12.11.2008
Septembre-Octobre 2008
FILMS OUBLIES
Au vu de mes retards dans mes critiques cinématographiques, « sacrifiées » au profit des critiques littéraires, voici quelques articles faisant le point sur des films vus en septembre et quelque peu oubliés dans la brume de la mémoire...
ALEXANDRA – Alexandre Sokourov

Vu dans le cadre du festival Aye-Aye à Nancy, Alexandra est une belle surprise, aussi attachante que modeste. Le film s'imprègne dès les premiers plans d'une atmosphère particulière, noyée dans la poussière âcre du sol et la chaleur étouffante, sous laquelle luisent les casques et uniformes usés, les armes ocres et les peaux granuleuses, empoussiérées par les batailles, l'ennui, l'attente. Au milieu de ce campement de soldats en Tchétchénie, perdu dans ces paysages arides et pâles sous le soleil et la poussière, arrive brutalement Alexandra, grand-mère renfrognée visitant son petit-fils. Par le biais d'un personnage féminin sage, imposant et attachant, Sokourov décrit la désillusion de ces jeunes soldats qui cherchent en la présence vibrante de cette vieille femme un zeste de chaleur, de maternité oubliée. Chacun veille aux activités quotidiennes, exécutées mollement, mécaniquement et doit faire face à l'observation critique d'Alexandra, les inspectant, tentant de les tirer de leur mutisme. Sokourov n'est pas intéressé par les scènes de batailles, de soldats en action ou dans la peur. Il filme juste leur attente, leur monotonie, la mécanique de leurs gestes et surtout, la distance qu'ils acquirent peu à peu avec la vie. Cette vie, simple, naturelle, vibrante et active que semble représenter Alexandra, incroyable personnage de femme, à la fois rude et fragile. La mise en scène de Sokourov s'appuie sur ces espaces en huis-clos, où se joue l'attente perpétuelle, les va-et-vient incessants, une circularité permanente qui étouffe Alexandra et les soldats. Entre cet automatisme, des gestes, purs et simples, vont redonner de l'humanité à ce paysage désœuvré : cette démarche, lourde et vacillante de la vieille femme, cette tendresse entre elle et son petit-fils, lorsqu'il lui coiffe les cheveux et ce regard violent, enflammé d'une femme qui a vécu et qui se permet de juger sur ces soldats.
PARANOID PARK – Gus Van Sant

Prêté aimablement par Maëlle (fournisseuse spéciale des Van Sant, merci à elle), le dernier film de Gus van Sant, un de mes cinéastes fétiches, ne m'a pas surprise ni déçue. Paranoïd Park reste fidèle aux thèmes fétiches du réalisateur, s'appuyant sur une mise en scène et une photographie toujours aussi soignée, mais développant aussi un scénario dont on devine l'œuvre écrite de Blake Nelson derrière. Le lieu mystérieux désigné par le titre n'est qu'un prétexte pour s'attacher à la confrontation entre un adolescent et la mort. En effet, la pratique du skate ne concerne nullement notre héros, qui nous fait preuve de bien peu de démonstration. Ce qui fascine Van Sant dans paranoïd park, c'est probablement les glissements des corps en mouvement, au-dessus des sols, et ce qui se traduit par de très belle séquences au ralentis, où se met en avant la qualité de la photographie de Christopher Doyle. Le film est également un sujet à de multiples expérimentations cinématographiques, comme le travail sur le son et la lumière (scènes de la douche traduisant la détresse muette d'Alex, où chaque goutte tombée semble un supplice pour son corps). Quant au scénario, il multiplie les flash-backs, les entremêlant avec une voix-off basse, sèche et raidie par le choc, éclatant toute notion temporelle. Alex semble piéger constamment par ses souvenirs, tentant de retarder le moment de l'ultime basculement. Cette narration peut décontenancer le spectateur mais est surtout justifiée par l'étrange langueur qui frappe ce nouveau film de Gus Van Sant, où l'adolescence est encore et toujours une période de désillusion et de fascination.
Autres films de Gus Van Sant : Mala Noche, My own private Idaho, Gerry, Elephant
L'EMPLOI DU TEMPS – Laurent Cantet

