Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Le Temps qu'il reste

    L'extraordinaire mouvement du corps temporel

    LE TEMPS QU'IL RESTE – Elia Suleiman

    tpsaff.jpg

    Ignoré superbement à Cannes, au même titre que le merveilleux Etreintes brisées d'Almodovar, Le temps qu'il reste est un extraordinaire film sur le poids de l'Histoire et la constance du souvenir, tout en s'inscrivant dans un univers poétique formidablement mis en scène.

    Le film se divise en trois tableaux d'une même famille, encadrés par une séquence d'ouverture et de fermeture impressionnantes. La jeunesse du père Suleiman, l'enfance, l'adolescence d'Elia scandent ce film qui se finit sur le retour du fils à la maison, des années plus tard, dressant un constat de ce qu'il reste. Chaque partie livre un témoignage sur le pays et ses bouleversements politiques, et s'inscrit dans une ambiance décalée, aux couleurs solaires de la Résistance du père, aux formes douces de l'enfance ou à la nervosité de la jeunesse. Cette démarche permet de dresser un portrait du père, homme qu'a peu connu Elia et pour qui il éprouve une profonde admiration, mais aussi de sa mère, figure isolée et vieillissante, mais si digne, sur la dernière partie. Ce portrait autobiographique est porté par sa tendresse, son humour et sa poésie. A travers le quotidien d'une famille, tout en tissant un univers personnel aux résonances particulières, se marque l'Histoire du pays : les séquences les plus fortes sont celles de l'invasion de la Palestine, qui passe par le minimalisme, c'est à dire un petit village où circulent les soldats en plein été, arrêtant chaque passant. La mise en scène stylisée, précise, permet de marquer la violence tout en conservant un certain humour (le soldat est trop petit pour attacher le bandeau devant les yeux du père fait prisonnier). Le temps qu'il reste fonctionne sur cette structure de l'inductif, où le particulier, l'intime le plus dépouillé représente le fait historique dans toute sa force.

    tpspays.jpg

    L'emploi du mot « tableaux » semble nécessaire face aux qualités plastiques et esthétiques de l'ensemble. Le film dessine une fresque homogène et aux résonances multiples, portée par un style personnel fascinant et une construction habile, tout en évoluant constamment, attribuant ses propres valeurs et couleurs aux différentes périodes. Cette cohérence passe aussi par la maîtrise d'un scénario qui passe de l'activité résistante du départ, sorte d'énergie proche de la veine tragi-politique des films italiens des années 60-70, à une légèreté ironique de l'enfance d'Elia, pour finir sur la gravité du vieillissement et d'une société en implosion. Mais le film ne tombe jamais dans la nostalgie ou la dépression, grâce à la poésie qu'il impose. Lors de l'arrestation du père, la violence passe par le pouvoir de l'image et de sa mise scène, où la simple ostentation des hommes bandés au soleil sous les arbres, tachetés par les ombres des feuilles, suffit pour démonter l'angoisse de l'attente et de la torture.

    tpspère.jpg

    En effet, ce retour en arrière n'est pas un simple exercice d'hommage marqué par des regrets amers, mais un moyen de saisir le passé et de le mettre en parallèle avec le présent, à travers un univers détonnant. Par exemple, la scène finale, où se croisent des blessés incroyables dans les couloirs de l'hôpital (un homme allongé sur son brancard en train de téléphoner, un jeune enchaîné traînant son policier derrière lui), montrent l'évolution d'un monde où la communication passe par le téléphone ou la musique, où les manifestations et gestes de violence continuent à s'amplifier avec d'autant plus d'arrogance. Cependant, la même poésie gestuelle et chorégraphique accompagne les nouveaux jeunes du pays que croise le cinéaste, observateur tendre et a priori impassible face au monde qui l'entoure. Si la lassitude gagne Elia suite à la mort (magnifique) de sa mère, la vie continue, la révolte et la culture s'imposent avec d'autant plus de force : c'est la résonance du tube Staying Alive (qui avait déjà une forte symbolique face à la crise capitaliste dans la pièce Riesenbutzbach de Christoph Marthaler.) qui symbolise cet espoir, laissant jaillir de ses pulsations une vitalité qui transcendent l'écran et le spectateur.

