret et effacé, entre les deux pétille Renée Zellweger, toujours en forme comme dans Jeux de dupes (cf critique). L’ensemble est lisse, même trop lisse… Mais l’aspect intéressant reste ce sentiment ambigu qu’entretient le personnage de Mortensen à l’égard de celui d’Ed Harris, affirmant lui « appartenir » autant que sa femme et se sacrifiant pour lui sauver son honneur. Le western reviendrait-il, non pas pour assouvir le désir d’action des spectateurs, mais pour décrire subtilement les relations homosexuelles ? Après les deux cow-boys de Brokeback Mountain s’ensuivirent le jeune Robert Ford idolâtrant Jesse James, l’acolyte de Ben Wade jaloux d’Evans dans 3h10 for Yuma (cf critique), et maintenant Appaloosa.
OCEAN’S THIRTEEN – Steven Soderbergh

Bon, clôturons la trilogie. Après l’explosif 11, le décevant 12, le 13 porte-il bonheur ou malheur ? Un peu des deux, semble-t-il. Moins agaçant que le second volet, mais plus ronronnant que le premier, Ocean’s thirteen finit sans trop de surprise ni de mécontentement, se reposant sur le charme des acteurs, heureux d’être réunis et s’en donnant à cœur joie. Après un premier quart d’heure embrouillé et incompréhensible, l’intrigue file sur des rails avec de nombreuses péripéties, parfois évidentes, parfois surprenantes, réussissant à retrouver un peu de l’énergie séduisante du premier film. L’esprit du groupe est ici devenu plus soudé : chacun émet son opinion et dévoile ses qualités, moins étouffés par les leaders habituels. Ainsi, les seconds rôles ont enfin droit à une place plus importante et intéressante, rendant le contenu plus riche. Casey Affleck peut enfin plus se démarquer, criant avec enthousiasme à la rébellion avec son frère (Scott Caan) dans une petite usine ; Matt Damon est moins puéril et plus prudent qu’auparavant ; le regretté Bernie Mac ensorcèle encore plus les fervents du casino ; Carl Reiner sautille en tous sens malgré son âge ; mais c’est le génial Andy Garcia qui impressionne le plus, toujours aussi machiavélique et retenu dans son jeu, volant la vedette à Al Pacino décevant en patron de casino vorace. Quant à Brad Pitt et Georges Clooney, ils s’en tirent toujours avec autant de distinction et de charme, préférant discuter mésaventures conjugales dans les rues, tout en surveillant du coin de l’œil le déroulement des opérations.
Autres films de Steven Soderbergh : Ocean’s eleven, Full Frontal, The good german
Autres films avec Brad Pitt : Et au milieu coule une rivière, L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Babel, Troie
Autres films avec Georges Clooney : Syriana, Michael Clayton, Jeux de dupes
10:04 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la belle personne, christophe honore, appaloosa, ed harris, ocean's thirteen, steven soderbergh
11.10.2008
la ou les tigres sont chez eux
Trafic(s) à l’amazonienne
LA OU LES TIGRES SONT CHEZ EUX – Jean-Marie Blas de Roblès – éd Zulma

Enfin, je suis venue à bout de l’un des deux pavés de la sélection, mais non sans plaisir. Là où les tigres sont chez eux brasse les destins plus ou moins reliés de plusieurs protagonistes, s’échelonnant sur toutes les classes sociales et nationalités. Reliant tous ces destins de manière philosophique, un manuscrit du XVIIème siècle de Caspar Schott à propos de son maître, l’érudit Athanase Kircher, est le point central du roman, dont la traduction est décryptée au fil des chapitres par le personnage d’Eléazard. Une vision du XVIIème, à travers la personnalité impressionnante de Kircher, où progressent à grands pas les recherches scientifiques, mais aussi la dévotion religieuse, s’oppose au contexte social alarmant du Brésil, terre noyée entre les favelas, la forêt amazonienne, les demeures luxueuses et les plages paradisiaques.
De la jeunesse insouciante aux générations dominant économiquement et politiquement le pays, toutes les situations sont décrites par le biais de personnages hauts en couleur, plus ou moins attachants, plus ou moins riches d’émotions. Les aventures dépeintes ne sont pas embellies par la qualité de l’écriture, tirant le personnage jusqu’à être dépouillé de toute apparence, de tout contrôle, dévoilant progressivement es faiblesses et ses désirs. Ceux-ci sont souvent entravés, corrompues par le pouvoir de l’argent, la misère, la drogue, le sexe, la violence ou la religion. Seul Eléazard échappe à tous ces vices, entravé qu’il est à la traduction d’Athanase Kircher (ou encore le docteur Euclides, mais ce personnage représente une sorte de supériorité par rapport aux autres, une sagesse dans l’expérience).

