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  • La tisseuse

    Visage éclatant

    LA TISSEUSE – Wang Quan An

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    Après le mariage de Tuya (malheureusement non vu car le cinéma Arts et Essais a la fâcheuse mauvaise habitude de programmer les « petits » films asiatique à des horaires impossibles), le nouveau film de Wang Quan An se concentre sur une jeune tisseuse apprenant sa mort prochaine suite à une leucémie. La tisseuse raconte admirablement ce destin, distillant une véritable émotion grâce à ses acteurs et sa mise en scène efficace et intelligente.

     

    La tisseuse est Lily, jeune ouvrière similaire à toutes les autres, vivant dans la misère, entourée de son jeune fils devant apprendre le piano pour son « éducation », et de son mari poissonnier. Pourtant, la maladie qui se révèle à elle, malgré les efforts des médecins et de son mari pour le lui cacher, va soudainement bouleverser sa vie. La féminité du personnage semble se révéler par cet ébranlement : Lily, dont le premier visage est celui d'une ouvrière parmi les autres, se battant pour les mêmes raisons que les autres (à savoir la nécessité de manger dans l'usine), va acquérir un vrai statut d'être humain, de femme et suivre un parcours hors du commun. Au fil du récit, elle se détache de ses camarades, observe en retrait ce qu'elle était face aux lieux qu'elle parcourait autant auparavant : la piste de danse en est l'exemple, où les ouvrières vont se faire payer quelques valses par des inconnus. Lily observe ce va-et-vient de lumières et de jambes, préparant ses projets d'évasion.

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    Outre ce portrait de femme, le film s'adonne à la critique sociale qu'il fait de la Chine à travers ce personnage. Dès le départ, le cliquetis et le ronronnement des machines à tisser apparaissent préalablement avant l'histoire, installant l'atmosphère dans laquelle la femme vit. Le premier plan dresse tout de suite l'enfer de ce travail : assourdie par le bruit continu, la caméra suit Lily, dos sous lequel bouillonne la colère, suivi de cette dispute aux cris violents sur la baisse de son salaire. Le choix de ce domaine n'est pas anodin, le textile étant la source de richesse primordiale en Chine. Au début, le point de vue sur les usines est sec, violent, filmé avec caméra à l'épaule. Parce que Lily prend de la distance, s'enfonce dans une sorte de coma maladif, un état évasif quasi onirique, le portrait social tire peu à peu vers le fantastique. Lorsque Lily rend visite à son amant par exemple, elle parcourt toute l'usine de teinture de tissu, et son avancée progressive correspond à celle de l'étoffe qui effectue parallèlement le même circuit, se teintant peu à peu d'un motif rouge et fleuri. Lily, paradoxalement, malgré la maladie, reprend des couleurs par ce voyage, se « teinte », se révèle, apparaît à la fois pathétique et courageuse.

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    La pudeur et la retenue d'une mise en scène précise et soignée traitent efficacement le thème de la maladie ou du premier amour. Toute la douleur de Lily passe par de petits indices, et la caméra ne cherche qu'à montrer, avec douceur, son déchirement, que ce soit pour la découvrir effondrée aux toilettes lors du test d'urine, traumatisée par l'ambiance de l'hôpital ; ou sa réaction face à la photographie où elle pose à côté de son ancien amant, envoyée par un jeune couple coréen rencontré sur la plage. Cette manière de poser les choses, sans jamais recourir au commentaire, généralement porté par les silences et la force des images et des gestes, se rapproche d'un jeune cinéma asiatique de qualité, porté par des cinéastes tels que Wang Xiaoshuai, qui critiquait en filigrane la politique de l'enfant unique et les failles de la médecine et d'une conception familiale exclusive en Chine dans son très beau Une famille chinoise ; ou encore les films de Kore-eda, comme Nobody knows, déchirante observation de la destruction d'enfants livrés à eux-mêmes, ou même Still Walking, subtile variation familiale. Les plans sont volontiers longs et posés, enveloppant jusqu'au bout l'émotion, tenant à garder une certaine sincérité dans l'expression du personnage. L'interprétation excellente des acteurs contribuent aussi à cela. L'actrice Yu Nan, qui jouait par ailleurs un petit rôle, néanmoins tragique, dans Une famille chinoise de Wang Xiaoshuai.