Après Entre les murs, je me décidai de visionner un autre film de Laurent Cantet. L'emploi du temps est évidemment un film beaucoup plus âpre et froid que les pérégrinations d'un collège, mais le même travail sur les relations sociales, la difficulté d'intégration dans un milieu bien précis s'y retrouvent. Ici, Vincent est un jeune père de famille qui va se retrouver au chômage et alors se reconstituer une vie fictive pour garder les apparences auprès de sa famille et amis. Peu à peu, le processus va se refermer sur lui, le piégeant insensiblement et précipitant une chute inquiétante. Le film de Laurent Cantet vise également à dépeindre la froideur dans les entreprises, l'importance d'avoir un « statut » dans la société actuelle et la peur qui s'ensuit face à la perte de ce statut. Vincent se conforte dans l'idée d'être toujours salarié pour protéger ses proches, mais surtout lui-même : il s'établit un faux emploi du temps, des contacts, un costume, des dossiers (jamais utilisés), des conversations téléphoniques pour se donner l'impression de ne pas rester démuni. L'emploi du temps s'interroge ainsi sur l'identité de cet homme, qui, dès le départ, s'appuie sur des éléments uniquement factices. Le personnage reste ainsi très obscur, sans pour autant être antipathique car il partage un sentiment familial très fort, suscitant l'attachement. Mais le film provoque le malaise car il donne une vision noire du monde du travail, grâce à une mise en scène souple, une photographie froide et clinique, à partir des décors d'entreprise : cadres droits, ordonnés et baignés dans une lumière blanchâtre et des couleurs froides. Les interprétations restent très retenues, notamment celle, excellente, de Karin Viard, fragile dans son rôle unique de femme. L'emploi du temps est un film impressionnant, où peut se reconnaître, parmi ce malaise et cette tension constants, la palpitation des personnages si déchirés de Laurent Cantet.
Autre film de Laurent Cantet : Entre les murs
SON FRERE – Patrice Chéreau

Inspiré du roman homonyme de Philippe Besson, le film de Patrice Chéreau est d'une âpreté dérangeante. Âpreté qui provient des corps des personnages principaux : Thomas qui voit son corps se décomposer, s'affaiblir peu à peu à cause de sa maladie, Luc qui utilise le sien dans une relation homosexuelle désabusée. Chacun va éprouver une certaine fascination face au corps de l'autre, au corps râpeux, âpre, abimé, écorché. Son frère est un film totalement écorché, ses personnages vivent en permanence sur le vif, la fébrilité, la douleur, la passion. La façon de filmer traduit cet état d'esprit : caméra à l'épaule, tremblante, suivant les personnages dans leur déplacement. Mais parfois, elle se pose, invitant à la rêverie, à l'onirisme, à cette douleur figée soudainement dans la beauté. Deux univers opposés se définissent : celui, clos, dérangeant, impudique de l'hôpital, où se noue et se dénoue l'angoisse, la peur de son propre corps ; et celui, ouvert, de l'enfance des deux frères, paysage breton près de la mer, invitation à la rêverie, à l'errance d'un corps décharné parmi ceux, vifs et sains, des touristes. Ces deux univers sont propices à la prise de conscience de l'importance du corps pour les deux frères, sachant que l'un vise à augmenter l'angoisse et l'autre à mieux la supporter. L'image de l'hôpital est fortement dérangeante, nous en faisant ressentir la claustrophobie, le calme, le malaise sans pour autant en condamner les actants. Les interprétations sont impressionnantes, tenant à la diction et aux gestes, aux frémissements du physique des acteurs.
LA GUERRE DES BOUTONS – Yves Robert

Adapté du roman de Louis Pergault, La guerre des boutons a gardé un charme fou, notamment en raison des interprétations pétillantes des enfants. Le film raconte l'opposition de deux clans d'enfants, qui découvrent les multiples facettes de la politique. Car leurs affrontements s'avèrent être une métaphore filée de toutes les idéologies politiques, en dénonçant ainsi, par les comportements vifs de ces enfants qui s'inspirent du monde adulte, les nombreuses failles des différents systèmes. La cour est le lieu de tous les complots, toutes les révoltes et tous les conseils : on y prône le pouvoir de tel ou tel groupe social, on y décide du partage des gains, on impose son droit de veto... Chaque enfant incarne une idée, un comportement, influencé par les adultes, constituant toute la richesse des personnages. Ceux-ci sont loin d'être adorables, déformant toute la réalité par leur langage maladroit et rebelle. Le langage est un moyen d'humilier son ennemi : le pouvoir reviendra à celui qui saura le mieux manier les expressions de l'adulte, agresser avec éloquence. La prise de pouvoir se manifeste également par cette humiliation physique qu'est la perte de tous les boutons, seule richesse de ces enfants. Mais derrière ces affrontements subsiste la tyrannie des parents, bien plus sévères que les enfants. Par ailleurs, la conclusion finale prend parti pour ces enfants, prouvant que toutes les idéologies adultes peuvent être inexistantes pour ces enfants.
20:55 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Ecrire un commentaire