Loredana ne vit qu’aux dépens de sa maladie, Moreira à celui de sa puissance, Carlotta à celui de son fils, Moéma à la drogue, Nelson à celui de son assassinat… Chacun s’enfonce un peu plus dans sa misère, son destin, entraîné irrémédiablement face aux épreuves. De même, le paysage joue un rôle moteur dans cette mise à nu : forêt féroce de mystères, d’humidité et d’insectes voraces affaiblissant les 5 chercheurs, favelas pauvres et colorés parcourus par Nelson, demeure luxueuse où se jouent le déchirement du couple Moreira, appartement farfelu inspirant ou agaçant Eléazard…
De plus, le choc des cultures présent au Brésil fait écho aux découvertes d’Athanase face aux nationalités ethniques qu’il rencontre. Le récit d’aventure se mêle à une philosophie précise et parfois trop complexe. Le récit d’Athanase Kircher mêle habilement fiction et réalité, mais nécessite une forte concentration et de nombreuses références, sans pour autant être pompeux ou inaccessible. Aux multiples hypothèses ethnologiques, scientifiques, historiques, archéologiques ou linguistiques du savant se répondent les épreuves imposées aux personnages, rencontres, errances, peines d’amour, chutes financières, violences…
En résulte une grande fresque, tendue d’un chapitre à l’autre, mais nécessitant du temps à dépenser en lecture. Le style reste irréprochable, philosophique et acerbe à souhait.
20:41 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la ou les tigres sont chez eux, rentree litteraire, jean-marie blas de robles, prix goncourt
Collura
LES ENQUETES DU COMMMISSAIRE COLLURA – Andrea Camilleri

Parcouru en vingt minutes avant d’attaquer le prix Goncourt, ces nouvelles se déroulent selon le principe du huis clos sur un bateau de plaisance. Certes, nous sommes loin des aventures truculentes du ronchon Dottore Montalbano. L’écriture s’avère moins drôle et acerbe que les enquêtes du commissaire Montalbano, mais celles de Collura n’en sont pas moins charmantes et agréables, d’une accessibilité sympathique. Pour des enfants trop jeunes pour découvrir les cadavres crûment décrits et les méthodes pas très catholiques de Montalbana, c’est préférable.
20:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : commissaire collura, montalbano, andrea camilleri
09.10.2008
Prix goncourt lycéens
Prix Goncourt des Lycéens
Alors que certains se perdent dans les méandres mathématiques ou physiques, alors que d’autres dissertent aux petits oignons, certains (plus rares) sont débordés par les livres de la rentrée littéraire. Ma classe faisant partie cette année du prix Goncourt des Lycéens, commencé depuis un bon petit mois intensif, il serait temps que j’y fasse un peu allusion, entre mes nombreux articles de cinéma. J’en préviens les surfeurs et les (quelques) fidèles : la cadence des critiques cinématographiques du mois risque de fortement chuter… Au profit de critiques littéraires, voire analyses d’un coup de cœur.
Ayant gagné le jackpot (15 livres en deux mois, dont deux pavés de 800 pages), une classe du lycée Henri Poincaré s’amuse ainsi à s’écharper sur certains livres, en conseiller d’autres, à tournant les pages de l’un avec un profond agacement ou à en brandir un autre les yeux pétillants ; bref, toute cette ribambelle de lycéennes (et lycéens, ils restent présents en L) organisant des rendez-vous quotidiens au CDI du lycée, transformé en salle de débat, parfois un peu trop bruyant pour les documentalistes.
Cependant, il est parfois dur, difficile de finir certains livres, parfois très exécrables, arrachant le plaisir pour imposer brutalement la corvée. Mais l’expérience est de taille et le défi se doit d’être relevé, chacun à sa cadence, selon ses envies, à son rythme de digestion, sans pour autant s’abstenir de repas.
La liste est, brièvement :
Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard)
Le Silence de Mahomet de Salim Bachi (Gallimard)
Le Rêve de Machiavel de Christophe Bataille (Grasset)
C'était notre terre de Mathieu Belezi (Albin Michel)
Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès (éd. Zulma)
Un brillant avenir de Catherine Cusset (Gallimard)
Où on va, papa ? de Jean-Louis Fournier (Stock)
Qui touche à mon corps je le tue de Valentine Goby (Gallimard)
Une nuit à Pompéi d'Alain Jaubert (Gallimard)
La beauté du monde de Michel Le Bris (Grasset)
Jour de souffrance de Catherine Millet (Flammarion)
La Traversée du Mozambique par temps calme de Patrice Pluyette (Seuil)
Syngué Sabour d'Atiq Rahimi (POL)
Un chasseur de lions d'Olivier Rolin (Seuil)
La domination , de Karine Tuil (Grasset)
Voici l'adresse du blog du Goncourt du lycée : http://lewebpedagogique.com/cdipoinca
19:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : prix littéraire, goncourt, goncourt des lycéens, lycéee henri poincaré
06.10.2008
Le fils
LE FILS – Jean-Pierre et Luc Dardenne (2002)

