Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • The host

    Un monstre et des calamars en boîte

    THE HOST – Bong Joon-Ho

    hostaff.jpg

    Après le génial Memories of murder, portrait d'une Corée rurale impuissante face à la violence d'un assassin de jeunes femmes, le réalisateur coréen Bong Joon-ho, dont le nouveau long-métrage, Mother, vient de passer à Un certain regard, s'était intéressé à une histoire d'un tout autre genre, puisqu'il livre avec The Host un film de monstre étonnant.

    Un monstre, sorte de calamar géant aux allures d'alien né de plusieurs produits chimiques verssés dans la rivière Yan, terrorise la population coréenne. Le film part de ce scénario classique, utilisant les codes du genre pour livrer également un regard personnel sur la situation dramatique et notamment la réaction du pays et de ses habitants. En apparence, tout comme Memories of murder, enquête criminelle haletante, The Host est ainsi un film de monstre aux multiples rebondissements, menant ses personnages du désarroi à l'assaut pour aboutir sur une scène finale, c'est à dire l'extermination du monstre. Mais même s'il reste traditionnel, le scénario reste bien maîtrisé et surprenant, cherchant toujours à explorer au maximum la situation, notamment le travail sur les égouts, profondeurs infinies qui obscurcissent encore l'espoir de retrouver la jeune fille. Cependant, Bong Joon-ho utilise cette histoire pour mieux dépeindre en toile de fond l'impuissance des autorités coréennes, le désarroi du pays et apporter sa touche d'humour personnel et décalé, tout comme il l'avait fait pour le fait divers des meurtres en zone rurale.

    hostfamill.jpg

    L'utilisation de personnages dérangés, sortes de marginaux naïfs et attachants, qui permettent tout le croustillant du film. C'est le destin, la lutte impossible d'une famille haute en couleurs et singulièrement en manque de lucidité qui intéresse le cinéaste, tout comme les hostsong.jpgrecherches vaines des deux policiers de Memories of murder. Song Kang-ho, merveilleux acteur coréen, aussi à l'aise en truand cinglé (Le bon, la brute et le cinglé de Kim Jee-woon), qu'en doux garagiste (Secret Sunshine de Lee Chang-Dong) ou qu'en commissaire bourru et terre-à-terre (MofM) incarne le personnage principal avec toujours autant d'énergie et efficacité. Mais les autres interprètes amènent également du charme à la famille, de nombreux étant déjà présents dans le film précédent, comme le suspect qui incarne ici le frère (Park Hae-il). Si le film s'attache à décrire leurs péripéties et leurs malheurs, il fait cependant preuve au départ d'une certaine moquerie, surtout vis à vis de l'oisiveté de Gang-du, sorte de père immature qui va révéler sa ténacité, tout comme le commissaire Doo-man, peu intelligent au début qui va finalement être le plus lucide sur le final. Les personnages des films de Bong Joon-ho se révèlent toujours face à l'atrocité, démunis autant physiquement que moralement.

    hostactvr.jpg

    Outre la famille déjantée, qui se révèle paradoxalement la plus courageuse, la Corée se voit également critiquée, à travers sa panique et paranoïa d'un virus inexistant. L'humour noir et cynique touche surtout les autorités, accrochées aux analyses des grandes puissances comme les Etats-Unis, et les équipes de désintoxications, surgissant maladroitement en plein rites funéraires publics. Évidemment, The Host est un film hautement plus impressionnant au niveau de l'échelle que le huis-clos rural et glauque de Memories of murder, multipliant les exemples de débarquements, arrestations et manifestations. De plus, les scènes d'action, agrémentées d'effets spéciaux efficaces, sont nombreuses et haletantes. Cependant, on peut reconnaître dans cet artifice le style de Bong Joon-ho : le goût pour les ralentis dramatiques, l'importance du regard, souvent presque caméra, la manière de filmer vertigineuse et un suspense maîtrisé grâce au travail sur les lieux et l'espace. Dans Memories of murder, l'assassin se cachait parmi des champs de blés boueux et denses tandis que le monstre tapisse les passerelles du pont ou les cavités des égouts. Le film joue en permanence sur l'obscur, le caché dans l'ombre, mais aussi la distance. La première apparition du monstre s'effectue de loin, insistant le doute sur sa forme, ou par la perception du son, amplifiant l'effet d'effroi.

