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  • Tokyo sonata

    Du Choeur de Tokyo à Tokyo Sonata

    Tokyo Sonata – Kiyoshi Kurosawa

     

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    Tokyo Sonata est le premier film que je découvre de Kiyoshi Kurosawa et la découverte reste favorable par la qualité de la mise en scène et l'originalité d'un scénario qui dérape totalement sur une deuxième partie onirique, coupant avec la chronique sociale, malgré des interprétations parfois limitées. Cependant, le film reste intéressant en comparaison avec ceux du maître Yasujiro Ozu, resté pendant longtemps le cinéaste des traditions familiales japonaises. Tokyo est par ailleurs une ville-phare sur laquelle il s'intéresse dans nombreux de ses films (Choeur de Tokyo, Une auberge à Tokyo, Voyage à Tokyo...), lieu d'activité industrielle aspirant tous les rêves des jeunes cadres et les enfermant dans une routine et cadence frénétique et mécanique.

    Avec Tokyo Sonata, le film est un moyen de vérifier le poids des traditions dans la société japonaise, notamment la famille et le travail. Le paysage s'est modernisé, les maisons se sont « occidentalisées » et les conditions de vie sont devenues plus saines mais la fracture sociale reste encore présente, dans un milieu où le licenciement est porteur de déshonneur et perte de pouvoir. Kiyoshi Kurosawa nous démontre bien la précipitation d'une famille stable à la remise en cause et l'explosion totale des rapports de domination dans la cellule familiale traditionnelle japonaise, par le biais de ce licenciement brut.

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    Chez Ozu, l'intérieur est le lieu de toutes les tromperies, politesses et caprices familiaux, huis-clos d'une apparence paisible mais qui révèle les failles entre membres d'une même famille. Filmé à hauteur des personnages, le film rase les tatamis et est écrasé par un plafond étouffant. Dans le Japon actuel, l'architecture s'est « occidentalisée », structurée par les escaliers brillants, les colonnes, les meubles (dont la table de la salle à manger) polis et d'un design à la mode. Tapis, cadres de verre et longs rideaux flottants décorent les murs et les shoji (panneaux coulissants) ont disparu au profit de larges portes-fenêtres. Mais Kurosawa capte toujours de la même manière la vie de la famille par une caméra située à leur hauteur, gravissant les escaliers ou séparant par les colonnes ou meubles.

    De plus, les réunions familiales, en cercle, si fréquentes chez Ozu, se raréfient dans le Tokyo Sonata, témoignage contemporain de la perte de l'importance du rituel familiale. Une unique scène, par ailleurs éphémère et tendue, réunit les quatre membres de la famille ; seule la mère est encore présente pour soumettre la présence à table de tous mais le mari préfère s'isoler, le premier fils déserter ou s'enfermer et le dernier errer dans les rues. Dans une première partie, Kurosawa décrit avec pertinence ces flottements des personnages, tendant plus à s'éloigner l'un de l'autre, à s'isoler dans le cadre, à s'égarer totalement. Seule la mère continue à tenir son rôle au foyer, posant un regard lucide et attentif sur ses enfants et sa famille, préparant le repas et aménageant la maison. Elle est le protagoniste le plus attachant et sympathique, la seule finalement à ne pas perdre ses repères, mais restera la plus apte à briser ce quotidien sans hésitation.

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    Le film décrit ainsi subtilement, avec une progression calculée et maîtrisée la plongée progressive de ses quatre personnages dans une errance désespérée. Le père est le plus touché car il doit déjà tenir et respecter un statut, contrairement aux enfants qui sont en passe de le définir, qu'il sent peu à peu se détruire. La honte et la peur procurés par le chômage auquel il est brusquement confronté ont un impact sur sa condition de père devant gérer le foyer, sentant qu'il perd de son autorité (notamment face aux désirs divergents de ses fils), expliquant ses accès de colère. Les deux fils, quant à deux, veulent tout simplement s'échapper du parcours planifié par leur père, et même du foyer qu'ils fuient. Ce principe de la fuite d'un milieu clos et intime était déjà présent dans les films d'Ozu, notamment pour les rôles de jeunes filles refusant le mariage arrangé.

