03.04.2009

Frank Capra

Tryptique FRANK CAPRA : It happened one night (New-York-Miami) / Meet John Doe (L'homme de la rue) / A hole in the head

En réalité, je découvris successivement quatre films du populaire réalisateur américain, le dernier étant le trop culte et gonflant It's a wonderful life, pourtant beaucoup représentatif du style de Capra et manquant cruellement de subtilité dans l'intrigue, finissant sur un happy end dégoulinant de bons sentiments. Mais Frank Capra ne se limite heureusement pas au film des veilles de Noël, ayant composé une oeuvre magistrale et toujours prête à s'interroger sur la condition sociale des individus, ayant lui-même vécu son enfance dans la pauvreté. Ces films reflètent cette difficulté de sortir de son statut face à une menace et des antagonistes vivant dans le luxe et le profit, tout en conservant une réalisation académique agréable.

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A travers ce tryptique, Frank Capra se situe toujours du côté du peuple, des « opprimés » ou de ceux qui sont les plus délaissés et en marge de la société, les faisant contraster fréquemment par un entourage au contraire intégré socialement et physiquement dans le monde actif. It happened one night, considéré comme fondateur de la « Screw-ball comedy » (comédie loufoque) joue par exemple sur ce contraste à travers le couple à la relation tumultueuse incarné par Ellie (Claudette Colbert), fille gâtée d'un millionnaire en fuite, et Pete (Clark Gable), journaliste faché en quête d'un scoop. Evidemment, la sympathie de Capra va au débrouillard Pete, joué par un Clark Gable cabotin, multipliant les sous-entendus et commentaires ironiques face à Ellie capricieuse. Le film vise à monter l'évolution de cette jeune fille, insupportable au début, mais qui va se révéler plus attentive et fragile par la suite, n'omettant pas l'inévitable love story. Cependant, le scénario semble classique (car maintes fois plagié...) mais Frank Capra distille le tout dans un rythme de road-movie, entre rencontres diverses, bouleversements inattendus et tendus (la recherche et la mise en oeuvre de moyens progressivement de plus en plus conséquents du père face à la disparition de sa fille), pauses comiques ou romantiques... It happened one night est enfin et surtout tourné sur les routes, suivant les personnages dans les moyens de transports les plus populaires Les films de Frank Capra s'appuie sur un récit linéaire classique mais maîtrisé.
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Meet John Doe en est un exemple efficace. Réalisé en 1941, alors que Capra est à l'apogée de sa carrière, l'engagement social est particulièrement plus virulent, étant donné que les protagonistes doivent faire face à un puissant de la ville omnipotent et manipulateur. Aux clubs John Doe, composés de petites gens simples du peuple et pour lesquels Capra prend parti, se dresse les institutions rigides et répressives. Le film est également intéressant pour la démonstration du pouvoir des médias qu'il met en oeuvre, à travers la fabrication du mythe John Doe, ou comment une supercherie devient la plus sérieuse des affaires populaires dans un pays. La réalisation est plus élaborée et intéressante que It happened one night, qui restait assez classique, s'appuyant sur le contraste des deux personnages dans l'espace (leur communication malgré la séparation dans la chambre) et les codes typiques du road-movie. Dans Meet John Doe, certains passages très habiles montrent bien la médiatisation forte du pays : fondus enchaînés sur les coups de téléphones d'un bureau à un autre, les journaux imprimés et distribués. Le film partage un point de vue plus virulent sur un magnat de la presse, sorte de copie de Citizen Kane (qui sort la même année en salles), opposant au peuple américain un ennemi totalitaire, dominant les médias pour manipuler les personnages par le mensonge, notamment John Doe, qui n'a droit à la parole que dans un monologue engagé sur la fin, prenant le rôle de porte-parole attendu tout du long. Enfin, avec ce films, Capra signe un scénario plus complexe et irréversible, entraînant d'une telle manière scrupuleuse le personnage dans sa chute et succession de malheurs que le happy end final semble finalement peu crédible. Capra et ses collaborateurs avaient par ailleurs beaucoup de difficultés à conclure leurs films, aboutissant sur des fins illogiques, sortes d'échappatoires qui ne suffisent pas à compenser la critique sociale.
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Cette particularité du scénario se retrouve sur A hole in the head, l'un de ses derniers films, tourné en 1959 avec Frank Sinatra, toujours excellent, dans le rôle-titre. A hole in the head, même s'il n'est pas l'un des plus connus, est pourtant une réussite dans la filmographie de Capra, au scénario maîtrisé et travaillé, décrivant la chute de cet hôtelier, perdant progressivement tout ce qui le fondait : son travail, sa propriété, son argent, sa petite amie et enfin son fils. Perte de l'identité par les biens saisis peu à peu, entraînant la perte du déshonneur et même de la famille, unique soutien. Certes, ici aussi, le film se conclut sur un happy end cependant hâtif et peu crédible, ce qui permet à la critique sociale de subsister. Le personnage incarné par Frank Sinatra vit seul avec son fils, garçonnet de huit ans débrouillard et vif, dirigeant un hôtel miteux mais chaleureux. La caractéristique de cet homme, qui le rapproche de John Doe, est qu'il a « un trou dans la tête », s'emportant facilement dans l'allégresse, rêvassant à de multiples gloires et incapable de faire face aux exigences de la réalité. A lui s'oppose le frère, exemple de l'ascension sociale réussie, gérant un magasin prospère. Progressivement, le protagoniste principal va s'enliser dans les difficultés et dettes d'argent, soutenu puis quitté par ceux qui le soutenaient, notamment le cercle de la famille. La tentative de reconstruction organisée par le frère, sa femme, le fils et le personnel de l'hôtel va s'écrouler tel un château de cartes face à un milliardaire, une fois de plus représentatif du pouvoir et de l'argent. La séparation des classes sociales reste extrêmement soulignée dans ce film. Il doit également beaucoup à l'interprétation, toujours mesurée et dynamique de Frank Sinatra et aux rôels secondaires, comme celui de l'enfant (Eddy Hodges) ou du frère (Edward G. Robinson). Le film analyse également les traces de cette marque à travers la relation père/fils, où le premier est généralement disputé par le second, véritable maître d'hôtel et devant faire face aux successions de classes sociales.

Cette note n'était pas, bien sûr, une entière critique de ses films de Capra. Certains aspects sont encore nombreux dans son oeuvre. Mais elle s'appuie sur une maîtrise formidable d'une cohérence du scénario, du découpage et des personnages, toujours traités de manière humaine avec cependant une amertume en arrière-plan sur la difficulté sociale en Amérique.

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