    hostégout.jpg

    Le symbole du monstre se retrouve certes dans cette créature repoussante, visqueuse et barbare, mais il touche également les autorités, autant monstrueuses dans le traitement des « contaminés ». Si l'alien est traitée de manière inquiétante et horrifique, telle la scène violente lors de sa première apparition au bord du lac, toute la partie chirurgicale et toute l'agressivité policière sont dépeints avec un humour noir et une ironie hautement plus alarmants. L'exagération quant à la force du monstre (les ossements... et les multiples allusions aux calamars dégustés par Gang-du) permet d'établir de la distance vis à vis de son caractère artificiel pour dénoncer autant la folie des équipes médicales qui torturent, avec autant d'absurdité, le personnage principal. The Host s'avère particulier du fait de ce balancement entre le conte horrifique et captivant et l'humour grinçant qui met à distance. Même condensé qui se retrouvait dans Memories of murder, avec des scènes de meurtres crues et violentes et le quotidien morne de policiers stupides et incompétents.

    hostact.jpg

    The Host, divertissement à la fois traditionnel et original, permet de confirmer les thèmes et le style d'un réalisateur coréen qui prend ici plus d'aisance et assurance sur un projet conséquent.

     

  • Coraline

    Buttons and buttons...

    CORALINE – Henry Selick

    coraaff.jpg

    Après The Nightmare Before Christmas, injustement  trop souvent attribué à Tim Burton, Henry Selick adapte un roman inquiétant et dérivé d'Alice au pays des Merveilles, écrit par Neil Gaman. Je ne gardais de ce dernier que des souvenirs effrayants et une richesse dans les péripéties et personnages. C'est pourquoi j'allai, comme tout lecteur méfiant des adaptations du texte à l'écran, plutôt perplexe, découvrir Coraline, qui faisait la une d'un Positif enthousiaste.

    corajardin.jpg

    Dès les premières images (un générique intriguant, où des mains-ciseaux d'acier – qui ne sont pas sans rappeler un autre film de Tim Burton - s'agitent d'un mouvement vif pour coudre une poupée, élément essentiel du film), le graphisme détonnant et l'animation méticuleuse nous happent dans un univers incroyable, un rythme maitrisé et un naturel agréable. L'une des principales qualités de Coraline est sa vivacité, sa capacité à enchaîner les découvertes sans nous lasser, les tours de magie, les « petits trucs » qui animent sans cesse l'écran, attirent l'œil et provoque l'amusement. Précision des détails en tous genres, clins d'œil permanents et cohérence vis à vis des nombreux thèmes rappellent les expériences de Jack sur Noël. Mais ici, il s'agit de couture, de souris ou de nature fantastique.

    coraesp.jpg

    S'appuyant sur une unité de lieu (l'étrange demeure au nom féerique où ont emménagé Coraline et ses parents), le film explore toutes les ressources architecturales et géographiques du lieu, changements qui prennent peu à peu des proportions terrifiantes. Au fur et à mesure que Coraline découvre le double de son quotidien de l'autre côté de cette porte, l'endroit se dégrade, dévoile sa véritable personnalité, à l'image de la sorcière : jardin florissant et lumineux qui se décompose, murs qui se décrépitent, parquet qui se déforme, et enfin limites de l'espace qui deviennent abstraites. La richesse qui dégouline des premières impressions, comme le jardin du père, véritable constellation de plantes lumineuses, se dégrade progressivement. L'attirail coloré et ravissant du départ devient affreux et âpre, mais un esthétisme gothique règne. Cependant, chaque personnage se voit assimiler un univers personnel définissant sa personnalité truculente. A chacun correspond un reflet a priori plus prometteur, répondant aux attentes d'une fillette frustrée par la réalité. Coraline représente l'imagination fertile d'une enfant par la projection de son imagination débordante sur le quotidien.

