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  • Regard sur les Césars 2010

    CESARS 2010

    L'an dernier je m'étais un peu mise en colère pour la cérémonie des Oscars et des Golden Globes, deux manifestations qui récompensent de manière souvent très convenue. Il faut dire que les prix annuels dans nos industries cinématographiques bien développées sont marqués par de nombreux défauts. Et pour illustrer mon mécontentement, je vais bien évidemment critiquer les Césars, devenu show télévisuel de qualité au fil des années, avec son lot habituel d'applaudissements, de robes et costumes, de numéros de présentateurs, d'hommages et de surprises, néanmoins rares.

     

    Tout d'abord, concernant la sélection des films, il faut constater une fois de plus l'absence cruelle des comédies, souvent reléguées en second plan çà des Césars techniques ou, au mieux, à celui de la Meilleures première œuvre. Constatons ainsi l'oubli du second opus d'OSS 117, réduit aux meilleurs décors et aux costumes, alors qu'il est l'un des films français les mieux écrits du moment, notamment au niveau de ses dialogues truculents et pertinents. Seul Les beaux gosses, du dessinateur de BD Riad Sattouf, mérite une petite distinction. Comme nous l'avais constaté Mme S-P en cours, les nominations les plus honorifiques ne concernent que des drames, et le genre de la comédie, pourtant bien plus ardu et complexe, n'est pas encore assez reconnu dans nos industries où se jouent les lois du privilège et de la distinction.

     

    Ensuite, pointons cette pratique de l'hégémonie, où un film emporte un lot de nominations, anticipant d'avance sur le palmarès. En effet, Un Prophète, avec ses treize nominations et son passage remarqué à cannes et dans les salles, écrasait d'ors et déjà quelques films remarquables, tel Welcome ou Les Herbes folles. Certes, le film de Jacques Audiard est brillant d'intelligence et de violence, méritant les Oscars du Meilleur Film, Réalisateur ou du Scénario, mais une telle présence écrasante paraît exagéré. Dès le départ, tous les médias le proclamaient favori, ce qui est finalement le cas, à neuf Césars, ôtant tout effet de surprise, provoquant une certaine désillusion en cette Cérémonie, inhibant la qualité de certains films.

     

    Un film comme Welcome de Philippe Lioret, dont certains savent que j'aime à le défendre et à continuer de l'admirer, méritait bien plus que cette ignorance. Si son scénario s'avère assez classique dans son développement, en comparaison avec le rythme particulier et captivant d'Un prophète, le film aurait pu prétendre à certains prix, tels celui de la Photographie, de la Musique, et plus encore de l'Interprétation masculine. Le doublé du jeune acteur de Jacques Audiard est ainsi assez incompréhensible, éclipsant l'excellent Vincent Lindon qui, outre sa retenue confirmée dans Welcome, avait également brillé dans Melle Chambon de Stéphane Brizé.

    Suite à une discussion sur « l'oubli » du film de Philippe Lioret avec mes proches, vint cette possible hypothèse d'une mise à l'écart voulue de ce film polémique. Certes, Un prophète est tout aussi pertinent et provocateur que Welcome, mais son propos incisif est pleinement accepté, apprécié, et moins débattu que la dénonciation plus ciblée et radicale des conditions des immigrés à Calais chez Philippe Lioret.

     

    Dans la même veine, Les Herbes folles fut également superbement ignoré, sachant que le film fut apprécié à une moindre mesure à sa sortie, nombreux critiques hésitant évidemment entre la critique sincère et cette désagréable pratique du respect envers le réalisateur, dont les Herbes folles retiennent plus l'attention par son nom et son âge, et non par l'essence même du film. Ainsi, à Cannes, il y avait eu ce Prix Spécial sensé honoré mais déshonorant généralement le film, sorte de prix de consolation ridicule mais qui valut à Alain Resnais l'un de ses meilleurs discours teinté d'ironie subtile et d'hommage pur au cinéma, face à toute cette hypocrisie exaspérante. Le film n'a remporté aucun prix, peut-être un nouveau moyen de prouver que le réalisateur déroute toujours autant par sa fantaisie.

