07.06.2009

los abrazos rotos

L'immortalité

LOS ABRAZOS ROTOS (Étreintes brisées) – Pedro Almodovar

 

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Étrangement passé inaperçu à Cannes, Los Abrazos Rotos est pourtant l'un des plus beaux films d'Almodovar, offrant à ses acteurs fétiches des rôles magnifiques, réaffirmant ses thèmes de prédilection en les enrichissant avec toujours plus de grâce, et donnant une réflexion encore bouleversante sur le cinéma et son pouvoir.

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Los Abrazos Rotos représente bien toute l'ingéniosité du cinéma d'Almodovar et la capacité de son scénario à mêler plusieurs intrigues, en livrer progressivement quelques indices avant d'arriver à une pause explicative. Toute une première partie du film alterne ainsi brillamment présent et passé proche mais en rupture, faisant preuve d'un véritable suspense vis à vis du personnage charismatique de Pénelope Cruz, personnage qui ne s'exprimera que rarement, se laissant porter par les événements, par les hommes qui l'aident, la vêtissent, la coiffent. Ce scénario brillant avance fait progresser l'intrigue autour de flash-backs peu à peu envahissants dans le présent du cinéaste aveugle, traduisant la plongée progressive dans le souvenir, encore vivace, réveillé par fragments comme ceux des photographies du couple. Fragments colorés qui s'assimilent aussi à la richesse, certes visuelle, mais aussi thématique du film. L'ingéniosité du scénario provient d'une complexité pourtant aérée et maîtrisée. Le film s'interprète à plusieurs niveaux de lecture, tous aussi touchants et pertinents : l'amour, la vie de couple, la vieillesse, la maladie, la mort, la vie familiale, le monde du travail, le cinéma... Richesse de la vie, richesse de l'image qui se répercutent sur des personnages torturés, flamboyants de haine et d'amour.

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Ces personnages presque de mélodrame, de tragédie grecque, éloignent Almodovar de son humour habituel, de sa crudité cynique et délirante. Cet aspect qui caractérisait surtout les débuts de son cinéma se retrouve pourtant dans le film Filles et Valises tourné par le protagoniste principal Mateo, sorte de double d'Almodovar en plein commencement de carrière. Vers la fin du film, le long-métrage fictif prend vie, retrouve sa fraîcheur, devenant véritable projection pour les spectateurs. Outre cet humour moins présent mais rappelé par cette curieuse mise en abîme, d'autre thèmes du cinéaste espagnol retrouvent leur place : la double identité Mateo/Harry ou le thème du changement, de la peau neuve (qui est également suggéré par les perruques de Lena ou le vieillissement de tous les personnages) ; le désir, souligné par un rouge passion, celui de la voiture des deux amants percuté par la noire, mort fulgurante, déchirant les liens. Cette présence de la mort, qui rôde tout au long du film du fait du silence sur Lena, du fait divers sur le décès d'Ernesto Martel, de la maladie du père de Lena... En écho à ses autres films comme Tout sur ma mère, Loz abrazos Rotos s'appuie sur ce principe de rupture, lien et création, généralement d'une famille. La rupture se retrouve à divers niveaux : sacrifice de la fille pour sauver son père, chute dans l'escalier, fuite des deux amants, et enfin l'accident qui vaut la perte de Lena et des yeux de Mateo. Les liens qui tissent ensuite dans le présent amène à la création d'une famille, reconstituée, pour aboutir à cette image finale, cellule familiale équilibrée, promesse de continuité.

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Déchirures et reconstructions bercent le film et sont évoqués toujours à travers une photographie magnifique, une musique émouvante d'Alberto Iglesias et un sens du rythme parfait. Que dire de plus sur les qualités visuelles et sonores du film, sur cette beauté impeccable de l'image, de la passion et de la haine ? Difficile de comprendre l'indifférence de la présidente de Cannes face à une maîtrise aussi totale d'une histoire purement fictive, prouvant une fois de plus les possibilités du cinéma à retranscrire des émotions simples mais prenantes. C'est le pouvoir du cinéma, merveilleusement transmis dans ce film.

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Le thème de la rupture et du lien peut se retrouver à travers le travail du montage, entamé à la fin par Mateo et sa famille : remontage, recréation d'un film du passé, afin de le finir « même en aveugle ». Phrase emblématique qui clôt le film, le portant sur une note d'espoir et une belle leçon de cinéma. La présence du 7ème art berce tout le film : personnage du cinéaste aveugle, perdant sa faculté primordiale de losimmag.jpgvoir ; tournages ; travail dévoilé sur la construction d'une intrigue à partir d'un fait divers ou d'un slogan tel que « Sangria donna » (donnez votre sang) ; hommages à de nombreux films et actrices, Audrey Hedburn, Jeanne Moreau (Ascenseur pour l'échafaud), Romy Schneider, Luis Bunuel (surnom de Séverine et présence d'Angela Molina), voire Le mépris avec le couple sur la plage magique. Mais la plus belle réflexion reste celle du pouvoir de l'image, à travers ce personnage d'aveugle qui recherche à revoir son passé. Il y a même une certaine injustice vis à vis de Mateo, qui ne peut contempler ce que nous voyons, ce passé qui se déroule devant nos yeux, ce passé qui n'est que fragments colorés pour lui (mais qui donne encore lieu à une reconstruction possible par son fils). Ce pouvoir, cette obsession de capter la vie par l'action de filmer domine par Ray X, fils d'Ernesto, qui ne cesse de filmer le couple jusqu'à ses moindres instants. Et ce baiser, immortalisé, entre Lluis Homar et Penelope Cruz, ce baiser final, mortel, banal, mais rendu sublime par l'écran.

Los Abrazos Rotos doit enfin sa force aux acteurs, habitués d'Almodovar : Penelope Cruz, ensorcelante, émouvante, hommage par l'image, véritable figure immortalisée dès le départ, est l'emblème de ce cinéma magique qui fait revivre le passé ; Lluis Homar, sorte de double du cinéaste, extrêmement touchant ; Blanca Portillo et Jose Luis Gomez dans une justesse parfaite. Le titre, enfin, Etreintes brisées, représentent bien ce principe de liaisons, rompus fatalement, mais ouvrant l'horizon à d'autres liens possibles. Les histoires d'Almodovar se multiplient à l'infini, se lient et se délient perpétuellement, preuve d'un cinéma immortel.

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