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    Le pathétisme est très présent tout au long du film, mais il apparaît de manière la plus pure possible. Les nombreuses passages où Lily s'effondre sont cernés avec une réelle force. La maladie n'est en rien commentée par des élans lyriques ou une surenchère dramatique. Elle surgit de manière violente et sournoise : des saignements de nez pendant la leçon du fils ou à l'usine, un malaise pendant la chorale de l'usine, la respiration saccadée sur le brancard. De même, les scènes de tentative de suicide ne répondent à aucune démonstration : quelques gestes , allumer le gaz, disposer des pilules sur un gâteau à la crème, suffisent. La  maladroite mélodie jouée naïvement par le fils étant rentré trop tôt,  apparaît comme effrayante par son introduction dans cet espace où allait se jouer le drame. De même, le passage du train sur les rails, bruit explosif et strident, s'assimile à la douleur. L'arrière-plan sonore ou visuel introduisent l'émotion, déclenchent et justifient les réactions du visage de Lily, celui-ci étant toujours observé. La musique, en particulier joue un rôle primordial, que ce soit pour le symbole de l'accordéon expirant comme la jeune femme sur son lit d'hôpital, ou cette fameuse chanson soviétique, « la tisseuse », qui lègue son titre au film.

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    La scène finale est par ailleurs magnifique, faisant de la mort si inévitable et simple un éclat coloré, une explosion de toute une émotion, de toute une vie de simple ouvrière fustigée en un destin magnifique. Car subsistera cette dernière image d'une femme éclatante, rendue belle par sa maladie, par son voyage, par ce film.

     

  • Alice in Wonderland

     ALICE IN WONDERLAND – Tim Burton

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    Tout d'abord, le nom de Tim Burton que je viens d'assigner au titre de ce film me semble bien inapproprié. Car face à la projection d'Alice in Wonderland, on se sent simplement leurré, trompé par la campagne médiatique qui entourait ce film, les quelques images et bandes-annonces disponibles ça et là, les livres explicatifs... Car ce film n'est indubitablement pas du Tim Burton au sens le plus pur du terme, il ne que de Tim Burton, faisait toute la différences entre le style noir et infiniment plus fantaisiste et audacieux qu'une gentille histoire prophétique et convenue, aux personnages superficiels et dont les décors et l'avantage 3D semblent être les seuls points attractifs.

    Cependant, la 3D dont s'est affublé, à la grande surprise de beaucoup, le cinéma Arts et Essais de Nancy pour la sortie du film, et dont je faisais l'expérience pour la première fois, s'avère décevante, constituant plus une migraine et une douleur sur l'arête nasale qu'un moment époustouflant. Au contraire, cette technique provoque plus de distance avec le film, surenchérissant l'artifice des décors et des personnages.

     

    Bref, après la constatations de tous ces désavantages, venons-en au film lui-même. Et quel sentiment de déception face à cet Alice attendu, quel ennui, quelle incompréhension ! Tim Burton semble s'être plié à la domination des studios Disney (qui voient plus dans cette adaptation d'Alice le prolongement du dessin animé de base et la garantie d'un succès confortable) et les rares traces de son style et de sa personnalité résident au moins dans la présence de son nom au générique, le choix de ses comédiens fidèles, le travail des décors et des costumes.

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    En effet, pour commencer avec les uniques points positifs de l'ensemble, considérons que la reconstitution du Wonderland provient bien de l'imaginaire débridé de Burton, notamment par ses similitudes avec la Chocolate factory de Willy Wonka. Lé mélange harmonieux de détails, formes, couleurs et végétations à la fois séduisants et totalement « kitsch » et le goût du détail rappellent le paysage artificiel du chocolatier excentrique. Le château de la Reine de cœur en est le meilleur exemple : chaque recoin fourmille d'indices obsessionnels sur cette dimension cardiaque que tente de défendre vainement la reine tyrannique, telles les paires de lunettes, les motifs de tapis, les vitraux, les meubles... Un certain bestiaire se constitue en outre dans le film, mais dans une tradition classique, et où seuls les quelques crapauds serviles et burlesques de la Reine s'avèrent amusants. Tout cet attirail se rapproche en effet grandement du dessin animé de base, dont je garde certes peu de souvenirs, mais qui me revenait à la surface lors de la séance. En effet, là où Tim Burton avait su renouveler l'écriture de Roahl Dahl en la prolongeant et en la dépassant dans Charlie and the Chocolate Factory, faisant de la magique chocolaterie un espace bien plus virtuel que magique, il ne subsiste dans Alice que des lieux communs provenant du film de Disney ou de l'imaginaire des dernières productions du studio en général (Le Monde de Narnia, par exemple, où les scènes de cavales avec le lion rappellent fortement celles sur le chien).