     

    En outre, citons toutes les incohérences et aberrations de la sélection des films, réunissant parfois deux fois le même acteur (Tahar Rahim, ou encore François Cluzet), le choix de films « populaires » à défaut de la qualité (Le concert, énorme succès public mais néanmoins véritable échec honteux pour ma part) ou encore les rassemblements éclectiques. Le meilleur exemple reste sans conteste les nominations pour les films étrangers : au même titre que le magistral Ruban Blanc, les très bons Harvey Milk et Gran Torino siègent deux gros blockbusters, Avatar et l'affreux Slumdog Millionar, un charmant film d'animation belge panique au village et le film très particulier d'un tout jeune réalisateur, J'ai tué ma mère. Une sélection pour le moins surprenante, réunissant des films de qualité attendus, des choix audacieux, et certains (un en particulier puisque que je n'ai pas encore l'occasion de découvrir le long-métrage révolutionnaire de James Cameron) dont la place reste exagérée.

     

    Concernant le Palmarès en lui-même, si j'approuve le choix d'Un Prophète, jusqu'à une certaine mesure cependant, je reste choquée par des choix très convenus et abondant dans le sens du public. C'est la présence d'Un concert au palmarès qui provoque le plus cette colère. Si sa critique n'a pas été publiée sur ce blog, le film de Radu Miheileanu est peu intéressant, surenchère de clichés russes et surtout français, dressant à grands traits grotesques ses personnages (sans exagérer : les protagonistes russes aiment boire et faire la fête, tandis que leurs antagonistes français aiment les bonnes manières et le luxe discret, et tout directeur du Chatelet s'avérant homosexuel porte bien évidemment des cravates ou des chemises roses !), s'appuyant sur un scénario sans grande audace et surtout réalisé de manière plate et très académique. L'Oscar du meilleur son et de la meilleure musique sont surprenants au vu de la qualité passable d'un film complaisant, d'autant plus que les musiques sont surtout des reprises. Le travail sur le son n'a pas de grande portée, notamment sur le passage du concert (par ailleurs dirigé de manière très superflue par l'acteur), concert dont il était possible de saisir plus subtilement l'émotion plutôt qu'une surenchère de travellings et de plongées.

    Autre récompense convenue : celle des Meilleures costumes, toujours décernée à un film d'époque, comme Coco avant Chanel. De même, Isabelle Adjani, dont je n'ai malheureusement pas vu l'interprétation dans La Journée de la jupe, ne surprend pas du tout par sa cinquième récompense dans ce domaine, ce qui peut commencer à agacer, reléguant dans l'ombre une actrice sensible telle Sandrine Kiberlain. Le choix de Mélanie Thierry paraît également très convenu, actrice aux choix de films moyens, contrairement à la jeune Pauline Etienne qui sidère plus par sa présence dans des films nouveaux et originaux.

     

    Signalons enfin quelques absences regrettées de certains films intéressants dans le paysage français de cette dernière année de la décennie : le très beau et dérangeant long-métrage de Claude et Nathan Miller, Je suis heureux que ma mère soit vivante ; le premier film à la construction spiralée et aux interprétations excellentes de Matthias Gokalp, Rien de personnel ; le dernier film sympathique de Bruno Podalydès, Bancs publics ; et enfin quelques incontournables dans le cinéma étranger, Etreintes brisées, Le Temps qu'il reste, Inglorious Basterds...

     

    La cérémonie des Césars est tout autant surprenante au fil des années par son absence de surprises et ses choix, certes très honorables dans l'ensemble, mais convenus, attendus, sans grande audace ou prise de risque, restant à la surface d'une certaine qualité pleinement assurée et acceptée et ne découvrant pas, ne révélant pas de noms, attirant uniquement l'attention sur ce qui avait déjà été remarqué. Par la plupart de ses choix, l'intérêt des Césars semble plus se diriger vers le confort et l'assurance de la qualité des films choisis, assurance qui se veut prouver à l'opinion commune et aux médias les moins réfléchis leur raison et leur bon jugement. Ironie du sort, c'est un réalisateur à l'écart de toutes ces convenances et cette rigidité, revendiquant son originalité et sa marginalité, qui a été mis à l'honneur ce soir-là par Fabrice Luchini, qui lut un excellent texte de Jacques Fieschi consacré au réalisateur - même si des propos venant du cinéaste lui-même auraient sûrement été plus éclairants, pertinents, voire divertissants dans cette morne soirée.

  • Duras, Cleitman, Levin, Beckett

    Les dernières pièces de cet hiver...

