28.01.2009
The thin red line (la ligne rouge)
Faces contre nature
THE THIN RED LINE – Terrence Malick (1999)

Monument du cinéma contemporain américain, Terrence Malick est le réalisateur adulé par de multiples cinéphiles et cinéastes, adoration renforcée par le fait que ce réalisateur garde tous ses projets secrets en dépit du succès de ses œuvres. Pouvant être considéré comme un film de guerre, The thin red line n'en est pourtant pas un, ne s'intéressant pas aux stratégies diplomatiques ou aux moments cruciaux d'une bataille, mais plutôt au quotidien désenchanté de soldats.
Seconde guerre mondiale avec l'affrontement entre les Japonais et les Américains, certes, mais qui pourrait s'appliquer à n'importe quelle guerre en jeu, où les hommes au front, attendent amèrement des décisions de leur gouvernement absent. Malick s'attache à un bataillon quelconque, s'attardant plus ou moins sur certains personnages, racontant la courte odyssée vécue lors de leur débarquement sur l'île de Guadalcanal en un film intense. Ainsi se définit un huis-clos où chaque soldat va apporter sa part de confidence, de mémoire, de nostalgie. La photographie, magnifique, vise à retranscrire cette mélancolie intense qui berce tout le film. L'éclairage doux, cadrant en contre-plongée des arbres surplombant la forêt et d'où percent quelques rayons mesquins, imprime une atmosphère particulière, due notamment à la nature environnante.
Celle-ci, étouffante, enferme encore plus les hommes, cachant l'horizon, couvrant les ennemis, régnant sur la troupe massée. The thin red line met en avant cette nature sournoise mais fascinante, la filmant comme une menace mais délectant les yeux par la beauté de ses couleurs et lumières. Elle est un élément de décor et de mise en scène intéressant, plaçant le soldat dans sa perte, concrétisant par sa force son impuissance et son abandon. Une impressionnante et longue scène de bataille dans des champs de blé représente bien ce piège dressé par la nature, où les soldats se faufilent et se traquent entre les tiges dorées. Le film est évidemment contemplatif, aérant des scènes violentes de bataille avec de nombreux et longs plans de la nature, cette fois-ci apaisante, invitant souvent au repos. Une portée vis à vis des aborigènes de l'île est également présente, présentant la culture de manière fascinante et simple, avec des images presque de reportage mais gardant une certaine qualité esthétique spécifique et voulant traduire l'attirance d'un des soldats, Witt (Jim Caviezel) face à cette existence paisible.

Cependant, The thin red line, outre la qualité de sa photographie et sa respiration végétale, s'avère être également une profonde réflexion sur l'homme et sa capacité de vivre ou de mourir. Volontiers mélancolique, le film se fait écho des multiples interrogations nostalgiques, voire philosophiques, qui assaillent les hommes face à l'horreur des batailles. Chaque soldat est une caisse de résonance pour l'autre et les heures de repos deviennent des moments de confidences et de nostalgie. Chacun utilise l'autre comme un exutoire, attendant ou non une réponse en retour, éprouvant juste le besoin de raconter, livrer ses impressions et sentiments. Ce lyrisme, amplifié par la musique languissante et les longs plans sur les visages, corps entourés par la nature, confère au film une intemporalité se prêtant uniquement à la condition humaine, et non aux tenants et aboutissants d'une guerre. De plus, toute liaison est coupée avec la vie quotidienne, excepté les quelques souvenirs concernant le passé d'un soldat avec sa femme dans une chambre ordinaire.

Les scènes de combat sont cependant nécessaires, retranscrites avec une crudité et un réalisme impressionnant. Mais elles visent plutôt à traduire la traque de ces hommes, la peur qui les assaille et surtout l'attente à laquelle ils sont pliés. Les relations entre chacun se définissent plus par ces séquences, certes rares mais très longues et intenses, engendrant l'entraide ou le conflit. Dans ces batailles, le visage ennemi n'intéresse pas Malick, ou alors c'est celui des prisonniers et agonisants qui sont présents. Le combattant adverse est presque anonyme mais vit la même épreuve. La confrontation en est alors rude, surtout sur l'après des batailles. Celles-ci sont certes longues, voulant capter chaque sursaut, chaque seconde d'attente et de risque, mais celles sur l'après de la réussite le sont encore plus, prétexte à dresser un bilan cruel devant les soldats, déclenchant le processus de remise en cause et de culpabilité.

Néanmoins, The thin red line, en imposant ce style particulier à un sujet aussi sensible et incroyablement traité, possède quelques limites. Par cette mélancolie quasi-constante, surtout au bout de deux heures, le rythme s'alanguit, s'assoupit, devenant répétitif et faisant surgir surtout les mêmes sempiternelles questions. Certes beau mais lent, une grande partie finale du film semble retranscrire au spectateur ce même sentiment de lassitude que vit le soldat, se perdant par son procédé de longs plans verdoyants et silences tristes. Les dialogues et monologues suivent la même logique, subissant presque une sorte d'uniformisation, avec les mêmes accents nostalgiques et un dépaysement général. De plus, la multiplicité des situations fait abandonner certains personnages pour d'autres, rendant leur traitement irrégulier. Certains sont à peine esquissés, tel celui joué par Woody Harrelson qui décède rapidement, tandis que d'autres sont explorés avec plus de sincérité, tel Witt.
Enfin, par les personnages, il est temps de se pencher sur le casting riche, mêlant de nombreux acteurs professionnels et tous intéressants, ajoutant sa touche personnel au soldat incarné, discret ou non. Jim Cazievel est l'incarnation de la mélancolie du film, suivi du début à la fin dans son périple, cependant parfois un peu superficiel dans son attitude. Face à lui, les diverses rencontres sont étrangement plus intéressants : Sean Penn qui pour une fois reste retenu et plus efficace dans son jeu ; Nick Nolte excellent en ce lieutenant rigide, étant le seul à briser le bercement nostalgique ; Elias Koteas convenable ; Adrien Brody épatant dans son rôle de jeune craintif ; et beaucoup d'autres venant compléter cette galerie avec des rôles inhabituels, tels Tim Blake Nelson, John Cusack, Ben Chaplin...
The thin red line est une véritable fresque sur l'humain face à la guerre, à la destruction et la mort, le confrontant à la solitude et s'inscrivant dans un cadre inspirant un retour aux sources. Puzzle irrégulier qui s'essouflfe vers la fin, The thin red line reste incomparable par la qualité de son image et interprétations.
Sources des photos :www.allociné.fr
www.premiere.fr
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