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  • Bright Star

    « Nous avons tissé une toile... »

    BRIGHT STAR - Jane Campion

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    Du festival de Sarlat, décevante manifestation (excepté pour sa rétrospective de films soviétique) de par son ambiance tapageuse et la qualité moindre des films projetés, j'emportais néanmoins le souvenir inaltérable du nouveau film de Jane Campion. Avec quelques hésitations, je le revus une seconde fois en salles et la charme fut le même. Bright Star, parce qu'il est une histoire d'amour romantique pure, est un véritable poème audiovisuel, une œuvre à la préciosité ensorcelante.

    Le film raconte la relation amoureuse pour le moins platonique entre le poète John Keats et la couturière Fanny Brawne, dans l'Angleterre du début du 19ème siècle. Bright Star est une oeuvre extrêmement romantique, dans la lignée du courant auquel se rattache aujourd'hui le poète, restituant ses motifs à travers une photographie éblouissante et des idées de mise en scène très poétiques. Le film restitue les brpap.jpgmots de Keats dans sa forme originelle, où ses deux papillons sur papier se transposent à l'infini dans la chambre de Fanny, transformée en sphère à papillons vivante. Le papillon, insecte insaisissable et fragile mais éclatant de beauté, est le symbole le plus représentatif de cette histoire. Comme la mort tragique de Keats, comme un amour trop vite consumé, les papillons ont une vie éphémère et leurs cendres s'éparpillent rapidement sur le sol de la chambre. Il représente aussi ces deux vers qui ouvrent le recueil Endymion que découvre Fanny : « A thing of beauty is a joy for ever », où l'éphémère, parce qu'il est si précieux, se transforme en éternité. Autre topos romantique, la nature joue un rôle essentiel dans la découverte des premiers sentiments. Si l'hiver et l'automne annoncent la mort et la maladie, le printemps suit de près les premiers émois, où les fleurs s'ouvrent à l'image des premiers baisers donnés. De plus, ce sont ces forêts qui donnent l'occasion aux deux amants de se retrouver, étant généralement séparés par l'architecture de l'appartement. Les champs et les arbres permettent le vagabondage des deux âmes, leurs incertitudes et leurs émotions : Keats perché dans les fleurs de cerisiers fait écho à Fanny étendue dans les lilas. La magnifique photographie du film, tour à tour éblouissante ou glacée, saisit parfaitement ces sensations.

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    La sensation : elle est justement le pouls et le cœur du récit. Étouffés par la pudeur et la discrétion de la société anglaise, les deux amoureux, jamais amants, ne peuvent que s'effleurer, se regarder, se caresser. Loin de la passion dévorante et charnelle de La leçon de piano, ici, tout contact, que ce soit par les yeux ou les mains, a son impact. « la peau est une mémoire » affirme Keats, seul moyen de retenir chaque preuve d'amour, chaque mouvement de l'être aimé. De plus, ce qui provient de l'être lui-même est essentiel à la survie de chacun, que ce soient les broderies de Fanny ou une mèche de ses cheveux. L'objet comme création est un moyen de chérir indirectement : les lettres sont embrassées, de même que la taie d'oreiller brodée pour le petit frère de Keats. Le contact est un moyen de survie. A travers la cloison, Keats imagine le visage de celle qu'il aime, presque pressé contre sa poitrine. Fanny désespère et s'alite lorsqu'elle ne reçoit plus de lettres. Par ailleurs, la maladie du jeune homme provient autant de l'agressivité du temps que de sa distance avec la muse. Les rondeurs douces de Fanny s'opposent et complètent la maigreur et pâleur de John. La scène de l'annonce de la mort de ce dernier est par ailleurs très forte : Abbie Cornish s'écroule, haletante, vidée de tout le désir qui la tenait debout, agonisante face à la rupture.