    tpsquotidien.jpg

    Cependant, le film critique aussi un pays enfermé dans la propreté, dans l'illusion d'une perfection morale et d'un conformisme impeccable. Le quotidien répétitif et hypnotisant de la famille Suleiman (les tentatives de suicide du voisin, les parties de pêche, les flageolets offerts par la tante, la télévision allumée sans cesse chez cette dernière) contribue à une lente habitude du confort et des événements, endormant la volonté. De même, l'architecture bourgeoise et ordonnée des quartiers et surtout de l'école, lieu silencieux où ne résonnent que les gestes et voix organisées des enfants traduisent ce conformisme. Deux scènes hallucinantes en particulier le démontrent avec une originalité stupéfiante : les multiples papiers blancs secoués avec mollesse par des rangées d'enfants pour accueillir le ministre à l'entrée de l'école, et la chorale de petites filles aux uniformes blancs et étincelants qui chante des hymnes propagandistes. Autre exemple, le malaise qui circule parmi les petites filles se réfugiant dans les jambes des maîtresses, tandis que seul le petit Elia se fait réprimander pour avoir dit que l'Amérique était colonialiste, ou impérialiste, le jour de la mort du président, représente le despotisme de la Nation imposé même à l'école, et ce, de manière ni démonstrative mais uniquement figurative, passant par l'image anecdotique. Cependant, les éléments agitateurs tentent de s'échapper de cette culture d'une foi patriotique, de l'acceptation silencieuse des valeurs du pays, tournant en dérision habile et subtile cela. Quelques fillettes qui marmonnent leur texte ou se mouchent le nez, le petit Elia qui se fait gronder, une femme promenant sa poussette qui répond insolemment aux soldats en plein milieu d'une manifestation, une fête dont les pulsations finissent par gagner l'âme jeune de ces soldats, tant de moments qui attestent d'une poésie et d'un regard lucide et optimiste sur des figures observées. Suleiman dissèque ce quotidien, une vie intimiste qu'il étend aux phénomènes qu'il observe, dépeignant des quartiers, avec un sens très clinique de sa mise en scène.

    tpschorale.jpg

    En effet, le film impose un travail sur l'architecture des bâtiments, la profondeur et les lignes de fuite des paysages, la géométrie spatiale des quartiers, hôpitaux, appartements, routes... Cette importance d'une symétrie qui fait évidemment penser à Tati, permet de saisir de restituer la position d'observateur. Il saisit dans l'espace le plus ample, un tableau de la vie en plein mouvement, au moment présent, et lutte contre l'immobilisme du temps. Un autre temps, plus calme, s'impose, se déroulant de manière fantastique, égrené par les mouvements, les sons, la répétition, des phénomènes extraordinaires qui animent le cadre. Tout en rendant compte de la fuite inévitable du temps, que Suleiman tente de maîtriser par ce découpage des scènes, le film parvient à capter le pouls d'un souvenir, d'un visage, d'une impression fugitive. Prenant son temps pour installer cette atmosphère, déployer et dilater les moyens utilisés pour la capturer. La séquence d'ouverture, hallucinante, prévient le spectateur de cette plongée dans un abîme parallèle, par cet isolement du taxi par un déluge. Brouillant les vitres, durcissant les ténèbres autour de la voiture, cet orage impose le recueillement, offre la possibilité de plonger dans les souvenirs du mystérieux passager fumant à l'arrière. Le visage d'Elia Suleiman vient en effet juger les événements, broder l'histoire de son père héros affaibli, tenter de percer la solitude d'une mère vieillie qui refuse tous les soins. Sur ce visage se grave un passé fluctuant, vif, mémorable et fragile. Dans ce regard percent la nostalgie et la tendresse refoulée. Mais ce corps si recroquevillé sur son passé est arraché par le temps présent tourbillonnant, le temps qu'il reste à vivre.

