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  • Harvey Milk

    L'Optimisme d'Harvey

    HARVEY MILK – Gus Van Sant

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    Après sa trilogie sur la mort (GerryElephantLast Days), Gus Van Sant retourne à un registre plus populaire, s'entourant d'acteurs plus réputés et expérimentés et d'une production pour le moins confortable, mais s'attachant cependant à un de ses thèmes favoris, ayant traversé en filigrane toute son œuvre précédente pour finalement se cristalliser en ce film-hommage. Harvey Milk raconte évidemment la vie d'Harvey Milk, figure militante presque mythique dans le combat pour les droits des homosexuels aux États-Unis et dont le souvenir ne demandait qu'à être ravivé.

    Harvey Milk est ainsi plus un film-hommage qu'un simple biopic, et reste évidemment très engagé. Gus Van Sant traite son sujet avec une belle sincérité, s'appuyant sur une réalisation et un montage dynamique, entouré d'acteurs excellents et complices et voulant toujours émouvoir. Ce choix de faire un film populaire, en rupture avec ses précédentes expériences plus particulières et étranges, vise à ratisser le plus large public possible et n'en fausse pas la qualité du film, le rendant plus frais et réjouissant. En effet, ce film est agréable par sa belle énergie et la prouesse de ne jamais ennuyer, caractère inépuisable et optimiste à l'image de la figure qu'il érige d'Harvey Milk.

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    Le processus reste néanmoins classique. Le récit est un flash-back, s'appuyant sur la confession du député, quelques instants avant sa mort, assis sereinement à sa table de cuisine, en costume, grave face au récit de son expérience. Ce début, surprenant par ce calme et ce sérieux, installe légèrement le récit, annonçant d'avance la mort du personnage. Mais Gus Van Sant ne s'intéresse pas aux faits, juste au personnage et à ses actions, lui permettant d'aborder ses thèmes habituels et d'y adapter ses propres effets cinématographiques. Dès l'évocation des premiers souvenirs, cette présence de la mort s'estompe totalement et ce, jusqu'à la fin. Du premier amant fidèle, avec lequel il a érigé le petit commerce, Castro Camera, qui allait devenir le rendez-vous des gays du coin, jusqu'à son assassinat par un rival jaloux de sa popularité, Harvey Milk relate tous les éléments qui l'ont mené aux progrès de la reconnaissance du choix de vie de sa communauté.

    Le film s'appuie sur un montage d'un dynamisme époustouflant. A peine âgé de quarante ans, le futur député, accompagné de Scott vit les premières années de son projet en pleine effervescence, s'exposant en public au gré des regards, s'exerçant à l'humour qui allait le rendre populaire, recherchant des soutiens en accostant les passants au passage ou en les provoquant. Toute cette première partie décrit le vent de folie et liberté qui marque les seventies, accompagnée de musiques rock et de longs cheveux et barbes, marquée par le marché discret de la drogue et la provocation facile. La caméra virevolte d'un plan à l'autre, d'une idée à l'autre. La proposition de se présenter aux premières élections du coin arrive de manière futile, presque allusive, à l'image de cette liberté sans entraves et sans limites. Affluent peu à peu de nouveaux personnages, qui allaient constituer les alliés obstinés et optimistes d'Harvey Milk. Cette esprit de camaraderie, qui prête à sourire, rappelle celui des prostitué(e)s dans les cafés de My own private Idaho. Son efficacité et le dynamisme qu'il insuffle sont également dûs à la formidable complicité qui lie tous les acteurs professionnels, autant à l'aise dans ces rôles de marginaux que d'autres précédents plus classiques.

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    De même, ralliant cette idée de popularité, le film fait la part belle aux scènes de foule. Harvey Milk et ses partisans organisent de multiples manifestations à l'improviste, par exemple face à la mise en place de la Proposition 6, atteignant aux droits des homosexuels, vidant les bars dans un esprit d'agitation délirante. Gus van Sant filme ces scènes avec force, nous incluant dans ce groupe révolté et utilisant toujours un travail excellent sur les sons de foule, les slogans se mêlant les uns aux autres et d'où émerge finalement la voix passionnée de Milk. A l'inverse, le film dresse également un portrait intimiste de la vie de couple du personnage. A la fois simples et extrêmement mesurées (le départ de Scottie ; la conversation amoureuse finale au téléphone à l'aurore), ces scènes sont d'une émotion pure et sincère, grâce à la mise en scène souple, qui encadre toujours les personnages avec un regard tendre et la direction des acteurs. Emotion simple et efficace, que l'on retrouve dans la quasi-totalité des meilleurs films de Van Sant, tels le baiser futile donné à John dans un gymnase désert ou celui crispé sous la douche des deux futurs tueurs dans Elephant.

