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  • Nabari no Ou

    Nabari no Ou

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    Nabari no Ou est une oeuvre atypique dans le paysage du manga pour adolescents. Loin des récits d'action aux multiples rebondissements et protagonistes tels que Bleach ou Naruto, Nabari no Ou s'en tient à une poignée de personnages à la psychologie bien définie, jetés dans une histoire dramatique violente et intense. Ce que l'on peut saluer dans ce premier manga de Yuhki Kamatani, c'est l'extrême sincérité et humanité qui cerclent son récit et le distinguent des autres.

     

    Proche de l'intrigue de Naruto, postulat typique du récit d'action ou de fantasy pour adolescents, Nabari no Ou met en scène un jeune garçon, Miharu, qui se découvre porteur d'un pouvoir dangereux et puissant, évidemment désiré par tous les ninjas prêts à tout pour s'en emparer. Evidemment, la base du manga attire peu par ce schéma classique, où un jeune héros innocent doit faire face aux dangers provenant de l'extérieur et surtout de lui-même. Les premiers volumes vont dans ce sens, plutôt agréables à lire, scandant le récit par des moments d'action ou d'explications, présentant les différents protagonistes, rapidement attachants par leur simplicité, mais restant convenus. Dès le troisième volume, Nabari no Ou prend soudainement une tournure toute différente, et devient plus un récit d'amitié, attaché à la psychologie et aux réactions des personnages dès lors installés, notamment par le biais de la relation qui s'amorce entre les deux personnages sensés être ennemis.

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    L'originalité du manga provient dès lors de cet attachement à décrire les actions des deux clans opposés, l'un voulant détruire à jamais le pouvoir que porte Miharu, et ce, sans entraîner la mort de son porteur, l'autre utiliser ce pouvoir pour apporter au monde une meilleure destinée. Mais le récit s'avère beaucoup plus nuancé que cela. L'auteur observe l'évolution des sentiments d'une poignée de personnages face aux convictions de leurs chefs. Il y a évidemment le personnage principal, qui surprend par son indifférence durant les premiers tomes, impassible face aux événements et ne voulant que se débarasser de ce qu'il enferme en lui. Ce personnage de jeuen garçon est plutôt bien cerné, loin du sentimentalisme dépeint dans beaucoup de mangas adolescents. Ici, Miharu est un vrai petit diable, ignorant les tourments qu'il cause aux autres, mais qui va se révéler face à celui qui s'oppose à lui, Yoite, atout de l'autre clan qui ne connaît que la mort. Ce dernier est un des personnages les plus complexes de la série, du fait de son aura morbide et glaciale, mais traité avec une certaine subtilité et une belle douceur. Chaque protagoniste, dans cette histoire de course au pouvoir, agit pour ses propres motivations, souvent différentes de celles qui animent les deux chefs qui s'affrontent. Raimei, jeune samouraï, s'engage d'abord aux côtés de Miharu dans le but d'affronter et de se venger de son frère, Raikou, qui va lui-même devenir criblé de doutes, tiraillé entre ses idéaux et ses sentiments qui l'attachent aux autres.

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    Enfin, il y a dans Nabari no Ou un refus de l'action facile et d'une multiplication de combats. En cela, une bonne partie du manga concerne plus les introspections personnelles ou les scènes de discussion et explications. Les rares moments d'action, néanmoins efficaces, sont fulgurants et violents, contribuant pleinement à l'intrigue et n'étant pas juste un apport rythmique ou esthétique comme le sont beaucoup d'autres mangas de ninjas. Le graphisme assez particulier de l'auteur offre une certaine grâce au manga : les silhouettes sont fines et souples, fragiles, souvent torturées dans l'image, mais aussi gracieuses. Le découpage reste soigné et agréable, donnant sur certaines pages une forte émotion, notamment grâce à la qualité du dialogue, jamais poussé, toujours en évocations.