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    Mais plus qu'un duo amoureux, le film est même un trio amoureux. En effet, le personnage du poète quelque peu grivois joué par Paul Schneider partage pour Keats une même affection, presque fraternelle ou paternelle, surveillant le succès et la santé de son compagnon. Une scène décrit admirablement la complexité des rapports entre ces trois protagonistes au début du film : le jour de la St-Valentin, Keats effectue une sorte de crise de jalousie, se méprenant sur le billet vengeur envoyé par Brown. Les trois personnages se suivent l'un l'autre, tentent de capturer et de conforter ce petit papillon fébrile et fragile qu'est Keats. La qualité du film tient également beaucoup à ces rôles secondaires ; la famille de Fanny est tout aussi ambivalente, chérissant à la fois la fille aînée tout en sentant son détachement progressif. La petite sœur est ainsi à la fois jalouse et fière de sa grande soeur. Le frère est quand à lui le gardien et le témoin constant, un peu comme Brown, de Fanny, surveillant tous ses déplacements, répondant à ses demandes. De très belles scènes soulignent ce rapport aux autres, comme celle où Fanny et Keats, en arrière-plan, s'immobilisent à chaque regard de la petite fille qui les précède. Corps qui doivent s'immobiliser, sous le coup du temps, de la mort. Le personnage de Brown est cependant le plus complexe, le plus étrange, sorte d'ours vulgaire et coquin, mais empli d'affection. Voyant Fanny comme une menace, il n'hésite pas à la séparer de Keats, celui-là même qu'il « abandonnera » pour la jeune servante. Paul Schneider, qui avait déjà un rôle de plaisantin ambigu dans The Assassination of Jesse James deux ans auparavant, se révèle ici d'une subtilité beaucoup plus approfondie et efficace. Tout son attachement au poète, néanmoins caché par la pudeur, alors qu'il est extrêmement extraverti pour d'autres sujets, s'exprime admirablement lors de cette scène où il martèle « I have failed John Keats » ou celle où il annonce sa mort, entre gêne et compassion.

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    La structure du film se construit selon deux motifs représentatifs des deux amants. La couture qui ouvre le film et définit Fanny agit ainsi comme un microcosme des liens amoureux. Les premières images montrent l'entrelacs des fils sur une robe, à l'image de la rencontre entre Fanny et le poète, convergeant de salons en salons, de réceptions en réceptions jusqu'à leur liaison. Par ailleurs, chaque fois que Fanny ne s'intéresse pas à Keats, elle répand sa passion dans l'élaboration de ses vêtements, tout comme la pianiste muette de La Leçon de piano, dérivant en cela son amour sur un objet autre que son plaisir. Dès qu'elle se lie au poète, plus aucune scène ne la montre en train de coudre. Mais cette action s'étend maintenant à l'échelle humaine et sentimentale, non plus matérielle. « Nous avons tissé une toile » affirme John Keats à la jeune fille lors de leurs adieux. Un univers romantique où rien ne compte plus que le visage et le corps de l'autre, un petit refuge où ils sont blottis l'un contre l'autre.

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    A l'exact opposé de ce thème de la couture, la poésie soutient et définit John Keats. Si le corps de Fanny entretient sa survie, il est aussi le moyen d'inspirer au poète ses plus beaux vers, insufflant dans sa plume son désir grandissant. Bright Star est enfin un ode à la poésie, thème rarement présent sur le grand écran. Ainsi, Jane Campion sublime la poésie de John Keats par les symboles poétiques, mais aussi le langage et la prosodie récitée par divers personnages. Dans les salons, on discute avec préciosité les dernières compositions des poètes du siècle, des chœurs de jeunes hommes chantent, Fanny apprend par cœur le premier couplet d'Endymion... Le film réussit à introduire habilement ces passages de lecture de poèmes, en faisant un élément narratif et nécessaire à son atmosphère. La poésie est à la fois complément et essence de l'image. La plus belle scène est sans contexte le travelling arrière final sur Fanny Brawne, marchant dans la forêt, les cheveux coupés comme symbole de destruction du passé, faisant son propre deuil pour Keats. Cette scène est forte car la voix de Fanny et son avancée à travers les arbres traduisent à la fois son épuisement et une forme d'espérance. Car John Keats restera vivant malgré tout, à travers ses mots, ses vers, son étoile brillante.

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  • Invictus

    Humanité

    INVICTUS – Clint Eastwood

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    De l'année 2009, j'avais regretté l'absence de quelques critiques de films, notamment celles des deux films sortis coup sur coup de Clint Eastwood : The Changeling et Gran Torino. J'avais par ailleurs pris de nombreuses notes sur le premier, en vue d'un devoir sur le scénario, mais le manque de temps, la longueur de ce film magistral et empli de rebondissements m'ont amenée à me détourner d'Eastwood pour passer aux frères Coen (pour Burn after reading), cependant aussi complexes et méticuleux.