    tpselia.jpg
  • Non ma fille tu n'iras pas danser

    Ces animaux qui fument

    NON MA FILLE TU N'IRAS PAS DANSER – Christophe Honoré

    nonaff.jpg

    Malgré l'insupportable Belle personne et les convenables Chansons d'amour, je décidai voir le dernier film de Christophe Honoré, ayant de plus raté son spectacle au festival d'Avignon, Angelo, Tyran de Padoue. Cependant, je fus plutôt agréablement surprise par Non ma fille tu n'iras pas danser, dont je n'attendais pas un travail plus personnel et recherché. Cechangement provient de la rupture inattendue du cinéaste avec sa ville adulée, à savoir Paris, et son attachement trop profond au mouvement de la Nouvelle Vague. Bien loin d'attaquer le travail extraordinaire de ces cinéastes des années 1960 et 70 (notamment François Truffaut que j'admire), j'ai souvent critiqué dans mes précédents billets l'usage abusif et incohérent de nombreuses idées et thèmes de ces films désormais cultes.

    nonnat.jpg

    Mais, cette fois-ci, pas de boulevards ni de rues pavées, pas d'errances romantiques ni d'appartements vastes et chics, non, juste un paysage champêtre, une vieille maison bretonne traversée par de multiples animaux qui remplacent les voitures parisiennes. Le film doit beaucoup à cette atmosphère naturelle, mélange de littérature et de rusticité. La famille de Lena se promène dans les forêts lumineuses, à travers les roches mousseuses un livre à la main ou le portable sur l'oreille, réglant les difficultés conjugales et sociales de la vie avec amertume. Animaux se réfugient dans leurs bras ou les cigarettes arment leurs doigts. Honoré mêle le drame social, réaliste, aux légendes fantastiques de la région, alors qu'il pêchait dans ses précédents films par le mélange du Paris actuel à l'esprit de la Nouvelle Vague. Cependant, il illustre ici le malaise des personnages, notamment de cette femme, assez insupportable, toujours sur les nerfs, qu'est Lena, par un imaginaire traditionnel en musique et images. La première partie repose sur cette ambiance et la fraîcheur des personnages des grands-parents, qui portent toute cette culture sous les bras et la transmettent par ailleurs aux enfants.

    nononirism.jpg

    En effet, Non, ma fille... est un film de famille, tout d'abord parce qu'il concerne les relations complexes de Lena avec ses parents et frères et sœurs curieux, mais aussi parce qu'il marque une collaboration toujours étroite avec ses acteurs fétiches (Chiara Mastroianni, Julien Honoré (frère du réalisateur), Louis Garrel, Alice Buttaud...) et surtout un retour aux sources. Tout ceci fait du dernier Christophe Honoré un film presque sincère et loin de toute prétention, glissant vers un onirisme simple et émouvant qui redonne une certaine humanité à cette femme déprimante. Par exemple, la réunion d'une famille éclatée autour d'un vieux tourne-disque, moment d'intimité familiale et complice retrouvée le temps d'une chanson, marque plus que le suranné des Chansons d'amour. Cependant, Lena prétend se détacher d'une forme familiale quelconque, tente d'imposer son indépendance face aux rites des générations et d'éviter toute réunion compromettante avec les autres. Par ailleurs, le slogan de l'affiche est « Vivez Libre » (qui n'est pas sans rappeler le Vivre sa vie de Godard...), prouvant cette détermination féminine. Cependant, le personnage de Lena est finalement celui qui croit le plus en des valeurs fondamentales de la famille, refusant par exemple de prêter sa chambre d'enfance à son fils, ou se sentant trahi par sa sœur face à ses confidences tardives. Le dénouement final montrera également cet attachement qui trouvera refuge dans les bras de Frédérique.