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    Le rare point admirable dans le film est le soin apporté aux costumes, looks nouveaux qui ne traduisent néanmoins pas un renouveau. Certes, un code couleur est exploité, mais fidèle au dessin animé de base : multiplicité de dentelles bleues et blanches pour Alice, variations de rouge pour la Reine de coeur et de blanc pour la Princesse, explosion chromatique sur le Chapelier Fou. Alice passe de l'un à l'autre, ses robes variant et se recomposant selon l'environnement exploité.

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    Cependant, l'élément fondamentale qui manque à cette reconstitution fidèle est le côté sombre qui caractérise habituellement Tim Burton. Que ce soit le Londres infecté de Sweeney Todd, la demeure d'Edward, le souci de propreté et la machinerie improbable chez Willy Wonka, chaque imaginaire comporte son lot de cruauté et de méchanceté cependant nécessaires et contribuant au charme des films. Certes, le château de la Reine de coeur peut aller dans ce sens avec ses douches mortuaires, mais ici ces détails sont présentés comme agressifs et définitivement néfastes, définissant ainsi la logique de l'univers comme extrêmement manichéen. Alors que la cruauté et la violence qu'infligeait Willy Wonka aux enfants peu à peu éliminés comme de vulgaires saletés contribuait à l'ambiguïté du personnage, la vision sur la Reine de coeur ou son chevalier servant les condamnent comme des personnages antagonistes. A l'opposé, le personnage du Chapelier Fou, dont on aurait pu espérer une relecture au même titre que celle de Willy Wonka, n'est nullement « fou », juste quelque peu excentrique, mais terriblement infantile et banal dans sa manière de penser et juger les événements. Face à cela, Johnny Depp fait de son mieux en comblant ce vide par de multiples et attendues grimaces, de même qu'Helena Bonham Carter qui rejoue encore le même visage tyrannique (ce qui ne l'empêche d'être toujours excellente lorsqu'elle hurle son « Qu'on lui coupe la tête ! »). Anne Hathaway a su ridiculiser la Reine Blanche par une surenchère de gestes maniérés, et les différents doubleurs prêter habilement leurs voix aux personnages. La jeune Mia Wasikowska reste plate et sans réaction durant tout le long du film, tant cette Alice manque de consistance, de caractère et de réflexion.

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    Le problème majeur du film provient en effet de son scénario et de l'absence de recherche sur les personnages. Le récit, assez désastreux et ennuyeux, accumule les ficelles du genre, détruisant la dimension onirique de base pour le remplacer par un vulgaire processus prophétique. Des motifs sont fidèlement repris : le fameux tunnel aux multiples curiosités (seul moment où la 3D trouve son intérêt) ; les rétrécissements et croissances d'Alice, exploités de manière beaucoup moins drôles que dans le dessin animé. Pour l'âge d'Alice est utilisé très facilement l'agaçant thème de la crise adolescente, où le personnage confronté à la cour doit faire face à ses choix (et à laquelle ne s ne mêle heureusement pas une bluette sentimentale). La fin du film est totalement improbable et incohérente. Nulle réflexion n'est proposé sur les personnages, très superficiels : le père d'Alice, par exemple, pourtant point de départ du film, n'est qu'une évocation. Enfin, la mise en scène est totalement inexistante, et c'est ce qui surprend et désarçonne le plus, car elle ne dessert que l'action et se fait immerger par le processus de l'exploit numérique.

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    Cependant, le dernier film de Tim Burton montre une nouvelle fois la fascination des cinéastes face au principe de Lewis Caroll, c'est à dire la brusque pénétration dans un univers qui représente à la fois la fuite de la réalité et la métaphore des angoisses du personnage. Un sujet qui inspire ainsi à la fois pour l'écriture de scénario et un possible symbolisme, et pour une incarnation plastique et visuelle de cet univers à l'écran. Loin de la platitude et gentillesse de cet Alice, Guillermo Del Toro avait ingénieusement renouvelé le roman avec son Labyrinthe de Pan, confrontant les épreuves imaginaires de la fillette à la tyrannie de son beau-père dans l'armée franquiste ; ou encore le Coraline d'Henry Selick, d'après un roman très intelligent de Neil Gaiman, conte horrifique surprenant.

    En conclusion, Alice in Wonderland de Tim Burton est un film sans relief, dans les deux sens du terme, où l'utilisation de la 3D et le récit n'ont aucun intérêt. Ne subsiste qu'une surenchère de couleurs et de détails attendus, cendres d'un Wonderland mal conçu.