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  • Compte-rendu Du Grain à Démoudre - 2

    Voici enfin la deuxième partie du compte-rendu sur le festival du Grain à Démoudre en Normandie.

    • Les longs-métrages

       

    Hors-compétition :

    Black Dynamite

    Scott Sanders (Etats-Unis)

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    Black Dynamite est probablement ce qu'il y a de mieux dans la parodie d'un genre dépassé et totalement kitsch, ce qui prête à un certain humour absurde et terre-à-terre, jouant sur les codes usuels et les poussant à leurs limites. La qualité du film provient de cette habileté à imiter tous les codes et ficelles de la « blaxploitation », genre né durant le mouvement des Black panthers et qui met en avant le combat de personnages noirs défendant leurs quartiers corrompus. Ici, tout est exagéré, parodié avec une jubilation et une énergie incroyable : une intrigue manichéenne et dont le dénouement s'avère d'une absurdité et stupidité aberrantes ; des personnages caricaturés, hauts en couleur et en surnoms excentriques (l'arrivée du héros dans une salle fait démarrer par exemple un slogan musical scandant « Dynamite ! Dynamite ! ») ; des dialogues complètement déjantés ; et surtout des effets techniques rendant compte de la pauvreté des moyens de l'époque (vieux effets spéciaux, faux raccords, montage ultra-saccadé lors des courses-poursuites...). Black Dynamite est peut-être un peu trop long et répétitif, n'ayant à offrir que sa logique parodique, mais fonctionne habilement;

     

    Compétition :

    Mommo le croque-mitaine

    Atalay Tasdiken (Turquie)

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    Projeté juste après le court-métrage jubilatoire d'Alexis Van Stratum, Mommo refroidit quelque peu l'ambiance de cette première séance de compétition. Le film décrit la vie miséreuse et ennuyeuse de deux jeunes enfants, le frère et la sœur, livrés à eux-mêmes dans un petit village turc. Temps suspendu : les répétitions sont nombreuses et l'intrigue reste lente et latente, les scènes de jeu entre les enfants tombant peu à peu dans la lassitude illustrent cet ennui, cette désillusion doublée par la chaleur qui touche jusqu'à la jeune génération. Une très belle mise en scène approche ces deux jeunes acteurs, brillants (notamment la petite fille, dont la présence rayonne à l'écran), et les enveloppe dans la poussière ou une nature vaste pour montrer leur liberté inquiétante ; ou les cloisonne dans des espaces étouffants, à l'image de leur avenir limité. Si le film reste dans cette suspension, cette attente semblant vaine dans une majeure partie du film, le dénouement tragique ne surprend pas, amené peu à peu, sous-entendu de manière subtile, tel ce croque-mitaine imaginé par le père, tapi dans l'ombre du grenier. Mommo nous laisse dans un déchirement terrible, où la plainte des enfants séparés trouve encore sa vérité au sein du cinéma.

     

    Tirador

    Brillante Mendoza (Philippines)

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    Alors que son dernier film Kinatay, prix de la mise en scène à Cannes, est prêt de sortir sur les écrans, Brillante Mendoza avait déjà divisé la critique et apposé sa marque au cinéma avec John-John, Serbis ou encore Tirador. Évidemment, ce film imprime une force époustouflante par ses longs plans-séquences tournés caméra à l'épaule, suivant avec frénésie le destin de divers protagonistes dans la ville surpeuplée et bruyante. Aucune intimité n'est délivrée à ces personnages, pris dans le tourbillon piaillant, criant, s'écharpant, priant, se bousculant pour se forger une place au sein de cette véritable basse-cour. Les uns sont des « tirador », voleurs à la tire, certains volent des ordinateurs portables dans des magasins d'occasion, les autres tentent de survivre plus ou moins. Dans ces quartiers, avoir un dentier est le plus important des trésors et le perdre la plus impardonnables des erreurs. Chaque objet, bijou de pacotille, portable, ou nourriture, a son importance et l'appât du gain, la possession de toute source matérielle et susceptible d'être vendue constitue le but de toute existence. Tirador dérange ainsi par son absence d'humanité totale : chaque protagoniste ne se définit que par ce qu'il a, et non ce qu'il est, et même la disparition d'un proche provoque plus des débats sur le prix des funérailles que sur le décès en lui-même. Mais Tirador, se plaisant dans cet enfer étouffant et infernal, devient tour à tour répétitif, interminable, insupportable.