    Mais il est cependant étrange de constater la formidable vitalité de l'acteur-réalisateur qui, depuis Million dollar baby, ne cesse de compiler succès public et l'enthousiasme presque unanime des critiques. Eastwood est en train de gagner, en l'espace de moins de deux ans, une popularité saisissante et sidérante, car ses films s'adressent au grand public, au large, et ce, malgré les principes américains qui y sont profondément enracinés.

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    Invictus signifie «invaincu » en latin, issu d'un poème victorien qu'aurait lu Mandela en prison, ce qui lui aurait permis de vivre. A présent, les principes victoriens font partis de la volonté du nouveau Président d'Afrique du Sud, prêt à tout pour faire gagner la coupe du monde de rugby à l'équipe la plus misérable et critiquée (autant que nos Bleus français). Évidemment, le film joue beaucoup sur son slogan populaire et empli d'espoir, articulant avec clarté l'arrivée au pouvoir de Mandela dans un pays déchiré par la haine entre Blancs et Noirs, ses tentatives de redressement de l'équipe, sa réhabilitation progressive jusqu'au match décisif. Le coup de brio de Eastwood est d'avoir su autant faire partager une intrigue sportive que de démontrer toute l'imbrication politique et sociale qui en dépend avec une belle subtilité et maîtrise. Comme toujours, le film a ainsi plusieurs degrés de lecture, ce qui explique son caractère très populaire. Dans The Changeling, le combat courageux de la femme du XXème siècle se mêlait au portrait d'un meurtrier. Gran Torino décrivait à la fois le portrait d'un vieil homme en proie à la solitude, semblant redécouvrir les autres, que celui des nouvelles générations immigrées. Ici, le constat d'une Afrique bâtie sur la ségrégation et l'espoir reposant sur la figure du nouveau Président accompagnent les tribulations des rugbymen. En deux heures douze, Eastwood compose une fresque humaniste et humanitaire selon son rythme toujours efficace et sa mise en scène ample.

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    Consacrons une critique à la manière dont le réalisateur parvient à distiller son intrigue autour d'un sport rude et aujourd'hui moins en vogue que notre football national. Le film sait intéresser le spectateur lambda, pas forcément amateur de sport comme moi par exemple, lui faire comprendre les enjeux et l'exaltation du match. Certes, l'intrigue fonctionne d'autant plus qu'elle dessert la stratégie intelligente de Mandela pour unifier son pays, mais il est rare de voir le sport filmé d'une telle façon, jouant sur les rapports entre temps et espace. Le travail sur le son, notamment, est impressionnant. Le micro situé dans le ballon restitue parfaitement la violence assourdissante des chocs entre les cuirasses des joueurs, les coups et toute la tension délivrée en cours de match. De plus, tout au long d'Invictus est sous-entendue cette question tenant de la réalisation : Comment filmer le sport au cinéma ? Comment éviter les effets propres à la télévision ? Si Eastwood emprunte les dispositifs vidéos situés dans les stades ou les ralentis, il joue aussi admirablement sur la temporalité. En fin de match, le temps semble se suspendre, les gestes ralentissent et s'alourdissent, sorte de fièvre hagard et de fatigue insupportable qui maintient les joueurs de rugby – et leurs supporters - dans un état léthargique. Et dès l'ultime lancer, ce temps explose, éclate à l'image de la joie attendue avec espoir.

