Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • L'Illusionniste

    Désillusion

    L'ILLUSIONNISTE – Sylvain Chomet

    illaff.jpg

    J'attendais beaucoup du nouveau film de Sylvain Chomet, dont Les Triplettes de Belleville m'avaient enchantées, de même que son moyen métrage La Vieille Dame aux pigeons, hilarante variation sur un personnage a priori banal et innocent. L'Illusionniste, son second long-métrage, est adapté d'un scénario inachevé de Jacques Tati, un des plus grands et intelligents cinéastes français n'ayant malheureusement pas connu le succès qu'il devait avoir. Peut-être la fin de vie misérable que connut ce grand personnage explique-t-il la désillusion qu'offre Sylvain Chomet au travers de ce film. Désillusion qui reste cependant l'un des plus grands défauts dans ce film d'animation ennuyeux, lent et loin de l'audace qui pétillait dans les précédents œuvres de Chomet.

    Certes, L'Illusionniste n'a jamais autant confirmé la finesse du trait du cinéaste, donnant lieu à de remarquables scènes et confirmant l'aisance du cinéma français dans le domaine de l'animation. Le film suit le voyage itinérant qu'entretient le prestidigitateur et la jeune Alice, l'un sur la pente descendante, l'autre en pleine ascension sociale et relationnelle. Le prestidigitateur va de music-hall en théâtre, passant par les soirées privées et les cérémonies, et le film offre ainsi un tour d'horizon sur différentes capitales au milieu des années 1950, et notamment sur ce qu'était le monde du spectacle à cette époque. La précision est sidérante, au niveau des bâtiments, des costumes, des personnages dans les rues. Et l'animation a acquis plus de souplesse et de fluidité, sûrement grâce à l'appui de studios anglais. Une grande partie du film est ainsi consacrée à des plans d'ensemble des villes, voire à d'imposants travellings ou effets à la « Google Earth », tel celui sur la colline aux lapins. Néanmoins, cette fluidité et cette qualité font perdre au film. D'abord parce que certains de ses procédés sont trop voyants, voire hideux par leur surenchère, et surtout parce qu'ils s'avèrent inutiles et ne répondent qu'à un effet d'esthétisme. Cet ensemble soigné rend le trait de Chomet plus figé, glacé et moins libre dans ses mouvements, entravant tout le film dans cette rigueur ennuyeuse.

    illvoyage.jpg

    Dans Les Triplettes de Belleville, les personnages étaient hauts en couleur par leurs rondeurs excessives, leur physique hyperbolique, et leur mouvement saccadé, frénétique, tel celui du gras Bruno accourant à la fenêtre pour aboyer auprès des trains, ou celui des cyclistes en plein effort suant. Le film créait une galerie de figures pittoresques et explosives, animées par un souffle dynamique et détonnant. Dans L'Illusionniste, tout semble redevenu à un niveau plus sage et illbritto.jpgcontenu. Les personnages s'agitent dans un mouvement proche de celui de la réalité et la place pour l'excessif existe peu. Dans les rues ou les théâtres sont croisées quelques fois des figures décalées, loin de la droiture de l'illusionniste ou de la grâce d'Alice. Le groupe de rock pour jeunes filles, avec son chanteur halluciné, ou encore l'écossais hilare redonnent de la couleur à ces tableaux propres et trop figés. Cependant, les deux personnages principaux ne répondent pas au style de Sylvain Chomet, bien plus dans la caricature, l'exagération, le grinçant, l'hideux, et l'audace. La jeune fille, en particulier, parce qu'elle devient belle, semble étrangement déconnectée de l'univers auquel le jeune cinéaste nous avait habitué jusque là.