    nonsoe.jpg

    Bref, le film d'Honoré peut être interprété comme un véritable retour aux sources, retour à la chaleur familiale et aux souvenirs d'enfance, loin de la circulation et des couleurs ternes de Paris. Le cinéaste renoue avec les légendes qui ont bercé sa jeunesse, illustrant ce pouvoir du conte par les méthodes cinématographiques. Le ton doucereux de Marie-Christine Barrault ou la voix du petit garçon de Lena remplacent celles des livres pour se greffer sur des chimères visuelles, sur l'illusion des mythes. Une assez belle séquence, véritable coupure spatio-temporelle dans le scénario, illustre ainsi l'histoire cruelle d'une jeune fille réclamant trop de ses maris, exigeant qu'ils dansent douze heures de suite sans s'arrêter. Les cornemuses accélèrent le rythme, les farandoles s'agrandissent tandis que les cercueils défilent pour recueillir les morts d'épuisement. Juste par la musique et l'image, le film raconte cette légende arrivant à cette conclusion où le Diable en personne, sorte de danseur de flamenco breton, offre à la jeune femme capricieuse et difficile une danse inoubliable jusqu'à la mort. La part consacrée à cette histoire, qui imprime une rupture surprenante dans la chronique bucolique dépeinte jusqu'à présent, montre que cette jeune femme serait Lena, jugeant trop sévèrement les autres, aigrie, à la recherche d'un homme à sa hauteur. Jusqu'à trouver son Diable, c'est à dire Nigel, son mari qui reprendra la garde de ses enfants.

    nonfils.jpg

    Le personnage de Lena est celui d'une femme en perpétuelle recherche, marquée par une contradiction intérieure infernale. A la fois déprimée et déterminée, toujours en train de fumer ou de pleurer, tel un animal craintif et méfiant, Chiara Mastroianni interprète avec plus d'énergie et de sensibilité ce rôle plus complexe, peut-être par qu'une romancière comme Geneviève Birsac est à l'origine du scénario. Néanmoins, le personnage reste souvent bancal et incompréhensible, se contredisant souvent par des attitudes ou des comportements très opposés. Il aurait fallu plus de clarté et de subbtilité dans le scénario pour véritablement adhérer à l'histoire que veulent nous faire parteger Honoré et Brisac. Certes, le scénario est moins saturé par les attaches d'Honoré aux symboles de la Nouvelle Vague, mais manque de structuration malgré l'énergie ou la frâicheur parfois présents. De nouveaux acteurs sont aussi présents dans ce film, apportant une certaine nouveauté (même si je regrette Grégoire Leprince-Ringuet, heureusement à l'affiche du merveilleux dernier film de Robert Guédiguian, L'armée du crime), comme Jean-Marc Barr, étonnamment sobre ; Marina Foïs, très dynamique et les époux Marie-Christine Barrault et Fred Ulysse, qui incarnent un très beau couple. Le film joue aussi sur le rapport au passé qui lie les membres de la famille par le biais des photographies et des objets du passé (les livres, certains animaux, le tourne-disque, la vaisselle...).

    nondéprime.jpg

    Non ma fille tu n'iras pas danser marque un début de rupture avec les deux derniers films de Christophe Honoré, engoncés jusqu'alors dans ses cols parisiens et ses chagrins d'amour agaçants, pour retrouver une certaine fraîcheur et sincérité, telle une bouffée de l'air de Bretagne. Un univers où les animaux fument en s'évitant, en lévitant face aux tracas de la vie, soufflant leur misère et leur blessure sur la nature qui les environne.