     

    L'Autre Rive

    Georges Ovashvili (Géorgie/Kazakhstan)

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    Film sur l'exil se présentant comme road-movie à hauteur d'enfant, L'Autre rive est magnifique, tout en pudeur, douceur, dureté, où le regard des personnages délivre une force émotive intense. Tel pourrait se résumer ce très beau film de Georges Ovashvili, ayant reçu le Prix du scénario de la part du jury dont je faisais partie.

    La photographie magnifique, aux couleurs des saisons chaudes ou froides, enveloppe cette frêle silhouette confrontée à ce périple difficile et incontournable. Le scénario n'est jamais démonstratif, faisant passer à travers le périple de cet enfant les guerres et les déchirements subis par les pays. Enfant lui-même très particulier, se dérobant à toute convention dans ce style de film. Atteint d'un strabisme voyant, le jeune garçon fascine par cet œil particulier, qui part vers le ciel, vers une autre terre dont il rêve, évite son quotidien fait de solitude, se détourne involontairement d'une mère se vendant. Le film tire cependant sa force de ce visage presque impassible, fermé et silencieux, observateur des événements, ce qui rend d'autant plus violentes certaines scènes (comme celle d'un viol à l'arrière d'une voiture). Cependant, le film n'est pas dénué d'optimisme car le petit garçon va peu à peu se réinsérer dans son pays, apprendre à recevoir la tendresse avec douceur et pudeur. La dernière scène est sur ce point exemplaire, où la fureur et chaleur toute contenues du jeune acteur, sidérant, éclate dans toute sa splendeur dans cette danse effrénée.

     

    Universalove

    Thomas Woschitz et Naked Lunch (Allemagne/Luxembourg/Serbie)

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    Le plus mauvais film de la compétition. Universalove, un peu à l'image de son titre, accumule tous les clichés possibles sur l'amour à travers un principe choral banalisé au possible. Les différents pays sont réduits à leurs propres stéréotypes : monde informatisé et urbanisé pour le Japon ; pauvreté et énergie au Brésil ; fonctionnaires cravatés en Allemagne.... Le grain de l'image reste peu agréable, la caméra souvent instable, malgré quelques effets de mise en scène recherchés (l'exposition finale des personnages figés, l'obsession filmique du Japonais, la danse des Allemands sous l'eau). Les histoires sont reliées par la diffusion d'un feuilleton à l'eau de rose, sorte de « feux de l'amour » pour jeunes brésiliennes, aux dénouements et aux enjeux extrêmement classiques. Cependant, une certaine énergie et vivacité mettaient à l'aise et reposaient l'esprit après une journée de compétition chargée. Mais comme film choral plus intelligent, autant au niveau du propos que de la structure du scénario, on préférera Babel.

     

    Les Doigts Croches

    Ken Scott (Canada)

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    Les Doigts croches est une étrange surprise. Si le film reste pauvre au niveau de la réalisation et fonctionne selon un scénario quelque peu lourd et embrouillé, il y réside cependant un charme surprenant, notamment en raison de l'accent québécois si peu présent à l'écran. Le film débute un peu à la manière d'un Ocean's 11 canadien, suivant les tribulations délurées de six braqueurs, dont le plan va vite tourner à la dérision la, plus totale. Sous l'impulsion d'un de leurs membres détenant le butin convoité, mais très fervent, les cinq gaillards doivent effectuer le long pèlerinage de St Jacques de Compostelle. La complicité des comédiens, l'humour certes un peu lourd mais ne tombant jamais dans le vulgaire, la vivacité des répliques et des gags jamais excessifs font des Doigts croches un amusant périple québécois. De même, l'argument religieux reste léger et nullement utilisé à des fins caricaturales, servant surtout de toile de fond crédible aux conflits entre les membres. Mais le scénario veut multiplier les péripéties, les changements de caractère et de position des personnages : tout le monde dupe tout le monde, jusqu'à parvenir à une certaine confusion et une succession de scènes rapides et peu efficaces.

  • Marcel Cremer

    Marcel Cremer

    Quelques jours avant les fêtes de fin d'année, j'apprends cette triste nouvelle du décès de Marcel Cremer, atteint d'un cancer du poumon. Fondateur de la compagnie Agora Théâtre en Belgique germanophone, ce dramaturge renommé a écrit de nombreuses pièces pour la jeunesse ou un public plus adulte, et participé à des mise en scènes toujours originales et de qualité. Un décès nous laisse toujours ébahi, nous surprend toujours par la violence de son annonce et le mieux que l'on puisse faire pour surmonter cette disparition est d'en parler, d'écrire sur cet homme étonnant.

