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  • Brokeback Mountain

    Ce qu'il reste de cette vallée

    BROKEBACK MOUNTAIN (2005) – Ang Lee

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    J'appartenais depuis trop longtemps au clan des ignorants du succès de Brokeback Mountain, histoire d'amour qui remit sur le devant de la scène hollywoodienne le thème de l'homosexualité en 2006, tout en propulsant les carrières de nombreux acteurs, tels Jake Gilenhaal, le regretté Heath Ledger, Anne Hathaway ou Michelle Williams. Même si je n'avais toujours pas découvert le film (merci à Fanny qui m'en a offert l'occasion), le souvenir de la nouvelle écrite par Annie Proulx me restait comme une histoire intense et déchirante, par son style sec et cru. Brokeback Mountain est ainsi en premier lieu une adaptation tout de même très fidèle et conventionnelle à la nouvelle de base, Ang Lee ayant pris soin de fournir de nombreuses scènes détaillant le quotidien et le passé des deux hommes (notamment leurs relations avec leurs familles et belles-familles), mais gardant une progression dramatique similaire, gardant intacts certains dialogues.

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    L'histoire reste proche de l'œuvre originelle, d'une grande fidélité à l'ambiance et au caractère des personnages, retranscrits avec efficacité et sûrement plus de romantisme pour les besoins de l'écran. Le succès de BM s'explique peut-être par ce côté mélodramatique qui baigne une histoire d'amour impossible. Le thème de la fatalité est en effet fortement présent, scandant les moments de bonheur (retrouvailles toujours brèves) et la suspicion alentour qui s'intensifie, rendant les rapports entre les couples de plus en plus tendus, menant à la nouvelle finale dramatique. Le film se déroule en deux parties distinctes : une union qui s'installe peu à peu, s'intensifie au cours d'une très belle scène en plan-séquence pour finalement se perdre, se diluer irrémédiablement dans l'espace présent, face aux convenances (mariages, enfants, travail...). Un pic d'émotion brutale divise le film, le marquant par son caractère non renouvelable et presque irréel . Enfin, la dénonciation de l'homophobie, parce qu'elle est très subtile, passe par la douleur muette, les non-dits, les rumeurs ou les souvenirs d'enfance, car seule compte la beauté, certes académique mais efficace, d'une histoire d'amour.

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    Brokeback Mountain, endroit unique, irréel, « hors du temps » selon Ang Lee, devient rapidement inaccessible. Le film se base sur l'opposition entre ce lieu symbolique et l'urbanisme en construction du reste des États-Unis. D'un moment emblématique d'une sorte de jeunesse dorée, les deux hommes plongent dans leur quotidien lassant et répétitif produit par les exigences du ménage. Ce même type d'opposition se retrouve avec la brutalité, la frénésie presque animales et rapides des scènes d'amour, et l'attente morne des deux hommes dans la deuxième partie. Un ralentissement du rythme est perceptible, sans toutefois parler de longueurs, nécessaire pour montrer le désespoir, puis la lassitude jusqu'à la note d'espoir finale.

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    Les deux personnages sont sans cesse en attente l'un de l'autre, prenant peu ou pas d'initiative. Cette même frustration, ce manque se ressentent de manière différente chez l'un ou l'autre. Le choc est évident entre le blond silencieux et renfermé, et le brun provocateur et extraverti. Mais les deux protagonistes principaux restent nuancés. Ennis, qui est pourtant le plus bouleversé au début par la séparation, va finalement surmonter la disparition de Jack qui, lui, tombe dans la déprime la plus totale, malgré qu'il entretienne encore d'excellents rapports dans son couple. De plus, l'entourage alentour est extrêmement bien retranscrit, laissant planer le doute sur la révélation du couple et la possible méfiance des deux femmes ou des parents. A la polémique, le film, tout comme la nouvelle, préfère l'intimité, les silences, les hésitations ou les regards en coin, instaurant la distance ou une tension subtile. Car Brokeback Mountain est avant tout un film contemplatif porté par une première partie forte en émotion.

    bmvallé.jpgCelle-ci se distingue par un très beau rythme distillé par les allers-retours de Jake ou Ennis d'un campement à un autre. Cette sorte de mouvement au balancement de plus en plus saccadé rythme une proximité qui s'installe, alternant avec la captation des paysages de la vallée de Brokeback Mountain, où s'agitent les troupeaux de moutons, les loups et ours menaçants (ce qui fait peut-être écho au côté bestial de la première et unique scène d'amour homosexuelle dans le film). Les plans longs et fixes marquent la solitude et le calme, et surtout impose un lieu immense, ayant un effet d'écrasement sur les hommes, ce qui le rend d'autant plus mythique. La profondeur de la vallée permet un beau jeu sur la distance entre les personnages dans les différents plans, symbolisant leurs rapprochements successifs, ce qui a rapport aux codes du western (même action du paysage comme dans La Prisonnière du Désert de John Ford). Ce début est probablement le plus fort car il retranscrit cette émotion silencieuse et âpre qui perd peu à peu de son intensité, aboutissant cependant à une certaine tendresse et complicité entre les personnages mais aussi à une certaine tension (la relation violente et hystérique entre Ennis et sa femme, la confrontation entre Ennis et les parents de Jack...).

    bmconvences.jpgEnfin, le film porte aussi un regard, ce qui fait sa véritable efficacité, sur le couple, qu'il soit homo ou hétérosexuel. Trop souvent, de nombreux films actuels utilisent le thème de l'homosexualité pour mettre en avant une sorte de complaisance, tombant dans la facilité (l'histoire absurde de deux lycéens dans La Belle Personne, par exemple). Mais, dans Brokeback mountain, les rapports des trois couples sont mis sur un pied d'égalité, évoluant, donnant une part d'intimité sincère. La tension progressive entre Ennis et Alma montre la négligence de la femme par son mari et le mépris qui éclot des questions matérielles et familiales, qui remplacent peu à peu l'amour. A l'inverse, le couple de Jake et Lureen, à la base plutôt une amourette peu sérieuse, amène à une bmcoupl2.jpgforte complicité, comme en témoigne la scène excellente du téléviseur à Noël. Complicité qui s'amène aussi dans le couple Jack/Ennis, où chacun confie ses problèmes mais, une fois de plus, l'amour est entravé par les tracas matériels, par le fossé entre l'aisance de la vie de Jack et celle misérable d'Ennis. Cette efficacité de la description de couple est également dû aux formidables interprétations, Michelle Williams à fleur de peau, Anne Hathaway bien plus charmante que dans Le Diable s'habille en Prada, et évidemment les deux stars masculines. Jake Gilenhaal à l'aise dans son rôle de brun séducteur et plein d'espoir, naïf et rêveur ; Heath Ledger incroyable en Ennis buté et sombre, adoptant un accent et une démarche qui traduisent toute sa rudesse, sa douleur intérieure. Seul bémol au film : les personnages sont extrêmement mal vieillis, et l'argument des vingt années de relation y devient peu crédible.

    Film à la fois pur et âpre, par la sincérité de l'histoire d'amour et les difficultés du quotidien, Brokeback Mountain est porté par d'exceptionnels acteurs et une belle réalisation, ce qui justifie son succès.

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