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    Cette fuite est poussée à l'extrême chez Kurosawa. Le premier départ, celui du fils aîné pour rejoindre l'armée américaine, engrange les autres. Chacun, au même moment, poussé par les mêmes événements impromptus, va s'évader de sa situation, de sa condition familiale et sociale. La mère, par sa relation avec le cambrioleur inattendu, va au plus loin de cette fuite, s'échouant dans une bicoque délabrée au bord d'une plage déserte. Envolée quasi-fantastique des personnages qui est malheureusement la partie la moins bien traitée du film. Le cambrioleur maladroit reste peu convaincant et cet éclatement est attendu tout du long. Eclatement des frontières, par le trajet hors du trajet quotidien et de la demeure familiale, éclatement du statut de la mère par cette liaison adultère, éclatement de l'innocence du jeune fils et éclatement de l'autorité du père. Désintégration de tous les principes pour en faire renaître, un matin faiblement éclairé, un sentiment familial sincère et simple. Réunion qui se confirmera avec la beauté d'une ultime scène puissante, celle, déjà si commentée, du Clair de lune au piano.

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  • Welcome

    La distance du couple

    WELCOME – Philippe Lioret

     

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    Après Je vais bien, ne t'en fais pas, grand succès en 2006, Philippe Lioret collabore une nouvelle fois avec l'écrivain Olivier Adam pour Welcome, histoire bien ancrée dans l'actualité. Provoquant la polémique à sa sortie, en raison du portrait (pourtant véridique) qu'il faisait des conditions des immigrés au Nord Pas-de-Calais et des méthodes répressives de la police, le film de Philippe Lioret n'en reste pas moins une fiction au rythme maîtrisé et aux performances impressionnantes, mais surtout une histoire d'amour.

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    En effet, Welcome est tout d'abord l'histoire de deux couples qui vont évoluer tout au long du film, à travers les deux personnages principaux que sont Simon et Bilal. Choc entre deux cultures, le maître nageur français âgé d'une quarantaine d'années, vivant un quotidien banal et simple face au jeune Kurde de dix-sept, encore balbutiant d'espoir et de naïveté, trimballé dans des camps de réfugiés miséreux, cette rencontre est la cristallisation de deux histoires d'amour que vivent ces deux hommes. Au début du film, Simon voit sa femme s'éloigner de lui (ils sont en pleine instance de divorce), vivant douloureusement cette séparation. L'arrivée de Bilal est alors considérée comme une bouée de sauvetage, un moyen de captiver et impressionner sa femme par son action, Marion étant une militante active pour les droits des sans-papiers. Mais si Simon s'attache à Bilal, c'est en raison de l'amour qui anime ce dernier, poussé par un désir extraordinaire en direction de Mîna, vivant en Angleterre. Face à la séparation, l'éloignement chez le couple Marion/Simon s'oppose la tentative de réunion et la force du couple Mîna/Bilal. Le film nous montre l'évolution de ces couples, dont les situations vont progressivement s'inverser. Celui formé par Bilal se brise finalement par la mort et un autre mariage, alors qu'il brûlait de se réunir, tandis que Simon, justement par la distance qu'il met avec Marion (son séjour en Angleterre) permet un nouveau lien, une promesse de retour qui clôt le film.

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    Cette opposition et évolution des histoires d'amour se joue ainsi par l'utilisation de la distance. L'éloignement de l'Angleterre où se trouve Mîna, séparée de Calais par la monstrueuse Manche est mise en parallèle avec la courte distance entre Marion et Simon, qui ne supporte pas cette séparation. Les différentes échelles se retrouvent dans cette magnifique phrase de Simon après la signature de divorce, livrant son admiration pour l'acharnement de Bilal à traverser la Manche : « Moi, j'ai même pas été foutu de traverser la rue pour te rattraper quand t'es partie ».