     

    L'adaptation en anime, pour une fois, respecte ce ton très humain qui fait la qualité du manga, et se révèle de bonne qualité, autant au niveau de l'animation, qu'au niveau du doublage, ou de la bande musicale, très belle. Le studio d'animation a opté pour un choix de couleurs douces et pâles, s'accordant parfaitement avec la paisibilité du ton et la douceur du récit.Nenuphars.jpg

  • Dieu seul me voit

    DIEU SEUL ME VOIT (1997) - Bruno Podalydès

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    Dans le cadre d'une abondante et alléchante programmation des Territoires cinématographiques d'Avignon, dont je ne pus pas profiter, toutes les rencontres autour de l'oeuvre de Jean-Luc Godard ayant eu lieu avant mon arrivée à Avignon, j'eus au moins le bonheur d'assister à la projection d'un des premiers longs-métrages de Bruno Podalydès, Dieu seul me voit, suivi d'une rencontre avec les deux frères, Denis Podalydès, rescapé de son Richard II, jouant en effet le rôle principal de ce film. De Podalydès, c'est la quatrième oeuvre que je découvrais, et probablement l'une des plus drôles à ce jour. Le film, malgré ses douze années de différence, n'a pas perdu de son charme et s'avère d'un dynamisme et d'une fraîcheur redoutables, fourmillant d'idées de mise en scène alléchantes, de personnages pétillants, ou de clins d'œil plaisants (tels le restaurant syldave, fidèlement reconstitué et confirmant toujours la passion du réalisateur pour Hergé ; ou encore le dessin issu de Smoking/No smoking d'Alain Resnais affiché dans la chambre d'Albert). Le personnage principal, Albert Jean-Jean, à l'image de ce prénom atypique, à la fois commun et original par cette répétition dans le nom de famille, fait face à une succession de situations burlesques, improbables, joliment décalées tout en écho à nos vis quotidiennes. Chacun se reconnaît plus ou moins dans ces petites aventures de tous les jours, microcosmes du drame humain qui pétillent au fil de ce film. Pas étonnant que Podalydès nous ait expliqué qu'il existait une version longue de six heures, tant l'esprit du film fourmille d'idées et de situations délicieuses. Le même principe se retrouve dans son dernier film, Bancs publics, mais avec un rythme plus inégal et des gags quelques fois convenus. Ici, dans Dieu seul me voit, Albert est un fil conducteur extrêmement attachant, qui nous amène de ville en ville, et surtout de fille en fille, sa vie sentimentale étant le problème principal auquel il est confronté. Il croise différents personnages truculents, dont Jean-Noël Brouté, bien plus amusant et dynamique que son rôle de pâle photographe dans Le mystère de la chambre jaune, Michel Vuillermoz en démarcheur de gare dépressif, l'exquise Jeanne Balibar en intellectuelle ambiguë, Daniel Ceccaldi faisant une court apparition, cependant des plus marquantes, et même l'incroyable Matthieu Amalric, alors tout jeune débutant, figurant Atchoum lors d'un repas autour d'un match de football. Chez Podalydès, les acteurs sont toujours excellents car on y sent un véritable plaisir de jouer face à ces rôles détonnants, Denis Podalydès en premier lieu, à qui la naïveté et la jolie maladresse d'Albert Jean-Jean sied parfaitement à ses yeux de bille et son physique mi-adulte, mi-garçonnet. Le frère du réalisateur pétille dans ce film, s'en donnant à coeur joie, comme lors d'un excellent monologue face à sa penderie. Les adultes se comportent comme des enfants, le voyage initiatique et sentimental d'Albert se prête à un parcours ludique dans une cour de récréation : celle de Versailles, lieu de rencontres improbables, de joutes verbales, aux élections politiques peu sérieuses, où le football se croise avec le don du sang, ou les bouilloires deviennent des cadeaux pas si originales que cela. Cette folle ascension vers un code ludique et enfantin mène à des séquences mémorables, tels ces rêves délirants où Albert entrevoit ses ami(e)s jouer à la balançoire, ou cette scène d'amour simulée par les avions que s'amusent à imiter les deux amants. Il y a dans ce film plus d'efficacité que dans Bancs Publics, car une énergie et une sorte de fièvre dans l'écriture des dialogues se font sentir au fil des séquences. Une allure de "chantiers", justement, éloigné de la logique circulaire qui étouffait quelque peu le scénario de Bancs publics, un chantier aux dialogues étonnants, aux personnages drôles, à la vivacité toujours renouvelée. La rencontre fut presque aussi drôle que le film, les deux frères, Denis Podalydès en particulier, se rappelant avec à la fois plaisir et angoisse les différents tracas rencontrés au tournage.