  • Tu n'aimeras point

    La solitude des hommes

    TU N'AIMERAS POINT (EYES WIDE OPEN) – Haim Tabakman

    eyesaff.jpg

    Film israélien proche de My Father, My Lord, dans le sens qu'il décrit l'atmosphère oppressante d'un petit quartier traditionnel juif, Eyes Wide Open reste cependant beaucoup plus maîtrisé et efficace que le style maladroit et symbolique de David Volach. Si ce dernier décrivait, avec une belle retenue mais certains défauts visuels ou narratifs, le rapport d'un père rabbin à son fils embrigadé dans les doctrines de la religion, le film de Haim Tabakman s'intéresse à un sujet plus audacieux et toujours traité avec une douceur dramatique toute efficace. En effet, le cinéaste traite du thème très à la mode dans le cinéma américain, mais rare dans celui israélien, d'une homosexualité masculine rendue impossible dans ce quartier régi par la religion juive, où chaque mouvement est perçu par les voisins, n'offrant aucun espace personnel.

    eyesbouche.jpg

    Une belle mise en scène sobre permet de capter l'évolution de la relation entre Ezri, jeune homme embauché comme apprenti auprès d'Aaron, boucher ayant succédé à sa père, mais aussi entre Aaron et sa femme. Le film fonctionne en deux parties : la séduction et le rapprochement progressif des deux hommes, dû à une intimité et complicité qui s'installent peu à peu au sein d'une boucherie vétuste ; et les suspicions face à cette proximité des deux hommes, finalement condamnée par la communauté. Mais durant tout le film, une peinture de la vie israélienne réside en toile de fond, portées par l'omniprésence des pratiques religieuses et du pouvoir des textes de la Bible. Le regard de l'autre, de son conjoint, de son voisin ou de son client prime dans ce quartier où tout se sait, tout se diffuse de manière sournoise et perverse, notamment du fait de la proximité religieuse. La dénonciation s'installe progressivement, ce qui affirme son caractère pervers, par regards méfiants, sourires moqueurs, silences prolongés ou affiches distribuées aux coins des rues. Un beau jeu de mise en scène sur les reflets vient également mettre en valeur ce thème du voyeurisme, comme ce plan où un camion passe entre les deux amants devant la boutique et les autres habitants amassés de l'autre côté du trottoir, agissant à la fois comme une barrière entre l'intime et le public, et la révélation d'un espace interdit pour les Juifs orthodoxes qui observent le couple. Une certaine critique de la religion s'établit ainsi, démontrant l'insupportable regard respectant dogmes et principes, jugeant cette relation comme une infamie. De plus, les personnages ont tous une allure cocasse du fait de leurs accoutrements identiques (les couches de vêtements à enlever pour se baigner dans une source, voire la complexité du déshabillage pour pouvoir effectuer l'acte sexuel), révélant la vision cynique du réalisateur vis à vis de cette existence.

    eyesproch.jpg

    Existence amoureuse qu'Ezri et Aaron tentent de vivre pour échapper à leur quotidien. Concernant le propos sur l'amour, le film y restitue une beauté empreinte de pudeur et tendresse envers les personnages, dans le traitement de leurs chairs à l'image, dans la distance entre les deux hommes , travers les vitres ou les eaux claires d'une source. Mais un regard tendre est aussi porté sur la femme, loin d'être compatissant comme dans Brokeback Mountain (où les rapports entre Ennis et sa femme s'enveniment). Elle est en effet peu délaissée car Aaron est irradié par sa passion et offre une tendresse inattendue à sa femme, semblant découvrir le véritable amour et sortant d'une monotonie de couple. De plus, outre le portrait de cette communauté austère, la réflexion sur la religion est d'autant plus audacieuse qu'elle remet en cause la volonté de Dieu sur les hommes. Aaron considère d'abord la venue d'Ezri comme une « épreuve » face au désir interdit, tentant de comprendre pourquoi il est attiré par cet homme, s'il doit répondre à cette attirance sans peur pour pouvoir y réagir, y mettre fin. Cependant, cette incompréhension aboutit à une solitude finale. Les personnages sont isolés par leur communauté, étouffants dans ces réunions quotidiennes à La Mosquée, où s'impose une justice inévitable. Eyes Wide Open impose une atmosphère claustrophobe par l'étroitesse des lieux, son arrière-plan constamment traversé par des habitants, et ce voyeurisme absolu. Du coup, les deux amants tentent d'échapper à ce regard, cherchant un espace commun et isolé, par exemple à la source, ou dans le bureau à l'étage de la boucherie. Une solitude d'hommes qui vivent exclusivement leur amour dans la plus totale clandestinité, même aux dépens de la caméra qui les traque, révélant au grand jour ces corps vivants.