    Je me souviens de quelques images fortes du dramaturge, rencontré fugitivement dans le majestueux théâtre de l'Agora, en novembre dernier. Un homme grand, porté par la beauté de son visage ridé et de son regard brillant, qui était accoudé au bar, discutant d'une voix douce avec des programmateurs. Cela peut toujours sembler ridicule de parler d' « aura » pour les personnalités renommées, mais c'est pourtant ce qui distinguait Marcel Cremer de la foule installée dans le petit et chaleureux restaurant du théâtre. Était-ce l'âge, la voix, le regard ? Ou cette silhouette un peu tendue sous cette veste noire qui gardait une humilité et une élégance surprenantes.

    De ses nombreuses pièces je n'ai vu que Les croisés, le Cheval de bleu et Wanted Hamlet, récente re-création de la pièce de Shakespeare. Trois pièces aux sujets très différents - la vie de blessés de guerre dans un hospice pour le premier ; un conte jeune public pour le second ; et un western moderne pour Hamlet - mais portés par à la fois la tendresse et la violence, où l'humour souvent acerbe révèle les plus profondes blessures ou dénonce les sujets les plus évités. Ainsi Les croisés fait réagir par le portrait de cet hospice où l'homme est écrasé, réduit à un état d'infirmité physique et mental par la puissance religieuse ; ainsi Wanted Hamlet passe du western nonchalant à une éternel destruction entre les êtres sur scène ; ainsi Le cheval de bleu glisse sous le récit joyeux d'une jeune fille la présence sournoise de la mort, entretenue par ce souvenir des contes. Mais jamais ces trois pièces ne faisaient preuve de didactisme, sauvées par une mise en scène gracieuse et magique, faite de chants et de musique, de danse et de chorégraphie.

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    http://users.skynet.be/am043746/inhalt_fr/Das_Theater.html# 

  • The Limits of Control

    Mécanique, non poétique

    THE LIMITS OF CONTROL - Jim Jarmusch

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    J'attendais fortement le nouveau long-métrage de Jim Jarmusch, véritable poète de l'image, ayant un sens plastique très développé et un certain goût pour les errances oniriques et décalées. Permanent Vacation, son premier film, illustrait le chemin d'un jeune homme rêveur et atypique dans les rues d'une ville américaine, bercé par des sons jazzy et une voix-off désabusée. Dead Man, l'un de ses plus connus, faisait basculer le personnage introverti joué par Johnny Depp dans une étrange chasse à l'homme, alors que Broken Flowers, à ce jour le plus abouti et reconnu (Prix du Jury à Cannes 2005) contait le pèlerinage d'un Dom Juan vieilli auprès de ses anciennes maîtresses, en même temps que dresser le portrait touchant d'un homme face à son passé et sa solitude.

    Évidemment, The Limits of Control est comme la somme de tous les thèmes chers à Jarmusch et une illustration honorable de son univers très plastique, visuellement impressionnant et bercé par une douce mélancolie et des personnages en décalage avec le quotidien, quasi absurdes. Cependant, le propos de ce dernier long-métrage doit être critiqué, de même que l'excès dans l'utilisation d'un univers que j'ai tant admiré. Malheureusement, The Limits of Control, en dépit de ses qualités esthétiques et de son originalité apparente, déçoit fortement.

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    Le point de départ représente bien les aspirations du cinéaste : un tueur à gages est en effet le protagoniste le plus prompt à être livré à la solitude, obéissant à des organismes inconnus et agissant presque indifférent, sinon à l'écart de toute vie quotidienne. Le premier plan du film, par son inclinaison particulière, mettant en scène le reflet du tueur à l'envers dans le miroir, impose dès le départ une atmosphère vertigineuse. Vertige existentiel qui sera la clé de ce parcours, vertige qui symbolise tout d'abord le personnage à l'écart de toute société, ne vivant qu'à travers les ordres et absolument mystérieux. L'homme, sans nom, interprété par Isaach de Bankolé, suit ainsi les étranges directives de divers acteurs le rencontrant, guidant son chemin à travers un chemin de croix précis et codé. Des résonances se tissent d'une scène à l'autre et les personnages se régissent grâce à des rituels absurdes, un peu à la manière de la symbolique du rose dans Broken Flowers. A chaque ville, c'est la même question « Vous ne parlez pas espagnol, n'est-ce pas ? », le même échange de boîtes d'allumettes, la même commande de « deux cafés dans deux tasses séparés », le même bavardage des commanditaires.