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    (image issue de www.laprovence.com ; Photo Pascal Pochard)

  • Tournée

    Lettre d'amour

    TOURNEE – Mathieu Amalric 

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    La voix sensuelle de Mathieu Amalric sur France Culture, parlant avec émotion de l'aventure de ce film, mais aussi, bien évidemment, les critiques élogieuses lors du dernier festival de Cannes, m'avaient conviée à découvrir Tournée, au lendemain d'une épreuve oral de bac d'analyse de séquence. Autant dire que le film était approprié pour respirer après le stress post-examens. Mais Tournée, sous ses apparences légères et fantaisistes, s'avère d'une très grande et belle rigueur dans la mise en scène, et surtout d'une sensualité touchante. A la fois vulgaire et beau, franc et pudique, Tournée est un film sincère et sensible, où l'artificialité de ces femmes s'allie avec leur naturel éclatant.

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    Tournée suit le voyage d'artistes du New Burlesque, courant bien particulier et original, dont le récit a été inspiré par un roman de Colette à la base. Ce New Burlesque où s'affiche la femme dans toutes ses rondeurs et ses fantasmes, revendique un certain féminisme et une fierté d'un corps libéré, offert aux regards, bannissant toutes formes de mensonge et de contrefaçons. Parallèlement s 'inscrit la description du dépressif et fauché producteur qui les conduit en France afin de s'assurer un retour glorieux. En toute logique, l'âme en peine qu'est Joachim va converger avec le train de vie désarticulé et pétillant des femmes qu'il accompagne. C'est une histoire d'amitié, une histoire d'amour, une histoire de rencontre. Rencontre entre deux nationalités, entre différents caractères, entre sexes, entre l'angoissé et réservé Joachim et la liberté apparente des stripteaseuses, néanmoins elles aussi en proie à leur solitude et complexes. 

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    Tout d'abord, la structure du film est en cohérence avec le mode de vie de ces artistes. Le récit s'étale sur quelques jours et surtout nuits. Chaque personnage est par ailleurs angoissé par l'idée de ne pas pouvoir dormir. Le spectateur est embarqué dans cette effrénée marche mi-nocturne, mi-diurne, sorte de rêve permanent, de veille continue. Est-ce cette absence de sommeil et ce dérèglement du temps qui provoquent cette sensation d'exister ? Amalric évoque, avec son film, la chaleur et le vertige des shows époustouflants, l'ivresse des marches près des ports, la douceur des matins de nuits blanches, créant ainsi cette atmosphère qui enveloppe tout le film et en constitue la beauté. Beauté qui émane en particulier de ces femmes aux formes généreuses et qui font tourner la tête de Joachim et des spectateurs français par leur affranchissement des codes. Lors d'une scène d'interview, ces femmes semblant frivoles, montrent bien la part d'intelligence qui réside dans leur numéros décomplexés : elles sont conscience de l'impact de leur dénuement, de leurs postures, et des accessoires symboliques qu'elles critiquent avec leur corps (le fameux numéro sur le capitalisme américain) ou détruisent souvent, forme de libération que peut illustrer cet immense ballon que fait éclater l'une des artistes de l'intérieur. Le film peut être ainsi une véritable odyssée qu'entreprend le producteur Joachim, qui tente justement de rentrer au pays, cherchant la gloire d'Ulysse par le biais de ces femmes qui l'émerveillent. Ce voyage quasi-initiatique concerne finalement autant le personnage du producteur que les femmes, notamment Mimi Le Meaux.

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    La partie consacrée au passé énigmatique du personnage reste cependant un peu maladroite. Amalric choisit le chemin des évocations et des sous-entendus, se refusant à toute tendance démonstrative ou explicative, ce qui est tout à fait honorable. Le personnage que joue Damien Odoul, ou celui joué par André S. Labarthe, glissent ainsi de nombreuses phrases montrant la déchéance de Joachim, notamment celle-ci « Tu te comportes comme une merde sur un socle », tirée d'une correspondance entre François Truffaut et Jean-Luc Godard, soulignant ce rapport de collaboration ayant tourné à l'échec. Cependant, à force de rester sur ces propos évasifs, l'histoire de Joachim manque un peu de clarté. Il en est de même pour la description du monde du spectacle. Avec les personnages de Damien Odoul, d'André S. Labarthe ou encore de Florence Ben Sadoun, qui restent bien trop mystérieux à l'écran, est aussi esquissée une certaine vision du monde actuel du spectacle. L'ancien collaborateur de Joachim semble par exemple s'être intéressé à la télévision, selon les reproches du producteur. Par ce personnage, Amalric touche à beaucoup de choses, comme ce côté showbiz, qui semble être le seul moyen d'avoir du succès, tout en se constituant des ennemis parmi ses anciens collaborateurs. Mais le réalisateur s'en tient à sa poignée de personnages et au portrait esquissé de Joachim, figure en chute libre, ce qui peut sembler dommage, mais reste cependant un beau parti pris assumé.