    eyessolitu.jpg

    Finalement, malgré cette peinture austère et étouffante d'une communauté juive drapée dans ses principes, c'est un sentiment de vie qui traverse ce personnage d'Eyes Wide open qui s'éveille, s'immerge dans cet amour débordant d'une jeunesse affranchie.

  • Une Arnaque presque parfaite

    UNE ARNAQUE PRESQUE PARFAITE (THE BROTHERS BLOOM) – Rian Johnson

    bbaff.jpg

    Étrange film que The Brothers Bloom, ou Une Arnaque presque parfaite, certes un block-buster classique et distrayant mais qui déçoit sur certains points conventionnels tout en fournissant quelques idées inattendues. Évidemment, le film doit beaucoup au charme de son quatuor d'acteurs, Adrien Brody, Mark Ruffalo, Rachel Weisz et Rinko Kikuchi, mais ne parvient à développer un scénario inégal tout en s'attachant à la thématique rare du jeu.

    Curieux film car il s'investit dans de multiples genres. La farce visuelle et jouissive semble dominer au premier abord par la rapidité du montage et le look décalé des personnages : chapeaux melons et jaquettes noires pour ces messieurs, mélange d'habits excentriques pour leur acolyte et audace un brin masculin chez Penelope. Cependant, un romantisme lourd s'installe avec la culpabilité ridicule face aux femmes arnaquées, alterné avec le film d'aventure couvert par le protagoniste belge et le personnage de Diamon Dog. Enfin, de ces genres maladroitement exploités dans l'ensemble, mis à part le côté farce qui apporte une certaine fraicheur et un rythme à cet ensemble trop hétérogène, ressort finalement le drame le plus surprenant qui met en avant la relation fraternelle. Car si le titre français, nouvel exemple d'une traduction inutile et peu cohérente, reporte l'attention sur une intrigue pourtant faible, The Brothers Bloom doit son intérêt aux rapports ambigus des deux frères.

     

    bbexcentriq.jpg

    Tout d'abord, l'intrigue, ou le principe de l'arnaque, s'avère ainsi inégale du fait de ce mélange étrange entre différents genres, rarement maitrisés. Certains scènes présentent un humour lourd, voire agaçant, tel le vol du livre par l'intrépide Penelope. L'architecture de Prague y est utilisée de manière hideuse, très touristique et caricaturale, mais la résolution du vol est surtout très hâtive et peu crédible. Le film verse dans une précipitation des événements et péripéties diverses sans parvenir à discerner la farce du sérieux, la comédie du drame. Bien loin de la dextérité d'un Woody Allen qui réussit dans la plupart de ses films à mêler drame amoureux et absurdité comique, le film s'appuie sur une structure plutôt déséquilibrée et hasardeuse.

    bbpragu.jpg

    Cette intrigue est absolument incompréhensible. Certes, les carnets de Stephen, partagés avec le spectateur à chaque nouveau point de l'arnaque, permettent de rythmer l'action et démontrer l'organisation d'une arnaque pourtant décevante. La renommée des deux frères reste peu justifiée, de même que leur intelligence, loin des stratégies habiles des personnages dans les films de Johnny To. Le film instaure une tension vaine, sur la possibilité d'un bluff entre tous les personnages, mais se contente d'une résolution souvent hâtive, peu crédible et captivante. Le personnage de Penelope, cependant, intrépide jeune fille aux rêves d'aventurière, était un élément de mystère, de par sa confiance excessive et sa connaissance inattendue du jeu de cartes, et de nombreux tours de magie, tout comme Stephen. Mais The Brothers Bloom s'inscrit dans une hâte scénaristique et visuelle, précipitant les événements et marqué par l'absence d'une maîtrise personnelle.