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    Le film s'accompagne en outre d'une réflexion philosophique s'appliquant bien au flottement existentiel des personnages de Jarmusch dans leur espace. « La vie ne vaut rien », ou sinon que la rencontre des choses et des êtres, l'errance perpétuelle et le retour à la case départ. Le film commence dans les toilettes d'un aéroport et se finit presque au même endroit. Cette vie ne vaut rien car elle ne s'explique pas, elle reste absurde, mystérieuse, et incontrôlable. Le protagoniste joué par Gael Garcia Bernal met le point d'honneur à cette conception, déclarant que « Le reflet est parfois plus présent que ce qui se reflète ». Seule l'imagination est l'échappatoire à cette impasse, tout comme le tueur à gages use de « son imagination » pour pénétrer dans la forteresse. Si cette vision est en parfaite adéquation avec les films évasifs de Jarmusch, elle donne une certaine lourdeur à The Limits of Control, par l'utilisation de nombreux symboles (le premier plan du miroir, l'image finale face au tableau contemporain, l'écriteau sur la voiture...), perdant de cette poésie qui enveloppait les trajectoires des protagonistes. En effet, la volonté de soigner chaque réplique afin qu'elle ait sa pertinence sur l'existence, d'insister sur cette conception et sur la léthargie des êtres filmés rend le film trop lisse et prisonnier de son propre propos.

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    Cependant, l'histoire se déroule selon une chronologie stricte, tissant une vaste toile parcourue par un homme en costume. L'importance de la composition picturale et de l'art en général sert cette défragmentation de l'existence. Tout le film répond à une logique, se composant à la manière d'un tableau aux multiples couleurs. Chaque lieu visité apporte son esthétique particulière : spirales et fonds opaques pour la première ville ; ambiance orientale pour la seconde ; lande désertique pour le dernier arrêt. De même, le récit se divise en chapitres, annoncés par l'observation d'un tableau particulier : une femme nue précède l'intrusion de l'étrange muse espagnole ; la peinture d'une ville se superpose à un panorama cinématographique ; des pétales de rose rouge préméditent sur la fameuse scène de danse flamenco ; et le dernier tableau, blanc, vide, est un écho à tout ce voyage... Évidemment, la photographie du film est absolument extraordinaire, chaque image étant visuellement impressionnante et d'une beauté renversante. Tout le travail sur les couleurs de la ville, l'architecture des bâtiments et le goût pour les rues étroites et insalubres se retrouvent dans ce long-métrage.

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    Ce sens très plastique et l'unité du récit ne parviennent cependant pas à accéder à la poésie si particulière qui régnait dans les précédents films de Jarmusch. Le défaut vient du récit, qui répond à une mécanique cependant huilée. Parce que le protagoniste n'est plus « guidé par l'errance » mais qu'il suit un trajet dicté et cohérent, le rythme devient répétitif et lassant. Certes, cette régulation d'un quotidien fait écho au « contrôle » de ce personnage, qui répète chaque matin la même gymnastique méditative (par ailleurs les plus scènes du film, avec un beau travail sur le mouvement et le silence à l'écran), qui garde presque la même rigueur de bout en bout. Mais ce thème s'inscrit justement dans des limites trop strictes, donnant lieu à une mécanique froide plutôt qu'à la douceur mélancolique de Broken Flowers ou Dead man. De même, les interprétations manquent d'énergie et d'intensité, comme le visage impassible d'Isaach de Bankolé, malgré son beau tracé ; Gael Garcia Bernal juste convenable ; et même le merveilleux Bill Murray passant presque inaperçu. Les rencontres s'effectuent de manière fugitive, mais peinent à capter l'attention. Seule Tilda Swinton, toujours aussi efficace malgré sa perruque blanche, impose un magnifique monologue sur le cinéma. En outre, quelques scènes parviennent à offrir cette intensité émotionnelle, hors du temps et de l'espace, comme la danse vibrante dans le bar de la deuxième ville. Mais une grande partie du film se plie à la trop grande cohérence du trajet qui n'est plus hasardeux.