    Mais le film (et le roman) trouvent leur intérêt dans le portrait effectué des parents et de leur relation vis à vis des enfants. Le cauchemar dans lequel se réfugie naïvement la jeune fille curieuse est une preuve de sa déception de ses parents, bloqués devant leur ordinateur et ne lui montrant aucune marque d'affection, du moins en apparence. Mais bien vite, le paradis artificiel devient enfer, ramenant à la réalité, démontrant les faux parents sous un autre jour et ressoudant l'enfant et ses parents. Mais l'imagination n'en est pas moins condamnée, Coraline trouvant de quoi enchanter le morne quotidien qu'elle évitait, pour finalement l'accepter. En quelque sorte, le film raconte un apprentissage, le passage d'un état de rêve lorsque l'on est enfant à une découverte de la vie pré-adolescente.

    corasorc.jpg

    Cependant, si le livre de Neil Gaiman était marqué par une atmosphère sombre et inquiétante, par son style oppressant, Henry Selick opte pour un graphisme plutôt coloré et fantaisiste, fourmillant de détails et de minimes explosions visuelles et sonores, composant de véritables fresques vivantes et réjouissantes. Le jardin du père est par exemple le plus merveilleux, tout comme le spectacle mirobolant des souris ou celui déglingué et osé des deux vieilles voisines. Le goût pour les chansons se retrouve même avec les deux chouettes et le personnage étonnant du père. Cependant, le caractère horrifique de la sorcière est tout à fait respecté, s'imposant dès le départ avec le générique intriguant, montrant des mains de fer aux cliquetis effrayants. Ce générique impose le ton et décrit toute l'ambiance du film : le goût pour les détails, le thème de la poupée, représentant à la fois la recherche d'un reflet idéal du quotidien de Coraline mais surtout sa manipulation (ce qui rejoint de nombreux contes populaires comme Hansel et Gretel), les objets mécaniques et articulés, l'importance d'une musique virevoltante et d'une animation rapide et fluide. Henry Selick a su, tout en restant attaché aux intentions de l'écrivain et à son histoire, explorer les possibilités de la 3D, saisissant l'intérêt de son utilisation dans un univers explosif et décalé, aux personnages fantastiques.

  • Truman Capote

    Affres d'un écrivain

    TRUMAN CAPOTE (2005) – Bennett Miller

    capoaff.jpg

    Le célèbre roman-réalité In Cold Blood, écrit par Truman Capote à la fin des années 1950, fut le fruit d'un long travail de recherche dans le Kansas et sur les lieux du drame. L'investigation scrupuleuse de l'écrivain sur les lieux du crime est similaire à celle mise en oeuvre par les scénaristes du film (notamment le journaliste Gerald Clark, à l'origine de la biographie), mais aussi par l'acteur Philip Seymour Hoffman, sidérant dans sa composition. Le premier atout de Truman Capote est l'interprétation délicate et impressionnante de l'acteur américain, récompensé à sa juste valeur par un Golden Globes et un Oscar.

    caposucc.jpg

    Le film se divise en deux temps, voire trois, à l'image du travail d'écriture effectué. Recherche/ composition/publication ou enquête/jugement/condamnation divisent le film. En effet, Truman Capote possède deux intrigues mises en parallèle et étroitement liées par la présence de l'écrivain qui s'immisce peu à peu dans l'enquête menée, dans l'affaire judiciaire surtout, prenant la défense d'un des meurtriers, pour devenir progressivement indépendant du personnage de Smith et des aléas de la justice. La dernière partie joue ainsi sur un suspense surprenant car décisif pour les deux hommes en appel, mais surtout pour la fin du roman de Capote. A la dimension horrifiante du crime et de la peine de mort prononcée s'oppose les angoisses carriéristes de l'écrivain. Le film démontre avec brio cette dimension du profit personnel tiré par Truman Capote dans cette affaire, sans chercher à le condamner, donnant plutôt une réflexion sur la genèse d'une œuvre et son rapport à la réalité, sur le conflit intérieur de l'écrivain vis à vis de sa manipulation des faits et des personnes impliquées. Il semble accepter avec amertume cet égoïsme d'artiste, allant même jusqu'à faire céder Perry Smith pour obtenir le témoignage du crime pour conclure son roman. L'éditeur a également une place dans cette manipulation. Mais, au final, ce sera l'humain qui l'emportera, dans une scène mémorable à qui Philip Seymour Hoffman confère une forte émotion.