    welsb.jpgL'évolution de ces couples passe ainsi par la rencontre de Simon et Bilal. Peu à peu, Simon va livrer des éléments de sa vie, notamment de sa vie de couple du passé (des vêtements, l'appartement, la bague) à Bilal, garçon mystérieux et silencieux dont il va soutirer peu à peu des informations. Le film joue aussi sur les problèmes de communication, notamment le langage. Les deux hommes ne connaissent pas tous deux la langue de l'autre, usant l'anglais en commun. Mais au final, Simon exprime le mieux ses sentiments par ses injures françaises tandis que Bilal reste silencieux, fixant les autres avec ses yeux troublants. Celui-ci est autant mystérieux et obscur au spectateur que Simon est facile à identifier et comprendre par sa nature plus extravertie. Au final, les deux hommes se comprennent le mieux par ce qui les réunit, à savoir la nage. La piscine est le berceau de leurs incertitudes, refuge pour les deux, où il ne subsiste que la présence de l'eau dans laquelle il faut avancer sans réfléchir. Le climax du film s'effectue autour d'un montage parallèle ultime entre Simon donnant ses cours à la piscine municipale et Bilal bravant les courants noirs et monstrueux de la Manche. Welcome excelle précisément dans les séquences de nage. Les plages calaisiennes étaient déjà à l'honneur dans Je vais bien, ne t'en fais pas, lieux ensoleillés où Lili recherchait en vain son frère. Ici aussi, les bordées de sable sont propices à la recherche et au désespoir, longues et sinueuses, grises et vides. La caméra capte à merveille la force des courants de la mer, ou le clapotement de l'eau du bassin de la piscine, par de longs travellings aériens ou un regard subjectif de celui du maître nageur. La musique de Nicola Piovani, douce aux accents graves des violons, rajoute à cette force invisible et irrésistible de l'eau.

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    Welcome tire sa force et sa subtilité de cette rencontre guidée par les deux histoires d'amour pour éviter d'être un film démonstratif. En welsspap.jpgfiligrane de l'évolution des couples et des sentiments de Simon sont décrites les conditions de vie miséreuses et difficiles des immigrés arrivés à Calais, ainsi que les méthodes des forces de police, répressives et brusques, notamment face aux actions de Simon. Celui-ci découvre peu à peu, avec étonnement et énervement, les examens auxquels il est soumis, et surtout la méfiance générale et la délation anonyme. Le film reste retenu dans ce portrait justement par son aspect intimiste, où l'ennemi reste imprécis, sauf peut-être le lieutenant de police qui fait les interrogatoires. Mais, ce qui rassemble encore Bilal et Simon, la répression reste la même : froide, distante, méfiante et expéditive. Les scènes avec la police font preuve de cette même gravité glacée, sans sentiments qui animent ces visages faisant leur travail routinier. Cependant, le film n'est pas du tout démonstratif, grâce à cette ingéniosité du scénario qui met au centre l'histoire de couple de Simon. Ce dernier l'affirme lui-même à Marion : « Le seul problème que j'ai, c'est toi. ».

    Welcome est marqué par une belle pudeur et douceur, très maitrisée, ménageant le spectateur sans pour autant s'essouffler. Equilibré, levant progressivement le voile sur le personnage le plus obscur qu'est Bilal, faisant évoluer quatre pôles que sont les deux couples, l'amitié entre les deux protagonistes principaux et les complications policières et judiciaires, le film est une magnifique oeuvre, probablement l'un des meilleurs films français les plus cohérents, efficaces et bouleversants. Encadrés par une photographie magnifique et bleutée, les acteurs, tous excellents, évoluent avec grâce et gravité. Vincent Lindon, particulièrement, y est incroyable. Reste au final du dernier film de Philippe Lioret un sentiment brut qui nous coupe littéralement le souffle.

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  • Compte-rendu Janvier 2009

    Quelques films plus ou moins appréciés, légers avant des excellents tout récemment sortis à toute vitesse sur nos écrans (Tels Gran Torino, Harvey Milk, Tulpan ou encore Welcome que je conseille tous).