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    Mais ce sont les séquences, rares mais intenses, de menace qui rappellent le mieux le style du réalisateur. Certes, Gus Van Sant a privilégié une atmosphère légère, dynamique et optimiste pour Harvey Milk, mais la présence obsédante de la mort et de la violence reste présente. Discrète, elle apparaît progressivement et contraste avec un effet de mise en scène plus audacieux et expérimental que le reste, ample et classique, du film. Le quartier créé par Harvey n'est par exemple pas à l'abri des répressions sanglantes des forces de l'ordre. Si les premières scènes de cette violence restent relativement prudentes, la tension autour du danger que représente l'élection du personnage s'accroît. Peu à peu, le film glisse des sous-entendus angoissants, préférant illustrer par des indices plutôt que par la violence concrète l'homophobie anonyme. Un verre de lunettes brisées (clin d'oeil à Strangers on a train d'Hitchcock, d'autant plus que Van Sant a réalisé le remake de Psycho) où se reflète la conversation crispée d'Harvey avec un policier ; un dessin grossier et sanguinaire à l'encontre de la sexualité du député ; les post-it angoissés de son second amant avant le suicide..., ces indices, tout en s'effaçant derrière la bonne humeur générale, mènent finalement au drame, l'assassinat de Milk.

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    Cette scène clé du film est traitée avec brio. Évitant le manichéisme, Van Sant nous dresse un portrait saisissant et tout en nuances de ce rival Dan White qui assassina son héros par jalousie. Tout comme celui porté sur les jeunes lycéens d'Elephant ou sur le skateur dans Paranoïd Park, son regard est sans jugement, cherchant à comprendre et nous dressant seulement les faits, ne condamnant pas le personnage. La séquence de l'assassinat est le pendant d'Elephant, suivant au millimètre près, mais sans parvenir à percer sa surface, la nuque de White dans les couloirs inquiétants du Sénat tandis qu'il effectue calmement son plan. Néanmoins, le film se clôt sur un message d'espoir que certains pourraient juger excessif mais que je trouve personnellement bien réconfortant parmi tous les drames et histoires noires qui envahissent nos écrans.

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    Harvey Milk, comme je l'entendais tout du long de la critique, comporte une pléiade d'acteurs au plus haut niveau. Autour du personnage s'agitent Emile Hirsch (bien plus convaincant que dans Into the wild) survolté et enthousiaste, Alison Pill énergique et agréable, Lucas Grabeel toujours à l'affût d'une photographie, Kelvin Yu mathématicien, Diego Luna fou à lier. Mais les trois plus impressionnants restent Josh Brolin, très nuancé et délicat dans ce rôle difficile ; James Franco qui trouve, après avoir été la classique figure du meilleur ami jaloux mais au bon coeur dans les Spiderman, enfin un rôle à sa mesure. Tout en douceur et rudesse, il interprète un Scott plein de charme. Enfin, le plus beau rôle du film est évidemment l'oscarisé Sean Penn pour son interprétation d'Harvey Milk, irrésistible en un homme dévoué et tendre.

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    Harvey Milk, a priori tourné vers des fins plus populaires, reste néanmoins un nouvel exemple du style efficace de Gus Van Sant. Totalement réjouissant, le film nous détaille l'histoire de cette figure marquante avec brio, fraîcheur et dynamisme, emporté par la musique légère de Danny Elfman. Un grand film à l'émotion subtile et sincère.