    bbfr.jpg

    Cependant, le film surprend au niveau des dialogues. Si le scénario reste décousu et incohérent, les monologues de certains personnages restent plutôt bien écrits, évitant certains clichés habituels. La réflexion sur le jeu et le pouvoir de l'arnaque est présente, notamment lors de cette séquence mystérieuse, qui perd de sa force par la suite, où Penelope joue aux cartes, où la jeune femme s'intéresse à la possibilité de bluffer quelqu'un en connaissant son potentiel ou son intelligence et jusqu'où ce bluff peut parvenir. Cette idée, qui prend toute son ampleur au niveau de la relation entre les frères, donne un peu une marque personnelle au film. En effet, derrière cette habileté à cacher ses intentions est remise en cause la confiance fraternelle, qui peut être dépassée par les prévisions de Stephen. La fin, qui s'inscrit dans une veine dramatique inattendue, se déroule symboliquement dans un théâtre désaffecté, et montre que Stephen, même face à la mort, joue sur le bluff, entraînant une fois de plus son frère dans l'illusion. Le personnage du deuxième frère est, par ailleurs, bien plus complexe et ambivalent que Bloom, qui reste pâlot et sans évolution, malgré le charme d'Adrien Brody. Si celui-ci et Rachel Weisz jouent avec une certaine fraîcheur et simplicité, le personnage de Rinko Kikuchi (évidemment plus impressionnante dans Babel) fait preuve d'une présence animalière à l'écran et de Mark Ruffalo d'un charisme intriguant. En dépit de ces interprétations, il reste dommage que la mise en scène, d'où affluent les décors kitschs (Prague touristique, deux-chevaux rutilantes) et les effets exagérés (ralentis ou multiplication des points de vue) ne permette d'approfondir le propos et proposer un vrai point de vue personnel.

     

    bbfrvr.jpg
  • Rentrée 2009

    Evidemment, c'est reparti pour une nouvelle année de labeur, d'examens, mais aussi de films et autres sorties culturelles. Au programme, les quelques sorties d'été ou DVD visionnés devraient logiquement venir étoffer ce blog, comme un compte-rendu sur trois films de Joseph Losey, The Brothers Bloom, Le labyrinthe de Pan, Signs, Demain, dès l'aube, et surtout Le temps qu'il reste, excellent film que je conseille. Cependant, peu de surprises concernant cet été, mis à part le merveilleux Up ! de Pete Doctor et Bob Peterson et l'amusant Inglorious Basterds qui a surtout la qualité de présenter des acteurs excellents, tel Christoph Waltz, auréolé de son prix à Cannes. La plupart des films intéressants, dont beaucoup issus de Cannes, commencent seulement à faire leur apparition au moment même où nous reprenons les cours ou les bureaux...

    19130582.jpg

    Pour émouvoir vos yeux, vos oreilles et votre esprit agacé, je conseille très fortement Le Temps qu'il reste d'Elia Suleiman, injustement oublié à Cannes (comme Etreintes brisées, d'Almodovar), un poème cinématographique sur l'histoire de son pays et de ses parents. Avec un humour décalé mais aussi des évocations fortes et touchantes, Suleiman pose un regard de poète et d'observateur doux-amer sur son passé et sur son présent, jouant avec les codes de l'autobiographie ou de l'histoire en elle-même. Le film comporte un rythme très particulier, très lent et s'inscrivant dans une mécanique du geste, du son, afin de créer des tableaux magnifiques en couleurs et en profondeur, et de savourer le moment présent, le moment désormais absent.