Avant que Le silence de Lorna ne sorte en salles, je m’imposais un des films de ces deux frères belges, trouvé avec bonheur dans les bacs inépuisables de la médiathèque de Nancy. Autant avouer que l’attente était imposante, au vu des flopées de salutations et de prix consacrés aux 2 Belges, de même que des conseils avisés de mes proches ; et la déception fut – heureusement – absente. En effet, malgré les conditions de visionnement désagréables, dues au petit écran, comme toujours, Le fils réussit à nous emmener dans un moment de pur cinéma.
Le cinéma des frères Dardenne se distingue par la sincérité et la pureté qui marquent leurs histoires et leurs personnages. Dans Le fils, la caméra capte le moindre sursaut, tressaillement de vie du personnage d’Olivier Gourmet. Le point de vue adopté est volontiers serré, suivant scrupuleusement les épaules de l’acteur, tentant de s’immiscer dans ses pensées. De plus, l’une des particularités du jeu d’acteur d’Olivier Gourmet est cette constante dureté affichée sur son visage, cette raideur gravée dans ses épaules, impénétrable dans sa corpulence, déjà présent dans son rôle de libraire bourru dans La petite Chartreuse de Jean-Pierre Denis. Le personnage de l’acteur est peut-être moins aigri, mais il reste très renfermé et silencieux, expliquant la position quasi-constante de la caméra rivée à sa nuque dans une première partie du film, accentuant encore plus le mystère.

Olivier est un menuisier enseignant dans un centre de réinsertion pour jeunes délinquants. Alors que le film suit au plus près la progression de ce menuisier, le cadre de vie apparaît en second plan, derrière la tension dramatique, mais n’en allège pas l’engagement social. Le quotidien du centre est volontairement dépeint avec naturel, sans exagération ni lourdeurs moralistes. Ce lieu de vie, intriguant par le silence qui y règne, entrecoupé de bruits de machines ou d’ordres brefs, se dessine par petites touches, consistant à mettre en place la filature de l’adolescent. D’un atelier à l’autre, derrière le comptoir d’une cantine ou au coin des vestiaires, Olivier guette le jeune garçon dont le nom semble fortement l’avoir bouleversé. Une première partie du film joue ainsi subtilement sur l’attente du spectateur, les profondes interrogations qui le traversent quant à l’identité de l’adolescent et de son passé.

Le plus beau coup de brio dans le cinéma des frères Dardennes est cette habileté à manier le suspense, à jouer sur l’attente du spectateur et ce, sans recourir à un quelconque effet spécial, ambiance glauque ou musique stridente. Leur cinéma se démarque ainsi par la véritable « pureté » de l’image, aucunement saturée par des critères comme ceux énoncés précédemment. Dans Le fils, cette sincérité se traduit par la très grande proximité avec le corps d’Olivier Gourmet, évoluant avec lenteur le long des couloirs, respirant fortement, haletant presque. Le spectateur s’accroche alors à cette progression, tendu, aux aguets pour le moindre tressaillement. Seul le corps évoluant dans l’espace compte plus que tout, dirigeant la caméra.

A cette tension permanente, mais gorgée de force, s’ajoute un grand mutisme de la part des deux personnages (par ailleurs en fort contraste avec le bavardage et la facilité de communication des Dardenne lors de leurs interviews). Les dialogues, très travaillés, nous en livrent petit à petit sur les intentions d’Olivier, accroissant l’attente et traduisant la fragilité du dilemme auquel le(s) personnage(s) est/sont confrontés. L’intrigue s’esquisse par petites touches, jour après jour, laissant se développer la relation entre les deux personnages et amenant insensiblement vers un final surprenant. De ce dernier se dégage cette même pureté où Olivier « éclate » totalement la bulle dans laquelle il se renfermait. Ce flot de sentiments contenu tout au long du film se traduit par la soudaine violence émanant du corps d’Olivier, cette même agitation physique qu’il déversait lors de son travail.

Les interprétations sont sidérantes. Olivier Gourmet, toujours aussi réservé et impeccable, livre ici un de ses plus beaux rôles, exprimant toutes ses émotions par le corps et le regard. Face à lui, le jeune Morgan Marinne sidère par son naturel. Son personnage ne tombe jamais dans le caricatural, car il représente avec une extrême sensibilité un garçon discret, s’endormant facilement et à tout moment, dépassé par les éléments et n’ayant aucune attache. L’apprentissage de la menuiserie, si ardu soit-il, et l’intransigeance de son professeur, lui permettent de s’intégrer dans un univers de bois, de poutres, d’instruments divers (comme le mètre).

Le fils reste d’une dureté et d’une pureté inébranlables.
18:43 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : le fils, frèes dardenne, olivier gourmet, morgan marinne