     

    L'un des autres problèmes de ce côté figé provient du scénario qui minimise sans cesse les situations et leur font perdre leur potentiel. S'opposant à l'absurde des Triplettes, l'humour de LIillusionniste est bien plus posé et poétique. Certaines scènes restent assez efficaces dans ce sens, tels les plumes que perd la vieille écossaise face au vent mordant du pays, les tours de magie de l'illusionniste, ou encore le formidable cameo de Tati dans le cinéma. Mais le reste du film installe une série de rencontres, de points de départ sans vraiment les approfondir vraiment. La séquence dans le garage, par exemple, ou le magicien doit tenir la station la nuit pour gagner un peu d'argent, reste très décevante par sa retenue. Le décor est défini par une série illgarag.jpgde machines fumantes et en ébullition, et tout un univers sonore laisse présager quelques violentes explosions. Au final, il ne se passera presque rien durant cette nuit. C'est le même constat avec le personnage du lapin. Au début agressif et échappant au chapeau haut de forme, il est un peu le pendant du chien Bruno. Mais ce lapin, qui avait un potentiel d'humour par son comportement, s'avère peu présent et important dans le trajet, ne restant qu'un élément de plus dans les tours de magie du prestidigitateur. L'animation reste inutile dans ce long-métrage, ne dessert tout au plus que les tours de magie miraculeux du personnage.

    illcameo.jpg

    La proximité avec Tati, si elle s'affirme dans un premier temps, n'est finalement qu'une illusion. Tati, dans ses films, utilisait ses gags jusqu'au bout, forçait le potentiel comique de certains éléments quotidiens grâce à sa mise en scène ciselée et ingénieuse. L'exemple de la guimauve dans Les Vacances de Mr Hulot, qui ne cesse de s'affaisser au premier plan tandis que Mr Hulot, au second plan, frétille de la relever. Ce film se terminait par ailleurs par un feu d'artifice totalement explosif et hilarant. Au contraire, dans L'illusionniste, pas de feu d'artifice, ni d'explosions, ni de surprise, cela du fait de l'absence d'une tension dramatique : les représentations sur scène s'enchaînent sans grande évolution. Là où Sylvain Chomet s'approche plus de Tati, c'est dans l'utilisation du son. Chomet a toujours été un grand admirateur de Tati (son précédent film contient déjà les clins d'œil que sont les affiches ou les figurines à bicyclette) et toute son œuvre en est empreinte. L'Illusionniste, de manière cependant moins forte que Les Triplettes, joue ainsi avec la distinction du son et des multiples bruits, que ce soit les « Hop Hop » des trois acrobates, les sifflements du train et des voitures, les voix de l'époque, les claquements de danseuses, les couinements du lapin... De plus, Chomet pousse la comparaison à Tati par le biais de ce personnage principal, Tatischeff (son vrai nom) qui reprend les traits de Mr Hulot, et une part de son caractère entre politesse, illalice.jpgtendresse, maladresse et générosité. L'identité se complète avec la meilleure scène du film, où Tatischeff entre dans un cinéma, se trouvant nez à nez avec son miroir projeté sur plein écran, c'est à dire le vrai Mr Hulot jouant dans Mon Oncle. Cependant, l'hommage ne s'en tient qu'au physique et au travail sur le son. Le personnage principal reste peu approfondi, de même que celui de la jeune fille, qui se trouve en toute logique un bel Apollon aux allures de mannequin.

