09.09.2009
Eyes wide open
La solitude des hommes
EYES WIDE OPEN (TU N'AIMERAS POINT) – Haim Tabakman

Film israélien proche de My father, my lord, dans le sens qu'il décrit l'atmosphère oppressante d'un petit quartier traditionnel juif, Eyes Wide Open reste cependant beaucoup plus maîtrisé et efficace que le style maladroit et symbolique de David Volach. Si ce dernier décrivait, avec une belle retenue mais certains défauts visuels ou narratifs, le rapport d'un père rabbin à son fils embrigadé dans les doctrines de la religion, le film de Haim Tabakman s'intéresse à un sujet plus audacieux et toujours traité avec une douceur dramatique toute efficace. En effet, le cinéaste traite du thème très à la mode dans le cinéma américain, mais rare dans celui israélien, d'une homosexualité masculine rendue impossible dans ce quartier régi par la religion juive, où chaque mouvement est perçu par les voisins, n'offrant aucun espace personnel.

Une belle mise en scène sobre permet de capter l'évolution de la relation entre Ezri, jeune homme embauché comme apprenti auprès d'Aaron, boucher ayant succédé à sa père, mais aussi entre Aaron et sa femme. Le film fonctionne en deux parties : la séduction et le rapprochement progressif des deux hommes, dû à une intimité et complicité qui s'installent peu à peu au sein d'une boucherie vétuste ; et les suspicions face à cette proximité des deux hommes, finalement condamnée par la communauté. Mais durant tout le film, une peinture de la vie israélienne réside en toile de fond, portées par l'omniprésence des pratiques religieuses et du pouvoir des textes de la Bible. Le regard de l'autre, de son conjoint, de son voisin ou de son client prime dans ce quartier où tout se sait, tout se diffuse de manière sournoise et perverse, notamment du fait de la proximité religieuse. La dénonciation s'installe progressivement, ce qui affirme son caractère pervers, par regards méfiants, sourires moqueurs, silences prolongés ou affiches distribuées aux coins des rues. Un beau jeu de mise en scène sur les reflets vient également mettre en valeur ce thème du voyeurisme, comme ce plan où un camion passe entre les deux amants devant la boutique et les autres habitants amassés de l'autre côté du trottoir, agissant à la fois comme une barrière entre l'intime et le public, et la révélation d'un espace interdit pour les Juifs orthodoxes qui observent le couple. Une certaine critique de la religion s'établit ainsi, démontrant l'insupportable regard respectant dogmes et principes, jugeant cette relation comme une infamie. De plus, les personnages ont tous une allure cocasse du fait de leurs accoutrements identiques (les couches de vêtements à enlever pour se baigner dans une source, voire la complexité du déshabillage pour pouvoir effectuer l'acte sexuel), révélant la vision cynique du réalisateur vis à vis de cette existence.

Existence amoureuse qu'Ezri et Aaron tentent de vivre pour échapper à leur quotidien. Concernant le propos sur l'amour, le film y restitue une beauté empreinte de pudeur et tendresse envers les personnages, dans le traitement de leurs chairs à l'image, dans la distance entre les deux hommes , travers les vitres ou les eaux claires d'une source. Mais un regard tendre est aussi porté sur la femme, loin d'être compatissant comme dans Brokeback Mountain (où les rapports entre Ennis et sa femme s'enveniment). Elle est en effet peu délaissée car Aaron est irradié par sa passion et offre une tendresse inattendue à sa femme, semblant découvrir le véritable amour et sortant d'une monotonie de couple. De plus, outre le portrait de cette communauté austère, la réflexion sur la religion est d'autant plus audacieuse qu'elle remet en cause la volonté de Dieu sur les hommes. Aaron considère d'abord la venue d'Ezri comme une « épreuve » face au désir interdit, tentant de comprendre pourquoi il est attiré par cet homme, s'il doit répondre à cette attirance sans peur pour pouvoir y réagir, y mettre fin. Cependant, cette incompréhension aboutit à une solitude finale. Les personnages sont isolés par leur communauté, étouffants dans ces réunions quotidiennes à La Mosquée, où s'impose une justice inévitable. Eyes Wide Open impose une atmosphère claustrophobe par l'étroitesse des lieux, son arrière-plan constamment traversé par des habitants, et ce voyeurisme absolu. Du coup, les deux amants tentent d'échapper à ce regard, cherchant un espace commun et isolé, par exemple à la source, ou dans le bureau à l'étage de la boucherie. Une solitude d'hommes qui vivent exclusivement leur amour dans la plus totale clandestinité, même aux dépens de la caméra qui les traque, révélant au grand jour ces corps vivants.

Finalement, malgré cette peinture austère et étouffante d'une communauté juive drapée dans ses principes, c'est un sentiment de vie qui traverse ce personnage d'Eyes Wide open qui s'éveille, s'immerge dans cet amour débordant d'une jeunesse affranchie.
21:09 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Bonjour Oriane, quel beau billet où tout est dit. C'est un film qui le mérite. J'ai aussi fait la comparaison avec My father, My lord (qui m'avait autant voire plus plu). Dans "Tu n'aimeras point" (VF), on ressent cette même atmosphère lourde, étouffante. Cette relation "qui n'existe pas" selon la doctrine juive est magnifiée par la caméra tout en restant pudique. J'ai aimé les non-dits, les silences, les gestes. Le regard de la femme d'Aaron qui a compris. Très beau film. Bonne journée.
Ecrit par : dasola | 15.10.2009
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