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    Joachim est en effet en chute libre. C'est un personnage qui a tout perdu, l'amitié de ses confrères, l'amour de sa femme, la confiance de ses enfants, son imagination, ses illusions. Il y a par exemple cette scène cruelle où le père tente vainement de raconter une histoire à ses enfants pour les endormir. Cette scène est à la fois très drôle, mais extrêmement dure, montrant avec subtilité combien l'esprit de cet homme s'est tari. Son admiration pour les artistes qu'il fait tourner se comprend alors : il y a quelque chose qui tient de la magie et de l'irréel dans les numéros qu'elles proposent, souvent flamboyants. Lors des scènes de spectacle, la caméra adopte souvent le point de vue de Joachim depuis les coulisses ou les rideaux. Elles sont observées de loin, comme dans une tentative d'approche de ces présences flamboyantes. Le numéro de Mimi avec ses plumes est par ailleurs le plus émouvant, malgré son traditionalisme que lui reproche Joachim. Il est pourtant cleui d'où se dégage l'émerveillement le plus fort. Le point de vue en contreplongée et le travail sur le mouvement du personnage et les éclairages qui la mettent en valeur l'assimile à une sorte de fée insaisissable et étincelante qui inspire Joachim. Dans ces formes généreuses et libérées qui l'attirent ressort ce côté légèrement fellinien que l'on retrouve sur l'affiche du film.

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    Mais ces « fées » sont loin d'être inaccessibles, et c'est là que le film se révèle d'une belle délicatesse. Parallèlement au portrait de Joachim, se dessine celui des femmes, de Mimi en particulier, par le biais de courtes scènes révélant ses fragilités et des instants de son intimité. Les corps des femmes portent ces fragilités et ces failles tout en les cachant. Tout d'abord, ce corps, malgré qu'il paraisse libéré et naturel, est marqué par l'âge, les tatouages du passé, les rides de la fatigue. La colle, les faux cils, les teintures de cheveux et tous les accessoires artificiels tentent de dissimuler ce malaise. Le passé de Mimi est lui aussi livré par fragments : un coup de téléphone mystérieux, le désir amer face aux inconnus attablés au bar de l'hôtel, les confidences partagées avec une des artistes sur le lit. L'obstacle de la langue, plus ce malaise, fait que se joue une incompréhension totale entre les deux personnages principaux. Peu à peu, il vont découvrir ce malaise commun à travers leur relation. Le film passe par de courts dialogues, et le plus souvent les gestes pour cerner ces évolutions. La mise en scène, toujours un peu en retrait, cerne avec justesse ces corps en peine, tel celui de Mimi, s'allumant une cigarette en ôtant les faux cils de ses yeux émus ; ou celui, étendu sur le lit, de Joachim, les larmes coulant sur ses joues à moitié illuminées par le soleil filtrant à travers les rideaux. Ce grand respect porte tout le film, et ce, dès la première scène, plan fixe où apparaissent les femmes se débarrassant ou s'affublant de leurs costumes devant de grands miroirs. Elles ne sont pas jugées, juste observées, elles s'offrent au regard avec une franchise et une beauté toute sincère.

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    A travers le regard de Joachim, et au fond celui du réalisateur, se manifeste cet amour porté aux personnages, une affection qui donne à Tournée toute sa force et explique son succès. La plus belle scène du film reste cette déclaration qu'adresse au micro le producteur à ses artistes. Sa voix s'élève le long des tribunes, coule sur la scène, se glisse entre les rangées de costumes, atteint les oreilles des artistes... Car Tournée est une vraie lettre d'amour, où se rencontrent, pour quelques instants, les tourments à peine effleurés de chacun. Au final, les personnages échoueront sur une sorte d'île abandonnée, comme un petit paradis perdu, dont l'aspect vétuste fait écho à la solitude et aux douleurs qui marquent chacun. Dans ce milieu désert et mystérieux, la voix de Joachim s'élève, se redresse, comme sortie du néant, prête à aimer, comme réconciliée.