    capofin.jpg

    Centrée sur ce personnage, une grande partie de la qualité du film provient de la performance exceptionnelle de l'acteur américain, et l'étude approfondi de cette figure de l'écrivain solitaire et atypique qui continue encore de fasciner les lecteurs et le monde de la littérature américaine. Tout d'abord, Truman Capote était un homme au physique particulier, tout replié derrière ses lunettes et sa rondeur, et au langage extrêmement singulier. Philip Seymour Hoffman offre son physique similaire, se détachant de la souplesse de ses autres rôles (le frère de 7h48 ce samedi-là) et réussissant à retranscrire le malaise et le repli intérieur de ce personnage. Mais le plus surprenant est son travail sur la voix, donnant un accent suranné et désagréable, ce qui procure une certaine surprise et peut-être distance vis à vis du personnage. Le coup de brio du film est de décrire cette personnalité atypique, renfermée et étrange, parfois insupportable (les scènes de pédanterie lors des soirées à Los Angeles), marquant la distance mais gardant un certain naturel et une pudeur extrême, beaucoup aidé par l'interprétation toute en finesse de l'acteur mais aussi le travail sur la photographie.

    caporech.jpg

    Cette extrême pudeur touche aussi les prises de position de l'écrivain. Sa contradiction intérieure face à la perspective d'une carrière fructueuse qui doit résulter de la mort de deux hommes, dont l'un attirant, n'est nullement condamnée ou soulignée de manière grossière. Légères pressions des amis ou de l'éditeur, silences et regards appuyées face aux condamnés trompés suffisent à dépeindre le trouble de Truman Capote. De même, son mode de vie, entre mutisme et jeu prétentieux, fascine plus et donne un portrait peu mélioratif du domaine de la littérature, n'existant que par galas, lectures publics et jugements de la presse. Truman Capote exprime lui-même que son expérience de recherche et témoignages a changé sa vision. En effet, un fort contraste se marque entre des soirées clinquantes, toutes semblables les unes aux autres, et le calme inquiétant de la campagne vide du Kanzas. La retenue du film touche enfin l'intimité de l'écrivain, notamment son homosexualité, uniquement suggérée de manière très douce (nous sommes loin d'obtenir des films aussi francs sur ce thème comme Harvey Milk de Gus Van Sant). Les deux proches de Truman Capote sont aussi interprétés merveilleusement par Bruce Greenwood, soutien silencieux, et surtout Catherine Keener, toujours aussi parfaite et trop rare à l'écran.

    capoproch.jpg

    Le film est baigné dans une atmosphère glacée, se déroulant durant l'automne, hiver, enveloppé par une photographie aux couleurs froides et aux lumières faibles, à l'image du titre du roman de Capote. Le film reste assez classique, racontant la progression du livre et du procès de manière équilibrée et sans grande audace, voulant garder l'ensemble dans une simplicité toute pudique. Seule la séquence de l'exécution marque l'esprit, autant par l'utilisation d'un montage saccadé, qui brise le rythme, retranscrivant la panique du jeune Smith.

    Truman Capote se distingue par l'extraordinaire portrait qu'il dresse de cet écrivain si fascinant, tout en douceur et finesse, servi par une interprétation de brio de Philip Seymour Hoffman.

    capo+smith.jpg 
  • Etreintes Brisées

    L'Immortalité

    ÉTREINTES BRISÉES (LOS ABRAZOS ROTOS) – Pedro Almodovar

    losaff.jpg

    Étrangement passé inaperçu à Cannes, Los Abrazos Rotos est pourtant l'un des plus beaux films d'Almodovar, offrant à ses acteurs fétiches des rôles magnifiques, réaffirmant ses thèmes de prédilection en les enrichissant avec toujours plus de grâce, et donnant une réflexion encore bouleversante sur le cinéma et son pouvoir.

    loscruzfilm.jpg

    Los Abrazos Rotos représente bien toute l'ingéniosité du cinéma d'Almodovar et la capacité de son scénario à mêler plusieurs intrigues, en livrer progressivement quelques indices avant d'arriver à une pause explicative. Toute une première partie du film alterne ainsi brillamment présent et passé proche mais en rupture, faisant preuve d'un véritable suspense vis à vis du personnage charismatique de Pénelope Cruz, personnage qui ne s'exprimera que rarement, se laissant porter par les événements, par les hommes qui l'aident, la vêtissent, la coiffent. Ce scénario brillant avance fait progresser l'intrigue autour de flash-backs peu à peu envahissants dans le présent du cinéaste aveugle, traduisant la plongée progressive dans le souvenir, encore vivace, réveillé par fragments comme ceux des photographies du couple. Fragments colorés qui s'assimilent aussi à la richesse, certes visuelle, mais aussi thématique du film. L'ingéniosité du scénario provient d'une complexité pourtant aérée et maîtrisée. Le film s'interprète à plusieurs niveaux de lecture, tous aussi touchants et pertinents : l'amour, la vie de couple, la vieillesse, la maladie, la mort, la vie familiale, le monde du travail, le cinéma... Richesse de la vie, richesse de l'image qui se répercutent sur des personnages torturés, flamboyants de haine et d'amour.