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    Par opposition, Broken Flowers jouait aussi sur un parcours bâtonné, le personnage joué par Bill Murray recherchant ses anciennes maîtresses, potentiels auteurs d'une lettre lui annonçant l''existence de son fils. Cependant, l'intrigue s'étoffait peu à peu, multipliant les indices roses et les sous-entendus, amenant à une confusion, un étouffement, un vertige émotionnel final grandiose. Dans The Limits of Control, le personnage, anonyme et solitaire, se retrouve piégé par les limites de cette organisation, tout comme le film lui-même.

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  • Je suis heureux que ma mère soit vivante

    Bleu(s)

    JE SUIS HEUREUX QUE MA MERE SOIT VIVANTE - Claude et Nathan Miller

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    Le bleu.

    Le bleu de l'enfance. Le bleu des blouses de mécanicien dans les garages. Le bleu des affiches, des murs peints. Le bleu du ciel, de la mer. Le bleu des draps, le bleu des objets. Le blanc de l'hôpital. Le blanc du visage de Thomas. Le bleu des yeux de Thomas.

    C'est un film presque bleu. Non, c'est un film bleu, empreint d'une douceur surprenante. Et pourtant, le malaise est là, l'amour se transforme en haine, la violence fulgurante s'installe progressivement, glissant ses racines dans les yeux ouverts de Thomas, silencieux face à sa mère.

    Le film de Claude Miller et son fils Nathan s'intéresse de près à la relation familiale, plus précisément celle d'un fils à sa mère qui l'a abandonné lorsqu'il avait cinq ans. Par un style sec, ces rapports ambigus, se calquant de près à un complexe d'Œdipe mal refoulé, sont décrits sans détours ni pathétisme. La rencontre tant attendue et tant crainte de Thomas adolescent avec sa génitrice, dont il conserve des souvenirs frappants, pouvant autant être malsains que tendres, est portée pourtant par la banalité et une décontraction inattendue. Seule la légère hésitation de la mère au moment de fermer la porte traduit son trouble. Derrière le maintien de chacun, encadrés par une photographie sublime aux couleurs lumineuses et aux contours lisses, réside en effet une folie, une frustration non comblée, un désir de violence.

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    Voilà en quoi le film est fortement dérangeant tout en étant porté par la grâce. Les pulsions de Thomas passent tout le temps par le non-dit, l'illustration fugitive par photographies ou souvenirs, quelques regards en coin ou les déclarations sur un ton innocent du petit demi-frère. Chaque dialogue ou réplique a son importance : un mot suffit pour tout faire vaciller, pour briser une certaine sérénité apparente. Cette tension prendra place tout d'abord avec le personnage du père dans la première séquence. Le film débute par une image classique d'une famille en vacances à la mer, où chacun coopère pour le groupe, joue son rôle. Mais rapidement, cette image se fissure, collage fragile qui se décompose, s'effrite peu à peu. Dès le départ, la distance s'instaure entre le père, boiteux au niveau physique mais aussi au niveau familial (son défaut semble symboliser cette fissure dans l'équilibre familial, ce manque que ressent le petit Thomas), et le fils. Question simple sur la mère, qui traduit déjà un désir de l'enfant.

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    Le complexe d'Œdipe est sous-entendu tout au long du film. Désir sexuel sans cesse effleuré, jamais avoué, permettant d'aborder de manière jamais exagérée la thèse freudienne. De courtes images, fugitives, émettent le doute sur ce traumatisme. Les corps nus de deux amants se baladant sans gêne dans un petit appartement vétuste, frôlant les têtes de deux enfants ; le regard sous la jupe courte ou le Tee-shirt qui bâille de la mère ; les déclarations fanfaronnes du demi-frère... L'accumulation de petits détails malaisés au fil du film arrive cependant à l'acte fatal, à la fois inévitable et inattendu. La tension dramatique monte de manière très subtile et efficace, à travers de courtes scènes où quelques répliques et gestes brisent ou tissent le lien ténu entre les personnages. La couleur bleu, à la fois glaciale et enfantine, est le tableau de toutes ces souffrances étouffées, de cette ardeur contenue.