     

    Batman Begins (2005)

    Christopher Nolan

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    Certes moins impressionnant et surtout moins subtil que The Dark Knight, Batman Begins reste néanmoins un film agréable, relativement bien maitrisé et interprété, parce qu'il n'est que la préparation de son époustouflante suite. Tout d'abord reste baigné, dans une première partie, dans une ambiance sombre et mystérieuse, bien loin du coloré et fantaisiste Batman de Burton et rappelant déjà la noirceur du Joker. L'héros est alors incomplet, en pleine crise existentielle. Ce premier temps décrit la genèse de Batman avec distance, froideur adaptée aux lieux (montagnes et glaciers tibétains) et une réelle stylisation de la violence, la présentant cependant comme un purgatoire inévitable que doit traverser Bruce Wayne, incarné par Christian Bale toujours aussi excellent. Cependant, dès que le jeune héros, toujours à la recherche de son symbole, revient à Gotham City, l'ambiance devient plus clinquante, luxueuse et divertissante. Le film perd progressivement de son charme mystérieux et inquiétant, remplacé par une intrigue classique et des antagonistes pleins de ressources et cruauté. Évidemment, les scènes d'action restent hautement réussies, mais leur présence reste peu justifié par l'intrigue presque écologique. Il reste heureusement le charismatique épouvantail, juge féroce à mi-temps, incarné par l'amusant et charmant Cillian Murphy. Dommage que le réalisateur Christopher Nolan dut sacrifier ce personnage et l'intrigue qui l'accompagne en des stéréotypes pour se concentrer sur The Dark Knight.

     

    Twilight

    Catherine Hardwick

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    Le grand défaut de Twilight réside dans l'interprétation de son comédien principal, le ténébreux (encore que...) Robert Pattinson, qui avait déjà volé la vedette à Daniel Radcliff dans Harry Potter and The Goblet Of Fire (Mike Newell). Le film ne cesse de sublimer le comédien et son physique, s'appuyant plus sur l'enveloppe que le véritable jeu, peu subtil et intéressant, de l'adolescent. Durant les trois quarts de Twilight, Edward traîne sa silhouette dans les décors impressionnants à grands renforts de grimaces, plaintes et regards fuyants et désespérés, contaminant le film par sa mélancolie et sa mollesse agaçantes. De plus, l'approche de la réalisatrice vis à vis des obstacles que doit rencontrer le couple se réduit à un manichéisme prononcé : à la famille vampire sophistiquée Cullen, chic, distinguée et tout de blanc habillée, s'oppose celle des marginaux sales et laids vivant dans la forêt, restés à l'état de « primitifs » vampires. Outre ce point de vue exagéré, l'histoire amoureuse avance prudemment et sans surprises, talonnée par les personnages secondaires, bien plus intéressants que le jeune premier. Kristen Stewart se débrouille relativement bien, ainsi que ses camarades de classe. Mais ce sont les membres des deux familles environnantes qui amusent le plus : que ce soit le père bourru de Bella ou les « frères et soeurs » récemment végétariens d'Edward, ils arrivent à divertir un peu plus que la platitude de l'histoire d'amour. Twilight se distingue enfin par une ambiance originale, dans des décors d'automne impressionnants, encadrés par une photographie brumeuse et étrange.

     