    lospassion.jpg

    Ces personnages presque de mélodrame, de tragédie grecque, éloignent Almodovar de son humour habituel, de sa crudité cynique et délirante. Cet aspect qui caractérisait surtout les débuts de son cinéma se retrouve pourtant dans le film Filles et Valises tourné par le protagoniste principal Mateo, sorte de double d'Almodovar en plein commencement de carrière. Vers la fin du film, le long-métrage fictif prend vie, retrouve sa fraîcheur, devenant véritable projection pour les spectateurs. Outre cet humour moins présent mais rappelé par cette curieuse mise en abîme, d'autre thèmes du cinéaste espagnol retrouvent leur place : la double identité Mateo/Harry ou le thème du changement, de la peau neuve (qui est également suggéré par les perruques de Lena ou le vieillissement de tous les personnages) ; le désir, souligné par un rouge passion, celui de la voiture des deux amants percuté par la noire, mort fulgurante, déchirant les liens. Cette présence de la mort, qui rôde tout au long du film du fait du silence sur Lena, du fait divers sur le décès d'Ernesto Martel, de la maladie du père de Lena... En écho à ses autres films comme Tout sur ma mère, Loz Abrazos Rotos s'appuie sur ce principe de rupture, lien et création, généralement d'une famille. La rupture se retrouve à divers niveaux : sacrifice de la fille pour sauver son père, chute dans l'escalier, fuite des deux amants, et enfin l'accident qui vaut la perte de Lena et des yeux de Mateo. Les liens qui tissent ensuite dans le présent amène à la création d'une famille, reconstituée, pour aboutir à cette image finale, cellule familiale équilibrée, promesse de continuité.

    lospassion2.jpg

    Déchirures et reconstructions bercent le film et sont évoqués toujours à travers une photographie magnifique, une musique émouvante d'Alberto Iglesias et un sens du rythme parfait. Que dire de plus sur les qualités visuelles et sonores du film, sur cette beauté impeccable de l'image, de la passion et de la haine ? Difficile de comprendre l'indifférence de la présidente de Cannes face à une maîtrise aussi totale d'une histoire purement fictive, prouvant une fois de plus les possibilités du cinéma à retranscrire des émotions simples mais prenantes. C'est le pouvoir du cinéma, merveilleusement transmis dans ce film.

    losfamill.jpg

    Le thème de la rupture et du lien peut se retrouver à travers le travail du montage, entamé à la fin par Mateo et sa famille : remontage, recréation d'un film du passé, afin de le finir « même en aveugle ». Phrase emblématique qui clôt le film, le portant sur une note d'espoir et une belle leçon de cinéma. La présence du 7ème art berce tout le film : personnage du cinéaste aveugle, perdant sa faculté primordiale de losimmag.jpgvoir ; tournages ; travail dévoilé sur la construction d'une intrigue à partir d'un fait divers ou d'un slogan tel que « Sangria donna » (donnez votre sang) ; hommages à de nombreux films et actrices, Audrey Hedburn, Jeanne Moreau (Ascenseur pour l'échafaud), Romy Schneider, Luis Bunuel (surnom de Séverine et présence d'Angela Molina), voire Le mépris avec le couple sur la plage magique. Mais la plus belle réflexion reste celle du pouvoir de l'image, à travers ce personnage d'aveugle qui recherche à revoir son passé. Il y a même une certaine injustice vis à vis de Mateo, qui ne peut contempler ce que nous voyons, ce passé qui se déroule devant nos yeux, ce passé qui n'est que fragments colorés pour lui (mais qui donne encore lieu à une reconstruction possible par son fils). Ce pouvoir, cette obsession de capter la vie par l'action de filmer domine par Ray X, fils d'Ernesto, qui ne cesse de filmer le couple jusqu'à ses moindres instants. Et ce baiser, immortalisé, entre Lluis Homar et Penelope Cruz, ce baiser final, mortel, banal, mais rendu sublime par l'écran.