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    Bien plus que la dimension sportive, le film excelle dans la peinture historique d'un pays livré aux risques de sa reconstruction sociale et politique. Le personnage de Nelson Mandela est dépeint de manière très directe et franche, redonnant à l'homme son humanité, sa générosité et son élégance. Morgan Freeman est toujours aussi parfait dans son interprétation. Il y a dans la manière de faire le portrait d'un homme politique et de ses actions des ressemblances avec Harvey Milk de Gus Van Sant. Le même style de point de vue, à la fois proche et très respectueux du personnage, s'inscrivant dans l'optique de l'hommage et du courage, tout en évitant l'excès d'éloges. Invictus sous-entend le passé douloureux de cet homme sans flash-back, ceux-ci n'étant pas nécessaires tant le parcours singulier de Mandela s'inscrivent dans le visage et les paroles de Freeman. De même, les quelques scènes rétrospectives vécues par l'entraîneur dans l'ancienne cellule du Président restent des moments tenant du fantomatique, d'une empreinte du passé ancrée encore quelques instants au présent. Par ailleurs, la photographie est très intéressante sur ce passage, étrangement illuminée. Le personnage de Mandela semble enfin représenter un idéal de Président, plein de sagesse et de vitalité, loin de toute corruption, médiatisation et démagogie. Il se pourrait que derrière cette figure se dessinent les espoirs placés envers le nouveau Président des États-Unis... cela n'est qu'une hypothèse mais un tel portrait humaniste s'inscrit dans le regain de confiance gagné récemment par le pays américain et son vote massif en faveur d'Obama.

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    L'Afrique du Sud est également illuminée par la photographie solaire, les couleurs claires et les contrastes peu marqués. Le film montre très clairement les ségrégations raciales entre Blanc et noirs, le contraste entre les minorités protestantes aisés et le reste du pays plongé dans la misère. La première scène du film situe efficacement ce contexte, les enjeux et les différences de toute l'histoire : deux grillages, l'un tordu et secoué par des mains d'enfants africains pétillants, l'autre reposant sur les doigts blancs des jeunes joueurs de rugby. Entre eux deux passe la voiture de Mandela, seul médiateur possible. Le film joue énormément sur le rapport à l'espace pour exprimer cette distance progressivement annulée. La situation des gardes du corps en est un excellent exemple : placés dans un espace exigu au Palais alors que les autre secrétaires ont droit à des pièces spacieuses, les gardes affiliés et fidèle de Mandela se voient contraints de partager le bureau avec des Blancs issus des forces spéciales. De l'arrogance et du cynisme, ils passent peu à peu au registre amical et finissent par se mélanger dans ce petit lieu d'organisation. Cependant, ce curieux contraste, tout en étant clair évite tout manichéisme ou caricature. Comme dans Gran Torino, le film mêle à la fois les images traditionnelles d'une culture tout en privilégiant un regard humain et sincère sur les personnages. A l'énergie des petits enfants noirs des quartiers pauvres répond la fraternité de l'équipe. A la jeune aide souriante à domicile de Mandela se confronte la fiancée aimante du capitaine. Le film réussit à dépeindre le principe d'opposition farouche présente en Afrique du Sud à l'époque, et à montrer le démantèlement de cette situation par le biais de diverses figures : les gardes du corps, les policiers et les enfants, la relation entre la bonne noire et la famille de l'entraîneur, et la popularité croissante du Président et de l'équipe des Springhot. Cependant, on peut regretter que le personnage du capitaine ne soit pas plus nuancé et défini, rôle dans lequel Matt Damon semble un peu pâlot face au grand Morgan Freeman. Mais le film est aussi la confrontation entre ces deux acteurs intéressants, l'un en pleine ascension explosive, l'autre d'une maîtrise et sagesse parfaites.

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    Cependant, derrière le récit historique se glisse tout de même un esprit farouchement américain que défend Clint Eastwood dans tous ses derniers films (sauf peut-être The Changeling), à savoir tout le respect des valeurs démocratique. Outre la recherche d'un Président idéal, la question de la tolérance entre les différents peuples, déjà présente dans Gran Torino,reste issue du pays américain où se joue tout le respect des populations immigrées. De plus, la chaleur du film et son énergie ne peuvent passer que par ces valeurs américaines que sont l'esprit de communauté, le mixage social, le patriotisme... La religion est également toujours présente, à travers certains hymnes ou ce court passage (néanmoins un peu inutile) dans l'église. Mais elle est encore un moyen d'action plutôt impuissant, comme dans The Changeling, où le combat du prêtre joué par John Malkovich reste vain. Autre détail, la musique, composée par son fils Kyle Eastwood, dont je ne suis pas une fervente admiratrice, comporte ces mêmes relents surannés et assez pénibles (à l'exception des quelques chants africains), même s'ils s'adaptent finalement au propos du film. On retrouve enfin une même composition ample et aérienne des mouvements de caméra, d'autant plus adaptés aux dimensions du stade et aux événements s'y déroulant. Invictus s'amuse même un peu avec les impressions qu'impriment une telle démesure, faisant croire de nombreuses fois à la possibilité d'un attentat : le passage de l'avion en est un bon exemple, néanmoins symbolique de cette fameuse frayeur de l'explosion issue du 11 septembre.