  • Les Mains en l'air

    Une histoire de résistance

    LES MAINS EN L'AIR – Romain Goupil

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    Il y avait longtemps que je n'avais pas vu un bon film au cinéma. Par « bon film », j'entends une œuvre cohérente, réfléchie, claire et dynamique, tout le contraire du catastrophique Adèle Blanc-sec de Luc Besson, de l'ennuyeux et ronflant, même prétentieux 8 fois debout de Xabi Molia, de l'inégal Femmes de mes amis d'Hong Sang-soo ou de Lola de Brillante Mendoza (un cinéaste dont je peine à voir le talent que beaucoup lui attribuent). Seul le classicisme, néanmoins agréable et prenant, de Robinhood m'avait charmé ces derniers temps.

    Bref, Les Mains en l'air arriva jusqu'à mes yeux en ce temps de profonde déception cinématographique (courant mai et juin 2010), et m'éblouit par sa fraîcheur, son dynamisme, son intelligence et son originalité. Il est de plus intéressant de voir comment différents cinéastes français traitent un thème brûlant de la France actuelle, passant par diverses solutions, chemins, points de vue. Alors que Philippe Lioret, avec Welcome, passait à travers le prisme de l'évolution d'un homme aidant un jeune réfugié dans le but de reconquérir sa femme, Romain Goupil se glisse à hauteur d'enfant pour évoquer la présence des sans-papiers.

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    Dès lors, toute la finesse du film et sa force sont constituées par ce point de vue, qui s'écarte rarement des observations de ces enfants révoltés, s'engageant dans une véritable action de résistance contre des forces de l'ordre oppressantes. Un seul personnage adulte, au comportement néanmoins enfantin, est inclus quelque fois dans ce cercle, présence maternelle incarnée par Valeria Bruni Tedeshi, très bonne actrice qui trouve ici un rôle à sa mesure, autre que la frustration tendue et quelque peu lassante des Regrets de Cédric Kahn. Cependant, Romain Goupil s'attache à cette poignée d'enfants, à leur observation du monde et sa division, tandis que les adultes restent ignorants et inconscients de l'influence que les événements déchaîne sur leur imagination. A cette histoire de résistance, le cinéaste mêle l'utilisation intelligente d'un monde en pleine mutation technologique et la confirmation de ses liens avec la Nouvelle Vague. L'esprit de Truffaut se fait sentir dans ce film vif et franc.

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    En effet, ce qui ressort du film de Goupil, c'est la fraîcheur et la chaleur qui se dégage de ces enfants, faisant du film une œuvre sincère et accessible à tous. La famille a par exemple une place très forte et à part. Comme l'affirme Blaise à Milana, ils forment une seule et même famille et la fillette reste placée sous sa protection. Cet esprit est le plus visible lors des scènes de contrebande où rien n'est caché, tout est partagé : la mise en scène de Goupil tient par ailleurs à encadrer tous les enfants dans des plans d'ensemble, à les rassembler autour de divers objets, tels les faux jeux vidéos ou la nourriture. Le ton chaleureux se dégage à travers de multiples scènes de repas, de vacances, de partage où l'enfant est la source de cette communion, à travers ses remarques et sa joyeuse répartie. Une mise en scène vive suit ainsi les périples des personnages. Une caméra à hauteur d'enfants, ce qui pas sans évoquer les 400 coups ou L'Argent de poche, saisit leurs remarques et leurs réactions face au monde révoltant des adultes. Le film mêle à la fois des histoires inspirées de Truffaut et un astucieux jeu d'utilisation des nouveaux médias : la scène avec la rose achetée pour Milana au début évoque le bouquet de fleurs offert à la femme du coiffeur dans L'Argent de poche ; les trafics de jeux vidéos des enfants rappellent l'ambiance de La Guerre des boutons ; les réponses aux questions des devoirs se trouvent maintenant sur les ordinateurs. Mais la scène la plus marquante du film reste celle, courte mais efficace, de l'interrogatoire d'un des jeunes enfants par des policiers arrogants, rappelant l'arrestation de Doinel dans Les 400 coups.