    Autres films de Gus Van Sant : Mala Noche, My Own Private Idaho, Gerry, Elephant, Paranoïd Park

    Autres films avec ou de Sean Penn : Into The Wild, 21 Gramms, La Ligne Rouge

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  • Of Time and The City

    Le poème

    OF TIME AND THE CITY -Terence Davies

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    Après Les Plages d'Agnès (cf critique), Of Time and The City pose lui aussi la question de l'autobiographie, certes de manière moins évidente mais s'appuyant sur un principe singulier. A partir d'une importante base d'archives photos et vidéos, Terence Davies retrace le parcours de Liverpool des années 1940 à 1973, à travers les première années de sa jeunesse. Outre une expérience cinématographique impressionnante, Of Time and The City est également une réflexion sur la vie de Liverpool, et en filigrane celle du cinéaste, avec peut-être quelques longueurs.

    S'appuyant presque entièrement sur un montage massif de photographies, mais aussi de vidéos, le film réussit la prouesse de captiver durant une heure vingt grâce à la force de ce montage et de la composition des images choisies. Il oscille entre le simple témoignage documentaire et commun (vision du quotidien de l'époque, images d'une population ouvrière) et une force personnelle émanant de ces scènes figées. Chaque photographie comporte une force mystérieuse, renforcée par la bande sonore, dans leur composition, image du passé, de l'intime, du sentiment caché derrière les visages et les corps.

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    Alors que Varda faisait revivre le passé à partir de ce qu'il restait,retournant sur les lieux et recomposant avec le présent, Davies, à partir de documents iconographiques et vidéos, raconte certains souvenirs de sa jeunesse. Ces photographies et rares vidéos d'anonymes, ces enregistrements de voix inconnues ou d'actualité de l'époque, tout en nous plongeant dans une ambiance particulière, servent d'illustration aux événements vécus par Davies enfant. A partir de l'univers journalier, livrant un témoignage sur les transformations culturelles et démographiques de Liverpool, le cinéaste livre quelques aspects de son adolescence intime et difficile. Elevé selon une doctrine religieuse obscurantiste et sévère, le garçon se trouve fortement troublé et accablé face aux émois homosexuels, contraire à la loi de Dieu, qui l'agitent. Ce dilemme et la violence intérieur qui se produit chez le jeune adolescent est évoqué de manière subtile et forte.

    Souvenirs d'une main chaleureusement posé et trop vite enlevée, fascination face aux combats de catcheurs, bouleversement face au film Victim avec Dirk Bogarde, les sentiments intimes se manifestent de manière furtive et lancinantes, ce qui fait leur violence sournoise. La domination de la religion est toujours présente, absorbant l'adolescent dans un déluge de prières, regrets, excuses face à la puissance des autels et statues de Saints, tous filmés en contre-plongée signifiant l'écrasement. Le choix de la musique est également importante dans l'évocation de ces souvenirs, profonde et déchirante, tout comme la voix grave et pénétrante de Davies.

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    Le film critique aussi la société anglaise et ses mutations. A travers des événements marquants, telle le couronnement luxueux et démesuré de la Reine, il dresse un portrait de l'Angleterre même dans son évolution. Mais Liverpool reste au centre de ses préoccupations. De manière toujours subtile, en passant par le montage photographie et la prédominance de la musique, Davies présente la dégradation du quartier, où les maisons, déjà miséreuses, se transforment en immeubles hideux et insalubres. Les enfants ne sortent plus dans les rues, désormais envahies par des jeunes gens errants et les communications de porte à porte se font plus rares. Le film exprime sans exagérer ou ressasser des clichés les effets de la société de consommation sur le quartier et la disparition d'une fraternité simple dans le quartier.

    Of Time and The City consacre une grande place aux enfants, de toutes générations. Héritiers de ce Liverpool et de son évolution, ils y évoluent, jouant insouciants dans les rues ou cours de récréation. Le film glorifie ces figures du passé et ce Liverpool ouvrier ayant insensiblement évolué vers un design plus moderne et terne. Si la première partie est passionnante par la force des images et l'austérité du récit, le défaut d'Of Time and The City est peut-être cet éblouissement de Davies pour les images explorées. Le cinéaste semble se perdre dans les méandres de cette force visuelle et sonore, par cet afflux de souvenirs et en trouvant plus les mots pour raconter, préférant s'étendre en citations multiples correspondant à son sentiment. Oeuvre délicate, Of Time and The City reste un beau poème cinématographique.

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