    LA MALADIE DE LA MORT - Marguerite Duras

    Mise en scène de Sandrine Gironde - Cie l'escalier

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    A Nancy se déroule actuellement l'événement Duras, consacré à cet écrivain atypique, s'étant créée un style à elle toute seule, unique en son genre, toujours aussi déroutant et ensorcelant malgré les années. Avant la projection de ses films au Centre culturel André Malraux en mars (avec notamment la présence de Michael Lonsdale), le Théâtre Gérard Philipe accueillit le mois dernier la création de Sandrine Gironde, La Maladie de la mort, texte de Duras mis en scène avec Marie de Bailliencourt et Quentin Ogier. D'emblée, les spectateurs sont plongés dans un univers intimiste, dépouillé, une chambre dénudée et hors du temps, avec pour arrière-fond sonore le grondement obsédant de la mer. Sandrine Gironde a opté pour la confrontation la plus proche possible avec les spectateurs et la suppression du « quatrième mur ». Nous sommes en effet sur la scène même, face aux fauteuils du théâtre, assis sur des bancs à la fourrure soyeuse. Le texte érotique de Duras, avec son langage charnu, sensuel, ses mots torturés et sa violence pudique, prend toute son ampleur dans l'incarnation qu'en font les comédiens, tous deux excellents. Un beau travail de lumière, aux changements parfois peut-être trop brutaux, illumine les blessures et la tension, ou au contraire englobe dans la pénombre le mal-être des personnages et leurs tentations. Au centre, une immense « fenêtre », ouverture sur la mer qui enferme le couple, appelle à la confrontation. La simplicité de la structure appelle à des positions strictes et lourdes de sens, une gestuelle et une progression dans l'espace qui instaurent successivement le rapprochement, l'oubli, le pardon, la distance, le mépris, la colère, faisant parfois songer aux circonvolutions des deux amants d'Hiroshima mon amour dans le film d'Alain Resnais. Les comédiens jouent un rôle sidérant, pesant chaque mot avec précision, le balançant précautionneusement ou avec une rapidité acerbe. Mais le plus bel hommage à l'écriture de Duras reste sans contexte cette ouverture et fermeture sur la projection des premières lignes et des derniers mots du récit, s'inscrivant en blanc dans la pénombre où se tiennent, tendus en un souffle, les spectateurs modernes et émus que nous sommes.

     

    LA PLACE DU MÉCONTENTEMENT DANS LES ÉNERGIES RENOUVELABLES - Pierre Cleitman 

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    De ces conférences extravagantes de Pierre Cleitman, je n'en avais vus que deux, « L'esprit du labyrinthe dans le cappuccino européen » et « Le ying et le yang dans les relations franco-allemandes » (à ce jour ma préférée, quoi qu'on me vante beaucoup les mérites de « L'amour platonique dans les trains »). Bref, des intitulés alléchants et à l'image d'un contenu à la fois absurde et tout à fait sensé. Telle est la formule et le fonctionnement de ces conférences qui ont conquis un public averti et présent sur Frouard ces dernières années. Si je me décide à écrire un petit article sur ces conférences particulières, c'est également en réaction à ce fanatisme incroyable qui s'est développé dans la salle du théâtre. En effet, commencé petit dans la galerie d'exposition du TGP, Pierre Cleitman fait maintenant face à une salle comble et une scène vide et large pour sa petite table de conférencier. Il n'existe en effet pas ou peu de mise en scène, car tout est dans le contenu, l'exposition théorique drôle et pertinente face à une question décalée de notre société, servis par le langage soigné et élégant de Cleitman. Une table noire, une pochette rouge et une carafe d'eau chaude dont la vapeur s'élève gracieusement dans la lumière faible, telle est la disposition qui suffit à captiver tous les regards et l'attention d'un public nombreux. L'efficacité des conférences réside en trois points : dans l'alliage subtil entre absurde et sérieux, où des exemples concrets et minimalistes de notre quotidien (l'emballage tapageur et élogieux d'un jus de fraise insipide) sont rationalisés par des théories scientifiques ou philosophiques (toute la différence entre contenu et contenant) ; mais aussi à travers un humour fin et subtil, ravagé par les lapsus en tous genres, les références politiques ou les imbrications absurdes ; et bien sûr la solennité du conférencier, le plus sérieux possible face à ce qu'il expose aux yeux de tous, réussissant tout autant à persuader qu'à convaincre.