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    A table ou dans la rue, la place est ainsi laissée aux enfants pour qu'ils s'expriment, tandis que les mains des parents, rassurantes, apparaissent toujours en arrière-plan ou au bord du cadre comme pour encadrer et cacher le complot qui se met peu à peu en place. Dans la rue, les trois jeunes tiennent ainsi les mains de leurs parents, les serrant plus fort lorsqu'ils croisent des policiers en patrouille. Ces adultes sont des présences en dehors du secret, loin de la complicité qui lie ce groupe. En revanche, le spectateur est inclus dans ce cercle, mis au parfum des différentes combines. Une scène hallucinante, lors de la réunion improvisée à l'école après l'arrestation d'une des familles, passe outre des disputes des adultes pour concentrer l'attention sur la fameuse sonnerie à ultrasons, audible seulement par les enfants. Alors que les professeurs et les parents se perdent dans un conciliabule sur la morale et la politique, les enfants se bouchent tous les oreilles, à l'écoute de la sonnerie magique, et forment un groupe soudé, connecté grâce à cette sonnerie agissant comme un vrai code.

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    Car il s'agit bien de codes et d'un véritable jeu de piste en raccord avec les événements actuels qui se mettent en place dans l'imaginaire de ces personnages. Les policiers apparaissent comme les représentants d'un « grand méchant loup » dont il faut se méfier en permanence. Les enfants s'organisent tout un réseau que la caméra de Goupil se plaît à saisir et décrire : la sonnerie inaudible du monde adulte ; le guet et les écoutes aux portes des parents ; les actions de contrebande et de trafic de jeux vidéos, portables et friandises ; l'aménagement d'un refuge... Toutes les nouvelles technologies, que les enfants, tel Blaise, maîtrisent parfaitement, sont au service de ce réseau de résistance.

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    Tout ceci mène à définir une véritable retransposition d'une page de l'Histoire, ce trafic correspondant à un microcosme d'un récit de Résistance dans notre actualité. Cette dimension se retrouvait un peu chez Lioret, avec la comparaison qu'établissait le personnage d'Audrey Dana entre les délations des immigrés clandestins et celles qui se faisaient sous l'Occupation, ce qui avait par ailleurs déclenché la polémique de Welcome. Ici, Gary, parce qu'il passe par le biais de ce jeu de piste ludique et enfantin, se permet d'aller plus loin dans la comparaison. Le début futuriste, où Milana, vieille femme, témoigne de ces jeunes années 2010 au Président dont elle « ne souvient plus du nom », s'apparente à tout autre témoignage de guerre, comme un de la Shoah. Mais, plus que tout, ce qui résonne fortement dans Les Mains en l'air, c'est cette scène d'une violence fulgurante, où les policiers, ayant arrêté l'un des enfants du groupe, le harcèlent l'un après l'autre, créant cette sensation d'étouffement que les jeunes gens des Mains en l'air tentent de percer.

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    Enfin, ce qui constitue l'humanité du film, c'est son extrême simplcité et sincérité. Ces enfants, tous excellents par leur naturel à l'écran, gardent leur sensibilité et leurs failles. La jeune Milana ressent rapidement l'absence de sa mère lorsqu'elle s'isole dans le refuge. De même, le personnage de la mère qu'est Valeria Bruni Tedeshi, derrière sa décontraction et son assurance, oscille face aux événements et aux réactions de certaines de ses connaissances quant à la proximité qu'elle entretient avec Milana, tel le virulent personnage d'Hyppolite Girardot. Cette humanité, qui se démarque de la froideur des policiers ou des inspecteurs sur le dernier mouvement du film, fait toute la force des Mains en l'air. Des personnages humains faits de failles et de franchise, dévoilés en toute sincérité, loin du tapage médiatique montré à la fin du film, lorsque la mère retrouve ses enfants, scène exposée sans pudeur par les caméras des télévisions.  Un autre cinéaste a su également apporter cette fraîcheur et cette émotion, que l'on trouve difficilement dans le cinéma français aujourd'hui, évidemment Matthieu Amalric avec Tournée, prochaine critique sur ce blog.