    Pranza di Ferragosto

    Gianni Di Gregorio

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    Récompensé par de multiples prix (notamment au festival du film italien de Villerupt, où le réalisateur multipliait les courbettes face au jury), Pranza Di Ferragosto est un film frais dans la situation seulement émergente du cinéma italien. Outre les impressionnants Gomorra et Il Divo, qui ravivaient le cinéma politique du pays, les comédies arrivent de plus en plus sur nos écrans, comme le film de Gianni Di Gregorio qui reste modeste, simple et drôle de manière légère. Le film s'appuie sur une unité de lieu, la maison de Gianni envahie par les mères insupportables de ses « financiers », et de temps, le déjeuner en ce 15 août de canicule. En son appartement modeste et étriqué, le quinquagénaire va devoir donc accueillir quatre vieilles femmes sournoises et capricieuses, se plier aux désirs de chacune et supporter leur hypocrisie. Mais la caméra de Gianni ne condamne pas ces vieilles mères à des caricatures de sorcières, chacune révélant progressivement ses doutes et son passé, et préfère se reporter sur l'abattement du personnage masculin central, célibataire et fin cuisinier. Pranza di Ferragosto érige une certaine forme d'auto dérision envers son interprète et réalisateur principal, Gianni Di Gregorio, à la fois courtois et désabusé, gentleman en pleine panique, Italien pur souche trahissant son mal-être par sa consommation de vin... Rejoignant Nanni Moretti, le cinéaste présente une nouvelle manière d'incarner un personnage mi-réel, mi-fiction, étant le même agitateur distingué lors de la remise de son prix à Villerupt. Pranza di Ferragosto est en outre agrémenté d'une réalisation agréable et d'interprétations pétillantes comme un soir d'été dégusté sur la chaise longue de la terrasse.

     

    Il Giovedi (1963)

    Dino Risi

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    Il Giovedi (le jeudi) met en scène un personnage typique de la comédie italienne, surtout de Dino Risi, à savoir le séducteur italien loser par excellence, vaniteux et maladroit, frappé par la malchance du fait de son caractère volatile et insouciant. Le temps d'un jeudi, ce personnage, Dino, va devoir se rebâtir une réputation en vue de ses retrouvailles avec son fils Robertino, garçonnet de huit ans élevé dans le luxe par sa mère froide et une gouvernante allemande stricte. Le film décrit donc la journée folle que vont passer ce père et ce fils longtemps séparés mais pas si différents que cela. Les sentiments peinent à triompher sur la difficulté du quotidien et les lourdes dettes, échecs et humiliations qui frappent peu à peu le père face un fils d'abord ahuri, puis cynique pour finalement se laisser attendrir par ce père insouciant et rassurant. Avec tendresse et subtilité, tout au long du périple dans les quartiers de la ville, Dino Risi brise peu à peu le cocon qui étouffait le jeune garçon, laissant place à la gaieté enfantine. Même si l'amertume et la noirceur, notamment dûs à l'échec sociale, dominent dans le dernier plan du film (magnifique travelling des escaliers de pierre enjambés avec rage par Dino), on retient les étreintes du père et d'un fils séparés.

  • 24 city

    Re / Dé construction

    24 CITY – Jia Zhang ke

     

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    Après le sublime Still Life (cf critique), un nouveau film de Jia Zhang ke, figure incontournable du cinéma chinois à présent, arrive enfin dans les salles françaises. Oeuvre moins impressionnante que le précédent, 24 City reste néanmoins une réflexion sur l'architecture et la condition particulière de la société chinoise.

    242.jpgMêlant fiction (certains personnages sont joués par des acteurs) et réalité (retour sur les lieux et interviews d'ouvriers), 24 City est tout d'abord une réflexion sur le genre même du documentaire. Autour d'un même lieu, le film croise les témoignages des ouvriers, entrecoupés de quelques plans servant d'illustrations, passant de l'un à l'autre en soulignant les différentes vies qu'ils ont emprunté et en montrant en arrière-plan la destruction progressive des usines. L'utilisation d'actrices pour certains personnages peut surprendre : parmi les visages d'anciens ouvriers burinés par le temps et les souvenirs, trois femmes se distinguent par leur visage bouleversé et bouleversant et surtout par la composition scrupuleuse de leur récit poignant. On distingue, par la longueur de leur témoignage et leur phrasé, la composition fine mais irréelle, d'actrices. Zhang ke mêle habilement ces interprétations, quasi des offres aux actrices, aux regards et présences graves et fantomatiques des vrais ouvriers. A la fiction dramatique, le film crée un curieux contraste avec le réalisme du documentaire et du visage réel. 24 City joue avec le contexte réel pour recréer des histoires poignantes. Dans Still Life, le réalisateur s'entraînait déjà au même principe : lors du chantier du barrage monumental des Trois-Gorges, deux personnages parcouraient la ville à la recherche de leur passé.