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    Je suis heureux que ma mère soit vivante doit enfin une grande partie de sa force à l'excellente direction des acteurs. Vincent Rottiers (également à l'affiche d'A l'origine, très beau film de Xavier Giannoli et de Qu'un seul tienne et les autres suivront de Léa Fehner, le Jeune Prix Louis-Delluc de cette année) est sublime à l'écran, incarnant cette frustration douce et brutale de Thomas avec une grâce magnifique. Les deux actrices interprétant les deux mères sont d'une justesse impressionnante, surtout Sophie Cattani, affichant cette fierté directe et simple d'une femme à la fois brisée et rendue forte par sa misère. Le père, Yves Verhoeven est également très juste. Et les enfants sont surtout extrêmement bien dirigés, montrant cette dureté sans pudeur ni excessivité.

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  • Compte-rendu Du Grain à Démoudre - 1

    LE GRAIN A DEMOUDRE - EDITION 2009

    (Partie 1)

    J'étais tombée par hasard, par le biais de la miraculeuse Internet, sur le site du Grain à démoudre. Deux éléments frappent lorsqu'on découvre ce festival de cinéma : tout d'abord son nom, très original, visant à avoir une approche jeune et vivifiante du cinéma, organisée par de jeunes graines de cinéphiles en calage, considérant le 7ème art comme une matière à démoudre, source d'expérimentations, de découverte, d'ouverture. Ensuite, le plus surprenant est l'âge de ces jeunes organisateurs « de 12 à 25 ans ». parrainé par Claude Duty et Patrice Leconte, le « Grain », comme disent les habitués, s'est considérablement développé en dix ans. De multiples activités s'y sont mises en place, ces jeunes Normands cherchant toujours à imaginer de nouvelles attractions sources de débats et de purs bonheurs artistiques.

    Quand je suis arrivée, j'étais l'une des premières des jurés - car il y a en effet au moins cinq jurys différents comprenant une cinquantaine de personnes - débarquant au milieu de ce festival. Tout de suite, une ambiance chaleureuse et sympathique s'impose, exacerbée par cette passion du cinéma que chacun partage à sa façon. Loin d'une atmosphère tapageuse et de plus en plus conventionnelle d'une festival comme Sarlat, chaque conversation ou discours apporte sa sincérité passionnée, sa pertinence personnelle. Je ne saurais dire le nombre de personnalités intéressantes que j'ai rencontrées, avec qui l'on peut entamer des conversations sérieuses, loin des compétitions habituelles dans les foules comme à Sarlat : jeunes organisateurs, bénévoles, photographes, cuisiniers ou barmans (hé oui, même eux !), autres jurés et réalisateurs de diverses nationalités... Tant de monde virevoltant, se croisant, échangeant à propos des films en compétition...

    Voici, de manière concise, malheureusement, quelques critiques de tous les films vus à Gonfreville L'Orcher, sélection d'une grande qualité, surtout au niveau des courts-métrages.

    Étant donné que je me trouvais dans le jury scénario, la critique de la plupart des films prennent en compte ce critère.

     

    • Les courts-métrages

     

    Les Amies qui t'aiment

    Alexis Van Stratum (France/Belgique)

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    Alors que tous les autres courts-métrages de la compétition reçurent au moins un prix au festival, celui d'Alexis Van Stratum, jeune cinéaste belge issu de l'INSAS, méritait pourtant une distinction. Les Amies qui t'aiment s'appuie sur une unité de temps et de lieu efficaces, tendant à faire éclater les tensions entre ces personnages cloisonnés dans leur société. Le réalisateur explique être parti d'une génération aristocratique en voie de disparation dans la société de son pays, où les femmes, particulièrement, sont conditionnées dans un souci du paraître et des convenances pleines de préciosité. Le début du film, en effet, présente avec un humour acide ces personnages « coincées » et aigries, aux conversations convenues et au jeu outré. La mise en scène semble se plier à cette rigidité, restant sobre, jouant sur des champs/contrechamps classiques dans un décor soigné et ordonné, luxe des teintures bleu roi et des pâtisseries crémeuses. Le dialogue révèle l'hypocrisie de chacune, recélant de sous-entendus cyniques. Cette tendance un peu caricaturale qui peut agacer au début est curieusement détournée par l'éclatement soudain de toutes les valeurs. Ces femmes, interprétées par d'excellentes comédiennes de tous âges, retrouvent une forme d'humanité par leur plaidoyer chanté et dansé, tandis que la caméra retrouve une légèreté folle, embrassant ces « amies », réunies pour un court moment de révolte.