    illmusichal.jpg

    Chomet se complaît enfin dans son éloge d'une certaine époque, et de la nostalgie du music-hall, déjà en œuvre avec les trois sœurs de Belleville. Néanmoins, là où celles-ci faisaient preuve d'un dynamisme et d'une originalité permanentes, chantonnant ou entamant des rythmes à chaque occasion, la désillusion s'installe dans L'Illusionniste. Le film montre la chute des artistes et l'ascension de producteurs ne recherchant que le profit des représentations. Les salles de théâtre apparaissent le plus souvent vides, les clowns deviennent tristes et se suicident, les ventriloques finissent dans la rue, et le prestidigitateur laisse cette phrase totalement pessimiste et dépouillée d'illusions sur la table de la chambre d'hôtel. Comment s'explique et une noirceur aussi dérangeante, notamment parce qu'elle donne une image désespérée du monde du spectacle (image qui choque et agace beaucoup durant la période que les artistes traversent actuellement, et ne fait que renforcer un certain pessimisme dangereux face à l'évolution de l'art dans notre société) dans ce film ? Peut-être parce que Tati a vécu lui-même cette forme de dégradation à la fin de sa vie. En guise d'hommage, L'Illusionniste a tourné la vie du cinéaste en un drame qui semble le mener à la mort. Néanmoins, la plupart des films de Tati lui-même ne reflètent pas cette tristesse. En cela, la fin de L'Illusionniste surprend par sa désillusion et par le linceul qu'il jette sur l'avenir du spectacle vivant, noire perspective qui soulève bien des questions...

     

    En conclusion, L'Illusionniste, le nouveau film de Sylvain Chomet confirme sa maîtrise d'une animation de qualité, soignée et permet de réaffirmer son admiration envers Jacques Tati. Néanmoins, ce soin s'avère d'une trop grande rigueur, donnant au film une allure de papier glacé d'où ne pointent aucune surprise, aucune magie, aucune audace comme celle des Triplettes de Belleville, et surtout aucune étincelle d'espoir.

    illfin.jpg
  • Cristallisation secrète

    Mémoire de disparus

    CRISTALLISATION SECRETE – Yoko Okawa

    ogawa-cristallisation secrete.jpg

    Le roman de Yoko Okawa, célèbre écrivain japonaise, m'a tout de suite séduite pour le court résumé de sa quatrième de couverture et l'étrange impression que laissait la photographie du devant. Cristallisation secrète oscille entre réalisme et fantastique mystique, où la chronique du quotidien paisible d'une île frôle l'improbable poétique et surréel.

    Le roman raconte la lente descente vers la folie des habitants d'une île imaginaire, où divers éléments disparaissent peu à peu. Le principe rappelle Fahrenheit 451 dans le sens où une brigade chassant les souvenirs s'assure de la disparition complète des objets ciblés et arrête les personnes susceptibles de se souvenir. Mais comme avec les livres dans le roman de Ray Bradbury, certains personnages vont tenter de résister en conservant des objets du passé, tandis que d'autres, à la manière de ces hommes-livres isolés dans la forêt de Fahrenheit 451, gardent la mémoire. Cristallisation secrète joue ainsi de manière très poétique et fine avec le thème de la présence-absence, où tout ce qui a disparu laisse forcément des traces, et ce, malgré le travail des brigades acharnés et impitoyables dans leurs actions de suppression. Car les traces subsistent dans la conscience de l'individu, seul réserve secrète pouvant échapper aux griffes des chasseurs de souvenir. Une partie du roman joue ainsi sur les rapports de résistance face à un oppresseur quasi-inhumain, relevant d'un gouvernement invisible, ayant une part de réalisme faisant écho à certains événements similaires s'étant opérés en Asie (la Révolution culturelle en Chine, notamment).