  • Inception

    INCEPTION - Christopher Nolan

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    Après les deux derniers volets de Batman, Batman Begins et surtout The Dark Knight, renouvelant le genre à travers son questionnement sur l'image du super-héros et sa virtuosité visuelle et technique, voici Inception, le nouveau film de Christopher Nolan, film à la fois complexe mais aussi inspiré par la réflexion traditionnelle sur le rêve. Avec une réelle efficacité, le scénario reprend toutes les entreprises philosophiques et psychologiques concernant ce thème cher au cinéma, et les traduit à travers une intrigue haletante et un travail visuel époustouflant.

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    Le point fort d'Inception est tout d'abord son habile scénario, à la fois original et fidèle à l'exploitation des notions de l'inconscient. A travers ce postulat de science-fiction, où des hommes sont capables de maîtriser les rêves des autres en y s'immisçant et en y agissant pour découvrir les méandres de l'esprit d'un autre, le film offre non seulement une richesse de possibilités scénaristiques et visuelles, puisque l'imagination humaine es sans limites, mais pose aussi les nombreuses bases philosophiques qui jalonnent notre rapport au rêve. Pourquoi le rêve semble-t-il si réel alors qu'il apparaît étrange à notre réveil ? Le rêve n'est-il pas une imposture que l'esprit se construit à lui-même ? Quelles réponses peut fournir le rêve sur la réalité ? La réalité ne serait-elle pas irréelle ? Le rêve ne semble-t-il plus agréable que la réalité ? Au fur et à mesure des différentes étapes de l'opération qu'entreprennent l'équipe de Cobb, la frontière entre rêve et réalité se brouille, d'autant plus que le cinéma traduit bien cela, étant lui-même une forme d'illusion auquel nous croyons et que les progrès en matière d'effets spéciaux fournissent une incepapesanter.jpgample réalité à des phénomènes inexistants. Inception en cela remplit son pari, à travers des scènes époustouflantes, telle celle, désormais célèbre, des quartiers de Paris se superposant l'un sur l'autre comme une feuille de papier plié en deux ; ou encore l'impressionnant effet d'apesanteur dans l'hôtel, où flottent les multiples corps et objets, jusqu'aux plus infimes détails, telles les gouttelettes de sang de Saito. Plus encore, le film multiplie les diversités de décors et de lieux utopiques, comme cette ville américaine à demi détruite et immergée par l'eau conçue par l'imagination des époux Cobb. En cela, le film répond bien à l'idée que le rêve s'assimile souvent à l'utopie, et qu'il propose souvent une réalité meilleure que celle à la surface. Il est en intéressant de voir comment Christopher Nolan, face aux moyens qu'il dispose dans le système hollywoodien, réussit justement à traiter en toute sincérité le fondement de son sujet utopique. De même, il avait disposé de l'héritage de Batman pour revenir à la source même du mythe et en remettre en cause le fondement. Ici, il effectue le même principe de retour aux choses mêmes : comment les prouesses technologiques peuvent recréer une réalité stylisée, bâtir un autre monde à la hauteur de nos rêves et rendre concret l'imaginaire. Mais cette création, et le film le démontre bien assez à travers les hantises de son personnage principal, tend à rendre la perception de notre esprit de plus en plus vertigineuse, à l'image de ce Paris retourné, ou de ce reflet multiplié à l'infini dans le miroir que dresse Ariane dans son premier rêve.

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    Le miroir, en effet, est un symbole clé du film, car il représente bien comment se construit l'intrigue. Une série d'emboîtement de rêves constituent la complexité de cette intrigue, et ce, dès une première partie très énigmatique et compliquée. Au fur et à mesure, est révélé que ce que nous voyons à l'écran n'est qu'un rêve, puis un rêve dans un autre rêve, etc. dans le seconde grande partie du film, le processus est inversé : on nous montre comment le groupe plonge progressivement dans une nouvelle dimension. Le film se construit comme un puzzle, fonctionnant sur les flash-backs que sont les souvenirs expliqués peu à peu par Cobb, ou encore une succession de symboles. Les indices sont livrés au fil des situations, ce qui fait d'Inception un film nullement démonstratif, exigeant une certaine attention du spectateur qui doit réussir à décoder tous les enjeux et les ressorts du subconscient. Néanmoins, si le début reste quelque peu difficile à comprendre, la deuxième partie principale, où le groupe s'introduit dans l'esprit de Fischer, est d'une belle clarté, notamment grâce à un montage parallèle soigné, veillant aux transitions entre les différentes actions s'effectuant aux différents niveaux, gardant une cohérence et surtout contribuant à la tension dramatique. Le temps joue un rôle absolu dans le rêve, créant ainsi un rythme intensif à l'intrigue.

