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  • Schicklgruber

    No smoking

    SCHICKLGRUBER – Neville Tranter

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    Après Vampyr et Punch and Judy in Afghanistan durant le festival Géo Condé, Schicklgruber est le troisième spectacle que je découvre de Neville Tranter, cette fois-ci dans le cadre du festival Perspectives à Sarrebrück. Le spectacle relate, sous forme satirique, les derniers jours d'Hitler et de ses proches dans le fameux bunker où il finira par se suicider.

    L'Inglorious Basterds de Quentin Tarantino fait bien pâle figure comparé à cette pièce époustouflante d'intensité, de pertinence, de finesse et d 'originalité. Certains firent l'éloge du film en utilisant l'argument de l'audace d'exploiter cette période avec son humour démystificateur, pourtant Inglorious Basterds reste, pour ma part, un exercice de style agréable où chaque acteur s'en donne à cœur joie, la satire y restant limitée. C'est surtout le spectacle de Neville, qu'il joue depuis des années, qui me permet d'être plus sévère, la différence étant telle qu'on peut se demander si Tarantino n'aurait pas vu cette pièce, l'allure de son Hitler dans le film ayant quelques accents très proches de la marionnette créée par Neville (Une conversation hilarante de la pièce où se confrontent le « Yes » et le « Nein » entre Hitler et Goebbels fait notamment songer à un passage dans la bande-annonce du film...).

    Bref, après ces étranges similitudes, venons-en à la pièce en elle-même. Elle est l'occasion de définir au mieux ce qui fait la force des spectacles de Neville Tranter, le poids que jouent ses histoires et ses marionnettes au sein d'un système dramatique efficace, d'en déceler les thèmes majeurs. De plus, Schicklgruber apparaît vraiment comme l'un des points d'orgue du travail de ce marionnettiste impressionnant.

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    La petite salle du local, bondée à craquer, était embaumée de fumée, non pas parce que les spectateurs se laissaient aller à la détente d'une cigarette, mais parce que cette fumée est l'un des points clés de la pièce. Le spectacle commence avec une bougie allumée sur un gâteau, celui qui vise à fêter l'anniversaire d'Hitler. Se consumant peu à peu, à l'image du désespoir et de l'agonie que vivent les personnages, cette bougie résiste jusqu'à la fin, écho à l'interdiction de fumer que Hitler imposait dans son obsession hygiénique. En effet, la frustration des personnages, due au refoulement de leurs troubles et de la peur de la mort, se laisse entrevoir par les cigarettes qu'allument de manière provocatrice Goebbels, ou encore les sous-entendus lascifs d'Eva Braun. Par la fumée, la mise en scène fonctionnant toujours avec ses mêmes pans de murs qui dispersent les allées et venues du manipulateur, l'intimité qui se dégage de l'espace scénique et de la proximité avec les marionnettes, le spectacle retranscrit bien la claustrophobie du bunker, créant un huis-clos impressionnant. Dès le départ, les marionnettes sont recouvertes par de grands voiles blancs, créant des formes fantomatiques sur scène et une atmosphère mystérieuse, comme si, pour un moment, les morts se réanimaient par le biais de ces marionnettes se désarticulant, et que les événements se rejouaient une nouvelle fois. La mort se manifeste tout du long de Schicklgruber, par de nombreux symboles, telle le déclin des personnages (le cheval dont la queue se déboîte, la transgression de l'interdiction de fumer) ou les rêves terrifiants d'un des nombreux enfants de Goebbels.

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    Grâce à ses marionnettes, ses « Puppets » si expressives et cocasses, dont les yeux brillent à la lumière des projecteurs, Neville Tranter leur confère une véritable personnalité, une force humaine sidérante. Son jeu est grandement maîtrisé, jusqu'à presque faire chevaucher les différentes voix qu'il attribue, tout en ayant une parfaite coordination dans les mouvements simples, mais révélateurs. Ainsi, Goebbels boîte, tendu tandis qu'Hitler est tel bloc de glace, et qu'Eva incarne une sensualité permanente. En réalité, la constitution de la marionnette même semble avoir dicté son caractère : celle qui représente Göring est une sorte d'énorme calebasse incarnant sa corpulence, tout sort une tête joufflue, donnant tout de suite l'aspect grotesque du commandant.