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    Invictus est une nouvelle preuve de la qualité du travail de Clint Eastwood, trouvant toujours une pertinence autant au niveau historique que du côté de l'humanité universelle

  • Nouvelle année 2010

    Passage à l'année 2010

    C'est bien après dix annnées douloureuses et généreuses, riche autant en désillusions qu'en découvertes, passant des catastrophes que sont les guerres, les attentats, les tsunamis et épidémies ; aux réussites ou échecs politiques, aux projets de réformes terrifiants ou avortés ; à la chute économique aux effets latents et terriblement pervers ; aux morts et célébrations inévitables. Je ne vais pas m'étendre sur un domaine autre que culturel, les médias et spécialistes sachant mieux commenter et analyser les événements qui ont rythmé cette première décennie du XXIème siècle et leur impact sur notre humanité.

    Je m'en tiens donc toujours à ma passion des arts, cependant étroitement liée aussi bien à l'histoire individuelle que collective, personnelle autant qu'universelle.

    Pour cette dixième année, comment ne pas oublier l'impact que laissa une fois de plus la dernière pièce de Wajdi Mouawad à Avignon, Ciels, monstrueuse démonstration des capacités destructrices de l'art sur le monde d'aujourd'hui, se nourrissant de cette peur de l'attentat générée depuis le début du siècle ? Comment ne pas fondre d'émotion face au visage immortalisé sur la pellicule de Penelope Cruz, perle brisée mais intacte sur les images des Etreintes brisées de Pedro Almodovar ? Ou frissonner face à la punition cinématographique sanglante affligée aux bourreaux de l'historie dans Inglorious Basterds de Quentin Tarantino ?

    Ce ne sont que quelques exemples, qui peuvent être complétés par la formidable revitalisation de certains pays, tel le monde oriental, où des pays ravagés répondent avec audace aux problèmes : la clandestinité furieuse et chaleureuse des Chats persans ; l'oppression et la soumission dans Eyes Wide Open, la poésie révoltée du Temps qu'il reste, le traditionalisme étouffant chez Tokyo Sonata ou Still Walking... Face à ce siècle, la plupart des artistes semblent étrangement s'être tournés vers la pertinence de leur art et son pouvoir, créateur et destructeur, face au monde d'aujourd'hui. Est-ce la nécessité de fixer les événements, de répondre aux nombreux conflits de l'histoire actuelle par cette action de filmer, ou de manipuler un autre art. Filmer dans la clandestinité, filmer au-delà des normes, filmer fictif ou documentaire pour immortaliser, tel le sourire de Lena, chaque instant.

    « L'oeuvre d'art possède un impact sur le monde d'aujourd'hui. » a déclaré un des frères Dardenne (qu'il m'excuse mais je suis incapable d'affirmer duquel il s'agit). Je voudrais souligner en effet la qualité des œuvres cinématographiques de cette dernière année, où de nombreux réalisateurs, renommés ou encore jeunes, retournent souvent à la source même de leur art, cherchant comment imprimer les plus belles images visuelles sur la pellicule ; comment narrer avec efficacité un écho de ce qu'ils observent ; comment livrer l'émotion la plus forte pour heurter leurs spectateurs. Même un réalisateur comme Michael Haneke, qui semble s'intéresser aux prémices du nazisme dans Le ruban Blanc, s'interroge par sa démarche sur la violence et sa suggestion à l'écran.

    Et à l'aube de 2010, le nouveau film de Jane Campion, retour après les succès de La leçon de piano, revient aussi à une forme d'essence par cette histoire d'amour pure, portée par la grâce, aussi fragile qu'éphémère, tel un papillon. Une telle histoire, classique, dépouillée de tout jugement, trouve sa place dans une société revendiquant de plus en plus l'abondance et la surenchère. Bright Star apporte une bouffée de beauté et de vérité, révélant étonnamment des valeurs universelles, des sentiments évidents qui semblaient avoir été occultés par cette activité consommatrice. Comme si les artistes comprenaient d'un seul et même geste la nécessité de raviver ce qui constitue normalement notre humanité.