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    Inception s'appuie en outre sur une série de clés traditionnelles. Fischer ou Cobb tentent d'ouvrir différentes   portes, que ce soit celle sécurisée dans le repaire enneigé, ou celles de l'ascenseur, représentations évidentes des portes freudiennes du subconscient, enfouies au plus profond de soi (la descente en ascenseur en est l'exemple métaphorique) et cachant les plus terribles secrets ou pensées. De même, les labyrinthes construits par "Ariadne", pour reprendre son origine grecque, illustrent les méandres de l'esprit humain, machines infiniment complexes dont l'architecture frôle parfois les tableaux de Escher. Tous les sentiments relatifs au rêve sont fidèlement retranscrits : différence temporelle flagrante avec le présent, le rêve semblant bien plus long que la réalité ; étrangeté du rêve n'apparaissant qu'au réveil ; accentuation des sensations ; rôle du choc du corps dans le rêve qui en provoque la sortie. l'ingéniosité du scénario est d'utiliser tous ces détails et notions expérimentées par tous au quotidien pour en faire les contraintes ou les outils nécessaires à la réalisation du plan. Enfin, la célèbre question philosophique trouve sa place dans le personnage jouée par Marion Cotillard, qui doute soudainement de la réalité de son univers : où se situe le rêve ? Où se situe la réalité ? le monde que l'on perçoit est-il vraiment le vrai ? Ce personnage, parce qu'il n'existe plus et n'apparaît qu'à travers le regard de Cobb, est extrêmement intéressant. Il apporte au film sa dimension réflexive, par les questions qu'il sème dans l'esprit du personnage, et le distingue de tout autre film d'aventures hollywoodien.

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    Ceci dit, le nouveau film de Christopher Nolan reste avant tout un excellent film d'action, tant par l'intelligence de son scénario, que son montage classique, mais efficace, et sa réalisation impressionnante. Le film est très soigné et d'une très grande clarté, réussissant à faire saisir tous les enjeux, pourtant fantastiques, du projet mené par les six protagonistes. Certaines scènes restent des moments d'anthologie, comme le combat en apesanteur effectué dans les couloirs de l'hôtel du deuxième rêve de Fischer. Mais ce qui fait aussi le charme du film, c'est son casting d'une belle qualité et ses personnages attachants, ce qui aide à adhérer à un scénario aussi bluffant et incroyable. DiCaprio, jouant Cobb, confirme son aisance à endosser un certain type de rôle tiraillé par ses propres hantises et piégé par un passé obscur, qui s'incarne en la personnage de Marion Cotillard. L'actrice française est plus efficace dans ce rôle que dans celui de la femme fragile de Public Enemies de Michael Mann, où elle restait assez fade. Ici, l'écriture approfondie de son personnage, allié à la froideur de son physique, permettent de donner une certaine force à cette femme fantasmée et irréelle. Ellen Page, seule présence féminine dans ce groupe très masculin, porte avec aisance un rôle un peu trop en décalage avec son jeune physique, mais qui lui donne l'occasion de s'écarter de ses habituelles compositions d'adolescentes. Joseph Gordon-Lewitt se distingue lui aussi de ces rôle antérieures et donne une nouvelle touche à sa carrière éclectique, campant un Arthur sobre et d'une belle retenue. Parallèlement, l'amusant Tom Hardy et Dileep Rao complètent le groupe avec efficacité, notamment qu'ils n'exagèrent pas leurs personnages très caractérisés. Enfin, Ken Watanabe reste d'une élégance électrique incroyable, et le très bon Cillian Murphy, malgré sa place secondaire, confirme son charisme.

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    En conclusion, Inception confirme bien l'aisance et le talent de Christopher Nolan à réaliser un film à la fois réfléchi et distrayant en utilisant le potentiel technique des grands studios américains. Il échappe à toute domination du système et impose son style à de grands block-busters impressionnants, servis par un scénario intelligent et précis, un casting d'une belle qualité et des effets spéciaux sidérants.