     

    L'Autre Monde

    Romain Delange

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    Coup de cœur personnel du festival, le court-métrage de Romain Delange réussit à distiller des émotions incroyables à travers un procédé narratif original et maîtrisé. Le film fonctionne sur une dualité, opposant les deux parcours de deux amis entrant dans l'âge adulte en 1995. Tandis que l'un découvre le monde du cinéma et ses excentricités, l'autre s'habitue au quotidien répétitif de l'armée des Casques Bleus en Bosnie-Herzégovine. Le récit du premier et ses impressions sont restitués par ses lettres lues en voix-off, tandis que se déroule à l'écran, à travers de courtes scènes illustratrices, les activités de l'autre. A l'excitation de l'un s'oppose la solitude et rêverie de l'autre, où l'écriture fébrile et riche en événements contraste avec l'ambiance bleutée et froide de la Bosnie-Herzégovine. Le film est de plus, extrêmement bien écrit, car tout le récit est porté par le rythme de la lecture des lettres de l'ami. Mais la fin du film est, plus que tout, un hommage vibrant au cinéma, une offrande incroyable à l'ami éloigné. Romain Delange parvient non seulement à installer une cohérence esthétique et narrative parfaites dans ce format, mais aussi à atteindre une émotion d'une force sidérante pour un court-métrage.

     

    L'Année de l'Algérie

    May Bouhada

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    L'Année de l'Algérie est un court-métrage assez curieux et inégal. Partant de bonnes intentions et d'une mise en abîme originale, le film peine cependant à maintenir un rythme efficace, ou à diffuser ses idées avec suffisamment d'émotion et de force. Un réalisateur cherche le couple idéal pour interpréter ses deux héros algériens, mais il n'est pas à l'abri de la caricature ou de l'exagération. Les candidats (parmi lesquels se trouve l'excellente Sabrina Ouazani, à qui l'on donne malheureusement trop de seconds rôles) restent peu convaincants, causant le désespoir du réalisateur, Algérien de pur souche. Le film donne une certaine sincérité à travers son personnage, voulant défendre une vision juste et pure de l'Algérie. Mais il manque à L'Année de l'Algérie une certaine maîtrise narrative qui aurait pu mieux cerner le discours et moins le servir en éléments et anecdotes disparates.

     

    Paradis perdu

    Oded Binnun et Mihal Brezis (Israël)

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    Paradis perdu est un court-métrage très charnel, filmant les corps entrelacés et dorés d'un homme et d'une femme israéliens dans une chambre d'hôtel. Si la photographie est très belle, peaux lisses et ocres se frottant avec grâce, une grande partie du film se perd dans la description d'un rapport amoureux plutôt banal. La chanson du générique, par exemple, brise la beauté fragile installée par seulement quelques plans, de même que les dialogues assez lourds et convenus. Cependant, il faut reconnaître au court-métrage un parti pris de plus en plus présent dans le cinéma israélien, dénonçant la lourde répression sur l'amour interdit. Dès que ces jeunes gens se sont rhabillés, une distance s'établit entre eux, les vêtements imposés par la religion, tel le voile, agissent comme des barrières à tout contact. Cette pudeur extrême rappelle le magnifique film Eyes Wide Open.

     

    De si près

    Rémi Durin

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    Film d'animation au procédé classique, De si près reste cependant efficace et émouvant. Il s'appuie sur l'alternance entre la promenade sereine d'un grand-père au parc, où il retrouve par flashs des bribes de sa vie terrifiante de soldat pendant la guerre. Si d'autres films d'animation ont innové avec plus d'originalité le jeu passé/présent comme Persépolis ou Valse avec Bashir, De si près, peut-être parce qu'il se tourne vers un public plus jeune, reste dans une certaine sobriété et douceur. Le trait est léger, franc et l'animation assez lente, substituant aux enjambées dans la neige les trébuchements dans la crasse et le sang des victimes. Mais très peu de scènes, comme celle du souvenir de la femme aimée, réussissent à utiliser l'animation comme une transformation fantaisiste et terrifiante de la réalité, métaphores du sentiment. Le film est un peu trop narratif et s'appuie sur des codes déjà vus telle la promenade au parc, motif de la relation grand-père/petite-fille grandement utilisé dans de nombreux albums, lieu de méditation inévitable pour se souvenir. Mais pour un court-métrage, cette histoire reste soignée et d'une jolie sincérité.

    La deuxième partie du compte-rendu accordée aux longs-métrages. : ici