    Bien plus que la légère farce de Tarantino, le spectacle de Neville n'a pas peur de l'excès et du sens du grotesque, tournant la dérision qu'il fait du contexte en une véritable force de pertinence et de dénonciation. La dégradation de l'univers en est l'exemple : Eva se morfond dans ses rêves d'acteurs de cinéma, Goebbels oublie le nom de ses enfants, Göring nous chante une chanson de propagande sur la Luftwaffe absolument délirante mais hautement effrayante. La mort elle-même est détournée, où l'image traditionnelle d'un personnage sombre et inquiétant se transfigure en un magicien kitsch et diabolique, au large sourire dentelé (proche en cela du Ben Laden de Punch and Judy in Afghanistan), présentant ses tours morbides et sadiques avec l'attitude d'un clown infantile.

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    La construction du récit et la mise en scène sont toujours autant dynamiques, sans flottement, distillant moments de dérision et silences nécessaires et émus. Neville joue avec ses marionnettes, dans une perspective d'auto-dérision au service de la dramaturgie. En tant qu'assistant soumis et servile, mais attentif et présent, il observe la chute d'Eva et Goebbels, l'angoisse du petit Helmut, la folie d'Hitler, l'avancée de la mort... Tout ceci selon une grande progression dramatique efficace, scandant les différents moments de tension ou d'humour. Le personnage de la mort, par ses intermèdes où il tente d'appeler un oiseau hors de son chapeau, annonce la menace et fait monter une certaine tension sourde. Les dialogues sont toujours aussi bien écrits et emplis de finesse et de sous-entendus risibles mais effrayants, de même que les chansons, toujours autant mis en valeur par la voix extraordinaire de Neville Tranter. Sur certains passages, on songe au To be or not to be d'Ernst Lubitsch où il règne la même dérision intelligente. Le début de la pièce, par ailleurs, où la marionnette s'insurge de devoir jouer Hitler, avec sa mise en abîme, fait songer aux rôles que ses distribuaient les personnages du film de Lubitsch.

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    Cependant, et c'est ce qui fait indubitablement la force des spectacles de Neville, il réside une forte humanité de ces marionnettes, ou plutôt de ces personnages, pourtant difficiles à traiter : les frustrés Eva et Goebbels, flirtant ensemble, révèlent néanmoins leurs faiblesses et éveillent une certaine sensibilité. Le choix de ne pas montrer tout de suite le personnage d'Hitler et ainsi de l'évoquer par le biais de ses proches s'avère juste, créant une forme de fascination autour de lui. Il y est un homme tombant dans la paranoïa, changeant sans cesse de position, mis en équilibre entre sa persuasion de la victoire et sa volonté de fuir. Le passage de sa confrontation avec la mort (rappelant le principe du 7ème sceau d'Ingmar Bergman) qui lui fait de nouveaux discours reste mémorable par sa justesse et son intelligence, cernant sans effet de dramatisation toute l'ambiguïté du personnage. Et évidemment, l'enfant est une figure toujours présente, toujours témoin innocent schienfant.jpgentraîné dans la bêtise des adultes, soumis à l'incompréhension. Le spectacle atteint des pics d'émotion jouant de ce rapport de l'enfant aux événements, comme l'angoisse du petit Helmut face au spectacle de marionnettes que lui joue l'assistant. Cette dimension se retrouvait hautement dans Vampyr, où le jeune vampire découvrait la vraie facette de son père lors du festin d'une jeune fille suggéré par un hors-champ sonore terrifiant.

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    Schicklgruber est un spectacle incontournable, un chef d'oeuvre d'émotion et de clarté, par ses qualités narratives, de mise en scène et d'interprétation, faisant de la marionnette un véritable acteur à part humaine.