     

    YAACOBI ET LEIDENTHAL - Hanokh Levin

    Mise en scène d'Alain Batis

    Compagnie de La Mandarine Blanche

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    La Mandarine Blanche, après deux coups d'éclat à Frouard avec L'assassin sans scrupules et Neige, reconfirme son talent avec Yaacobi et Leidenthal, pièce cependant totalement éloignée des précédentes. Après l'adaptation d'Henning Mankell et celle du poétique roman en haïkus de Maxence Fermine, Alain Batis s'est tourné vers l'auteur israélien Hanokh Levin, dont les pièces très crues et s'apparentant à des vaudevilles grinçants cachent un constat amer et tragique d'une société cruelle. J'avais déjà vu Schitz il y a quelques années au festival d'Avignon, étant ressortie de la salle avec un profond dégoût et malaise, qui s'expliquaient en partie par l'immaturité de mon âge. Certes, Yaacobi et Leidenthal est un peu plus frivole, pour ne pas dire sage, que Schitz, mais comporte le même pessimisme à l'égard de la condition humaine, incapable de se communiquer et de former des liens humains, contenue dans un égoïsme et un individualisme hypocrite entretenus par la société étouffante. A travers cette histoire simple, où deux « amis » se disputent une femme tyrannique, se décrit l'infernal hypocrisie de chacun, où se disputent les rapports de pouvoir et de profit et où rien ne compte plus que le gain que l'on peut profiter de l'autre. Même Yaacobi, personnage désespéré et désespérant, peut être privé de son malheur. Les deux hommes jouent sur un rapport de contraste, l'un émotif, l'autre indifférent, mais tous deux soumis à la même femme infernale. Cependant, l'humour est grinçant, le rapport de forces terrible qui nous fait rire aboutit à un final désœuvré, le constat misérable de chacun face à une impasse. Alain Batis a su retranscrire cette complexité par une mise en scène ingénieuse : un plateau circulaire au centre et autour duquel se jouent les différentes scènes, symbole d'un cirque humain où chacun s'expose et doit jouer le mieux qu'il peut. Ce plateau tournant permet en outre de faire évoluer les personnages, de précipiter les rencontres, de jouer sur les oppositions et les poursuites, cercle infernal et vicieux qui enfonce au fur et à mesure les protagonistes dans leur propre misère. De plus, la vivacité de la pièce et le côté volontiers cabaret n'en est pas moins perdu : les comédiens s'avèrent d'excellents chanteurs (surtout la femme, d'une énergie sidérante), portés par la musique toujours impeccable de la compagnie.

     

    EN ATTENDANT GODOT - Samuel Beckett

    Mise en scène de Bernard Lévy

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    La mise en scène de Bernard Lévy doit ses salles combles sur Nancy cette dernière semaine de février grâce à la présence attentive de nombreux lycéens. En effet, faisant moi-même partie de ce groupe, il se trouve que Fin de partie de Beckett est au programme des terminales L, œuvre atypique parmi les classiques Liaisons dangereuses ou L'odyssée, suscitant généralement l'incompréhension et la surprise dans les classes, et profitant ainsi à la programmation du théâtre de la Manufacture. Et comme de nombreuses pièces du haut lieu de la culture de Nancy, la mise en scène de ce génial Beckett s'avère dépouillée de toute inventivité, mais suffisamment efficace pour respecter convenablement le langage particulier de l'auteur. En attendant Godot n'est en effet qu'une attente, celle de cet homme énigmatique et au nom quelconque, Godot, s'apparentant à l'avancée vaine et lente vers la mort, à l'image de celle qu'attend le désabusé Hamm dans Fin de partie. La pièce est moins noire et scabreuse que celle étudiée mais contient le même pessimisme à l'égard des hommes, réduits à leurs besoins physiques, privés de tous sentiments. Lucky et Pozzo apparaissent ainsi comme la réplique serviteur proche du chien/maître tyrannique que forment Clov et Hamm. Une fois de plus, tout signe temporel a presque disparu, tout indication topographique, et les personnages sont prisonniers dans un espace-temps indéfini, fluctuant entre rencontres improbables et attentes lasses. Beckett joue d'ailleurs habilement sur la mise en abîme du théâtre (le lieu désigné par Godot pour le rendez-vous est un « plateau »), et cherche par tous les moyens à exaspérer son spectateur, en appelant à son humour cynique, son absurdité, qui recèlent de réflexions amères sur l'existence humaine. Si les comédiens sont tous très bons (sauf l'acteur qui joue Vladimir, en deçà de l'interprète excellent d'Estragon), la mise en scène est bien fidèle au dépouillement de la pièce, mais s'avère paresseuse. Blancheur grisâtre d'une pierre et d'un arbre rachitique, une belle peinture de fond aux mystérieuses nuances noires et blanches, certes cela suffit pour exprimer le vide existentiel et l'attente vaine des personnages mais la simplicité de la scénographie décrite dans la pièce ouvre à de multiples possibilités, laisse la voie à l'imagination d'une metteur en scène. Pas de point de vue particulier, mais seulement un jeu, heureusement dynamique, qui prend le pas sur cet espace peu exploité, mais qui doit jouer un rôle primordial dans l'attente de Godot.