    Los Abrazos Rotos doit enfin sa force aux acteurs, habitués d'Almodovar : Penelope Cruz, ensorcelante, émouvante, hommage par l'image, véritable figure immortalisée dès le départ, est l'emblème de ce cinéma magique qui fait revivre le passé ; Lluis Homar, sorte de double du cinéaste, extrêmement touchant ; Blanca Portillo et Jose Luis Gomez dans une justesse parfaite. Le titre, enfin, Etreintes brisées, représentent bien ce principe de liaisons, rompus fatalement, mais ouvrant l'horizon à d'autres liens possibles. Les histoires d'Almodovar se multiplient à l'infini, se lient et se délient perpétuellement, preuve d'un cinéma immortel.

    losciné.jpg
  • vengeance

    L'étranger de Macau

    VENGEANCE – Johnny To

    venaff.jpg

    J'avoue qu'à la vue d'une affiche hautement hideuse mettant en avant Johnny Halliday, je me suis demandée ce qui était arrivé à Johnny To. On pourrait croire que Vengeance vise uniquement à mettre en valeur le star française dans une production étrangère et la glorifier par le biais d'un film d'action. Heureusement, dès les premières images, le style de Johnny To et de son scénariste Wai Ka-Fai s'impose, nous livrant une fois de plus une oeuvre divertissante et efficace, certes moins impressionnante que Exilé, mais restant dans l'optique de ses thèmes habituels.

    La Vengeance de ce Français, Costello, incarné par Halliday, n'est qu'un prétexte pour introduire les personnages typiques chers à Johnny To : un trio de tueurs à gages professionnels qui vont peu à peu s'affranchir du grand patron, machiavélique et impulsif à souhait, et ce à travers de multiples scènes d'action époustouflantes. Les similitudes avec Exilé, voire Sparrow (cf critique), sont nombreuses. Tout d'abord, les mêmes acteurs sont à l'honneur, permettant de perfectionner leur jeu, notamment Simon Yam, déjà hilarant dans Sparrow, qui joue le rôle d'un patron de gang proche de celui d'Exilé en beaucoup plus décadent, mais malheureusement mis à l'honneur. Autre racine, le fameux trio contestataire, élaborant des stratégies réfléchies et une attitude classe, marqué par le soulèvement d'indépendance. Il est même doublé, retrouvant un reflet exact en les personnes des tueurs de la famille de Costello, réaffirmant les « types » de personnages que le cinéaste se plaît à traiter, ce qui donne lieu à une confrontation impressionnante.

    venduo.jpg

    Johnny Halliday, face à ces acteurs expérimentés et parfaitement intégrés à l'univers de Johnny To, fait pâle figure, s'appuyant sur un registre monolithique grave et peu nuancé. La démarche du réalisateur vis à vis de l'acteur français comporte néanmoins son intérêt. Autant Halliday n'est pas habitué à jouer dans une production asiatique, autant ce décalage se ressent au niveau de son personnage. En effet, Frank Costello/Halliday est totalement inconnu, étranger aux éléments du récit et du film lui-même, ce qui explique son jeu hagard, hésitant et sa lourdeur. Il ne comprend absolument rien aux codes de la mafia de Macau, aux actions du groupe qu'il a engagé, n'agissant qu'à partir de quelques mots écrits en vitesse sur une photographie tandis que ceux qui l'entourent – les habitués de To – élaborent des stratégies complexes et intelligentes. Le contratse s'affirme ainsi entre ces quatre tueurs à gages, charismatiques, sûrs d'eux, même face à la mort, qu'ils affrontent dans une bataille impressionnante d'éclat ; et Costello, agissant à l'aveuglette, se laissant prendre à tous les pièges dressés par les protagonistes du lieu. Aux stratégies, plans construits de manière absurde mais efficace par les personnages-clés du cinéaste (comme les étiquettes vendues par les enfants et collées sur le grand patron pour l'identifier) s'oppose l'action brute et irréfléchie de l'étranger de Macau.

    venhallid.jpg

    Certes, Vengeance est bien moins subtil et cruel qu'Exilé, bien moins énergique (notamment dans le scénario, assez banal et équilibré) et original que Sparrow, mais il confirme le talent de Johnny To pour l'orchestration des scènes d'action, et définit ses thèmes fétiches, néanmoins moins riches (comme le personnage de Kwai, leader du trio qui méritait plus d'importance). Cependant, To réussit à utiliser de manière relativement efficace et intelligente la présence de cet acteur européen qu'il ne désirait pas à la base (il exigeait Alain Delon), le traitant comme un parfait étranger en tant que personnage et acteur.