    Cependant, une forme de fantastique se manifeste, ce qui fait toute la force du roman, de même que Bradbury utilisait la science-fiction pour créer la métaphore de son livre. En effet, les objets s'effacent de l'existence selon les agissements hasardeux d'une force obscure et magique, de même qu'ils disparaissent totalement des consciences des habitants. Seuls quelques individus, tel le personnage de l'éditeur que recueille la narratrice, échappent miraculeusement à cette action. Les disparitions vont crescendo au fil du récit : au début, ce ne sont que des objets usuels qui s'effacent (la boîte à musique, le parfum, le ticket de ferry, des bijoux...) ; puis le temps et l'espace sont également touchés, telles les pétales de fleurs qui tombent des arbres et sont emportées par le fleuve, ou le printemps qui limite le temps à une saison qu'est l'hiver, à l'image de l'existence se figeant et de l'absence de mouvement. Enfin, les éléments physiques, touchant directement les personnages, disparaissent. La jambe gauche, le corps tout entier et finalement la voix sont contaminés par cet étrange effacement. Parallèlement, les individus s'isolent de plus en plus. La narratrice décrit ainsi l'autarcie qui se met en place dans les résidences voisines. Les individus ne se distinguent plus, s'effacent et deviennent amorphes, fuyants, uniformes. Les descriptions très objectives et froides de l'héroine sur le monde extérieur démontre cette soumission et disparition de ce qui faisait la spécificité et la richesse de l'île. Seul un partage commun d'une certaine mémoire et de la solidarité établi entre elle, son éditeur et le personnage du vieux grand-père, permettent aux personnages de subsister et de conserver une forme de préciosité essentielle pour leur survie.

    En effet, avec ce sujet, l'auteur fait saisir l'importance et la richesse de petits éléments du quotidien : ces objets usuels qui parsèment et ponctuent notre existence, permet de nous livrer des repères et des clés pour bien vivre et créer notre existence. Le roman débute ainsi sur la description minutieuse et précieuse des objets que la mère de la narratrice cachait dans son atelier et qu'elle conservait à l'abri des brigades spéciales. C'est là que se met en place un vocabulaire très poétique et précieux, transfigurant le quotidien et le banal en des présences extraordinaires. Ce soin et cette attention aux objets et l'appel au quotidien simple et usuel, amis réconfortant, rappelle l'esprit de Yasujiro Ozu, excellent cinéaste japonais qui diffuse cet esprit de plénitude que tentent de conserver les protagonistes de Cristallisation secrète dans ses films.

    Au-delà de cette histoire de résistance, le roman comporte une belle dimension philosophique en filigrane, autant sur le thème du passé, que sur celui du langage. Le fait de garder le souvenir et d'avoir une accroche au passé permet de subsister plus que les autres, de ne pas vivre au jour le jour et de ne pas se laisser inhiber par les contraintes extérieures et le flux du temps. La résistance au temps permet de créer une sorte de constance de sa personnalité et de conserver une unicité personnelle, ce qui explique la fascination de la narratrice, soumise sans cesse au changement, face à son éditeur qui lui permet d'incarner cette permanence qu'elle désire et qu'elle voit comme un refuge. En outre, la dimension la plus intéressante du roman est d'avoir fait une narratrice écrivain. Tout le long du récit, cette femme est obsédée par une question inquiétante : et si les mots disparaissaient, eux aussi ?

    A travers ce personnage d'écrivain s'exerce ainsi un questionnement très profond sur les mots, sur la représentation du monde par les mots. Ces mots uniformes qui gardent cependant une trace et des repères vis à vis de l'existence. La mise en abîme est double dans Cristallisation secrète : la narratrice est une forme de substitut de Yoko Ogawa elle-même, et le roman que l'héroïne écrit est une représentation indirecte de ce qui lui arrive. Cette jeune femme se rend par exemple compte que les histoires qu'elle écrit sont sans cesse marquée par la disparition. Un formidable travail de mise en abîme tisse des liens entre le récit-cadre et le récit-encadré, ce roman qu'écrit la narratrice et dont nous sont livrés quelques extraits. Le personnage de l'éditeur trouve un double dans celui du professeur de dactylographie. Cristallisation secrète joue fortement sur un symbolisme porté par son phrasé poétique et la finesse de sa composition.

     

    Cristallisation secrète, par le biais de ce récit fantastique et déchirant et de son écriture agréable et fluide, nous fait revenir à l'essentiel. Le plus anodin disparaît, créant ainsi le sentiment d'étrangeté menant jusqu'à la folie, où seul le contact avec les êtres, qu'ils soient vivants ou morts, permet encore de résister face au monde qui part en lambeaux sur cette île.