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    La dure réalité des ouvriers, de cette présence tendue et arquée, regards droits et justes sur la caméra, reste cependant le plus touchant dans ce film. Zhang ke sait filmer ces figures ayant vécu, vu et maintenant délaissés face à la construction de cet ensemble urbain, positionnant la caméra de la manière la plus frontale, captant ces regards et expressions exceptionnelles. Le film comporte une émotion forte et subtile, passant par les confessions des personnages et la manière de capter leurs gestes, tout en restant très respectueux de leurs comportements. Que ce soit ces deux vieillards, l'apprenti et son ancien maître qui se joignent les mains, ou cette jeune fillette de l'immeuble qui poursuit sa trajectoire circulaire sur un toit le soir.

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    La force visuelle provient également de la qualité du réalisateur à filmer l'architecture chinoise. Paysage marqué par le temps, constellé de ruines d'anciennes industries, mais également en proie aux technologies modernes. Il s'opère une dé / re-construction permanente dans le cadre, qui touchait déjà le barrage des Trois-Gorges dans Still Life. L'usine 420 et la cité ouvrière, insalubre et en ruines, se détruisent sur des images sidérantes (comme l'effondrement d'un des bâtiments, provoquant un souffle de poussière qui envahit progressivement le cadre), tandis que se met en place le complexe luxueux de « 24 City », planifié, visité et expliqué. Deux types d'architecture et de paysages s'opposent, l'un industriel et usé, l'autre urbain et neuf. Pas de musique, pas d'ajout superficiel sur ces constructions mises à nues. 24 City cadre des salles vides aux ampoules électriques abandonnées, vacillant dans l'air, les appartements aux couleurs pâles et aux murs effrités ou les éclairages agressifs des constructions modernes.

    Réflexion sur la Chine et ses transformations, filmé toujours avec brio et subtilité, 24 City, le nouveau film de Jia Zhang ke est une belle réussite.

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  • Welcome

    WELCOME - Philippe Lioret

    Après le succès de Je vais bien, ne t'en fais pas, Philippe Lioret retravaille avec l'écrivain Olivier Adam sur cette histoire bien ancrée dans l'actualité, racontant la rencontre entre un sans-papier kurde, Bilal, tentant de rejoindre l'Angleterre à la nage par la Manche et un maître nageur du Calais qui va l'aider afin d'impressionner sa femme. Une critique dythirambique, comme toujours, m'avait freinée à voir ce film, préférant attendre les dernières semaines à l'affiche du film.

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    Je m'attendais à un film engagé, au film français sur le problème de l'immigration, intéressant pour ce qu'il soulevait. mais en réalité, la force de Welcome est bien plus grande que l'on auarait pu le supposer. Welcome est un de ces rares films bouleversants qui nous coupent le souffle, se déroulant de manière sensible et juste, véritable chef d'oeuvre filmé avec brio. Se déroulant dans les décors bleutés et gris du Nord Pas de Calais, Welcome décrit par petites touches ces deux histoires d'amour avortées qui vont se cristalliser autour de la relation entre Bilal et Simon. Pas démonstratif, le film fait écho à la situation brûlante en France, décrivant de manière angoissante, réaliste mais jamais exagérée, la condition des sans-papiers, les multiples tentatives pour tenter de s'enfuir et la violence de la répression. Mais il passe par ces personnages humains pour éviter le parti pris, se révélant d'une extrême justesse et délicatesse.

    Film maîtrisé, aux interprétations subtiles et à la musique, signée de trois grands compositeurs, brillante, Welcome est absolument à voir.

    Dans ma petite salle de province, il s'est par ailleurs passé quelques chose d'incroyable tellement ce film bouleversa les spectateurs. Durant le générique, alors qu'habituellement certains ne se gênent pas pour se lever ou farfouiller dans leurs manteaux, le public resta assis jusqu'à la fin du générique, sans bouger, silencieux, ému par ce film.

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