17.08.2009

Avignon 2009

Retour d'Avignon

63ème festival international de théâtre

Autant dire que l'excitation était à son comble avant ce départ pour deux jours intenses dans les rues d'Avignon. En effet, outre une programmation du IN et du OFF extrêmement attirante (record battu sur la vente des billets, effet contradictoire avec la crise), l'artiste associé de cette année s'avère être Wajdi Mouawad, metteur en scène québécois d'origine libanaise qui avait déjà présenté le magnifique Seuls l'an dernier. Le travail effectué avec cet artiste, sûrement à l'origine du succès explosif du festival, est éloquent : représentation de sa trilogie du Sang des promesses en ouverture avec 11 heures de spectacle dans la Cour d'Honneur ; dernier volet, Ciels, également présenté ; multiplication des lectures de ses autres textes, d'interviews et de rediffusion (Arte ou France Culture) ; publication d'un recueil gratuit, Voyage...

De plus, ce festival réaffirme son qualificatif d' « international », avec la présence imposante du Proche-Orient, de l'Afrique, de l'Amérique (Québec), d'Europe (France, Allemagne, Belgique, Espagne...), voire de Taïwan..., s'accompagnant d'une ambiance toujours aussi festive et éreintante. Rencontres riches et nombreuses, mais qui amènent plus de risques, d'audace et de polémiques, comme la grande mode de dénuder les acteurs dans de nombreux spectacles du IN.

Cependant, en dépit de ce programme alléchant, l'année fut moins fructueuse que la précédente, en raison justement de cette prise de risque, mais aussi de la chaleur écrasante et d'une fatigue difficile. Le bilan reste ainsi inégal et légèrement décevant, les spectacles étant moins surprenants et pertinents que ceux de l'année précédente (voir billet d'août 2008). Cette amertume résidait surtout soit dans une mise en scène incompréhensible ou incohérente, soit dans une écriture peu intéressante, mais jamais dans les performances des acteurs. Percent néanmoins des lueurs alarmistes et audacieuses, portraits abstraits d'un monde en recherche de légitimité. La nouvelle oeuvre de Wajdi Mouawad, ou encore celle de l'Allemand Christoph Marthaler, révèlent la crise mondiale sur divers plans (politique, social ou économique) à travers les incertitudes de leurs personnages et une mise en scène détonnante, mélange d'un rapport dramatique ou cynique à l'histoire et d'une grâce possible.

94999.jpg

Le premier excelle avec Ciels, fin du Sang des promesses. Je n'avais pas eu la chance d'assister aux 11 heures de spectacle dans la Cour d'Honneur, mais Ciels clôture de manière saisissante la série, notamment par la mise en place d'un espace scénique incroyable, ne comprenant qu'une ouverture vers le ciel. Les spectateurs sont en quelque sorte « piégés » dans cette histoire déchirante, ancrée dans l'actualité de l'angoisse terroriste, jouant un rôle de statues à l'écoute des confessions des personnages. Comme dans toutes ses pièces, et particulièrement dans ce quatuor, les liens du « sang », justement, jouent un rôle essentiel dans les relations entre les protagonistes, et dans l'intrigue, abordant des thèmes difficiles tels la vengeance familiale, l'infanticide ou le parricide, la naissance. Relations violentes du sang qui relie tous les éléments, tissant progressivement une toile imperceptible dont le tableau final résulte à un massacre. Ciels est un spectacle extrêmement éprouvant du fait de sa mise en scène éclatée, s'immisçant au plus proche du corps et des sens du spectateur ; de la dureté d'une histoire fortement émotionnelle ; d'une interprétation extraordinaire des comédiens, saisis par une énergie bouleversante ; et enfin d'un langage poétique magnifique, réflexion sur l'art et son pouvoir de destruction ou de création furieuse.

rie.jpg

Si Mouawad utilise la peur de l'attentat pour le mettre en rapport avec le rôle de l'art aujourd'hui, Christoph Marthaler transforme l'angoisse de la crise et l'obsession économique en une curieuse symphonie funèbre et décalée. Sa mise en scène soignée, se composant d'une pièce centrale avec de multiples balcons, garages et bureaux accessibles, permet de montrer le dérèglement progressif de ses personnages, malgré l'allure convenable qu'ils présentent au premier abord. La pièce se vide peu à peu de ses meubles historiques, la présentation style vitrine de magasin du début se décompose au profit d'un isolement dans les petits garages. Aux dialogues répétitifs et usés des habitants ou aux bilans prononcés par un banquier rigide répondent les cantates désespérés ou désabusés. Riesenbutzbach est un spectacle particulier du fait de la place qu'il accorde à la musique et aux gestes qui créent cette musique, créant des tableaux animés où les personnages se mouvent selon une chorégraphie de la désillusion et de la perdition : ils n'ont plus d'esprit pratique, plus de saveur de vivre, seuls un corps et une voix mécaniques et enclins à la folie. Proche de la poésie de Tati et d'un cynisme doux face à la crise, le spectacle de Marthaler est étonnant, faisant par sa douceur une critique pertinente de notre société.

En revanche, le Casimir et Caroline (Horvarth) de Johans Simons et Paul Koek, après une première infernale dans la Cour d'Honneur, tant en raison de la déception du spectacle que du comportement de certains spectateurs (interruption d'un des comédiens en plein milieu de sa tirade par certains irrespectueux et pédants des rangées du fond), laisse un goût d'amertume et d'incompréhension. Seuls certains acteurs, à l'aise dans leurs interprétations, et le texte originel apportent du dynamisme à la mise en scène morne et peu évoluée. En plus d'être inutiles (échafaudages traversé de long en large par les comédiens, sans quelconque modification du décor), ils sont marqués par un esthétisme criard et kitsch qui aurait pu être le symbole de la consommation excessive mais qui ne devient qu'une toile de fond désagréable. Aucune gradation n'est perceptible dans la pièce, tant la mise en scène reste molle et étirée. Seuls les acteurs se mouvent sur scène, cavalent sur les échafaudages, redescendent, s'assoient, se penchent, observent, attendent... Quoi ? Un final incompréhensible et hideux, dont l'émotion se résulte à un soulagement intérieur face à la fin de ce spectacle plutôt ennuyeux.

ss.jpg

Outre les trois spectacles du In que j'ai pu découvrir cette année, le Off fut également au rendez-vous, avec des hauts et des bas. En vrac, je citerai comme palmarès la confrontation déchirante et audacieuse entre un père et son fils musulman dans Sans ailes et sans racines ; la grâce et le jeu du trio musical et dansant de Nuwa, spectacle contemporain de la troupe taïwanaise ; la poésie simple mais habile de Cailloux empreints de fraîcheur ; l'humour féroce et ravageur des belges d'Ubu à l'Elysée...

Tableau incomplet mais aperçu tout de même du festival vécu cette année. J'oublie tout de même un fait essentiel pour l'accompagnement de ces spectacles, à savoir les repas. En effet, festival signifie aussi rencontres culinaires dans de multiples restaurants aux saveurs fraîches et délicieuses. Je ne citerai qu'un endroit, petit mais accueillant, original et savoureux, dont le simple nom rappelle toutes les sensations douces et palpitantes du festival d'Avignon : L'Epice and Love.

 

A VENIR : critique de Ciels

 

Ecrire un commentaire