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  • Des Hommes et des Dieux

    Chutes - "Tous, vous tomberez, comme des princes !"

     

    DES HOMMES ET DES DIEUX - Xavier Beauvois

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    Le film de Xavier Beauvois, acclamé à Cannes, plébiscité par la presse et salué comme il se doit par le public français, est un travail complexe, mais d'une grande simplicité. A travers le destin de ces moines en Algérie, et la description sans artifices ni surenchère dramatique, de leur chute face à la guerre, Des Hommes et des Dieux pose de nombreuses questions et réflexions sur le rôle des religieux, la patrie, la communauté, et plus que tout, l'humain face à sa mort et celle de son prochain.

    Xavier Beauvois saisit l'intime, et non le grand moment historique comme avait voulu le faire Rachid Bouchared avec Indigènes. Ici, la petite histoire est décrite, le quotidien humble et modeste de ces moines peu à peu confrontés à la mort et à la violence. La réalisation, très fine, et le rythme du montage insufflent un ton posé et intime, empreint d'une véritable douceur et humanité, loin d'une fastueuse reconstitution historique. Le début du film cerne les différentes activités de chacun, chacune accomplie religieusement, que ce soit la corvée du bois pour l'hiver, l'entretien du jardin, les visites médicales, les courses au village, ou encore la lecture des textes religieux et la préparation des messes. Les paysages algériens, magnifiques, inspirent un sentiment spirituel suffisant, comme un écho aux voix qui résonnent dans la petite chapelle.

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    La notion de mystère est très bien entretenue dans tout le film, ce que soulignait par ailleurs le grand Michel Ciment au Masque et la Plume. Le critique montre à juste titre ce qui constitue la véritable qualité du film, et sa force émotionnelle. le danger n'est jamais vraiment là mais manifeste sans cesse sa présence dans les arcades obscures du monastère, ou dans le creux des montagnes. Ainsi, cet incroyable scène de l'hélicoptère, tient presque du surréel ou du fantastique, où les moines, unis dans une même étreinte et un même chant, minuscules présences, font face à un immense appareil vrombissant, incarnation de la terreur invisible qui les envahit.

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    On ne peut parler de religion avec ce film, mais uniquement de spiritualité, d'esprit religieux, comme un souffle, non pas divin, mais humain, expiré tout au long du récit. Respiration régulière au début, qui finit par donner dans l'essoufflement au fur et à mesure de l'approche du danger, jusqu'à tendre, dans une ultime inspiration commune, vers ce climax qu'est le fabuleux passage du Lac des Cygnes. Une scène d'anthologie dès le passage du film à Cannes, dont les nombreux commentaires délivrés en mai dernier n'ont heureusement pas étayé l'émotion. Elle répond à une règle simple et utilisée dans bon nombre de films, où l'intensité de l'émotion est proportionnelle au resserrement du cadre. Sauf qu'ici, le resserement va jusqu'à ne cerner que le blanc des yeux, au rythme des violons lancinants, comme des plaintes, de Tchaikovsky. L'extraordinaire regard des comédiens suffit à transmettre une émotion redoublée dans la musique, qui agit telle une violente catharsis de toutes les peines accumulées silencieusement.

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    Enfin, de profondes questions sur la religion, la violence, le rapport aux communautés et plus généralement sur l'humain marquent tout le film. Les moines ont chacun une position différente face aux violences qui se propagent. Il y a frère Christian, le chef du groupe, persuadé que les événements extérieurs ne peuvent entamer la profonde spiritualité installé dans le monastère, mais dont la sensibilité se réveille face aux corps massacrés qu'il entrevoit ; frère Luc qui ne craint ni la mort ni les terroristes ; frère Amédée qui attend sagement que les choses se passent ; frère Christian qui n'entend plus rien et tombe dans un doute terrifiant, proche du chevalier Bloch dans le 7ème Sceau d'Ingmar Bergman ; et les autres, frères Paul, Célestin, Jean-Pierre, Michel, qui continuent leurs tâches quotidiennes mais s'avèrent déchirés entre leur désir personnel de rentrer en France et leur solidarité envers le village. Croire est une question de sûreté et de sécurité dans cette histoire. La religion répond vraiment à un désir de protection et d'amour, cet amour, plus grand que celui face aux hommes, qu'évoque frère Luc à la jeune fille du village. Ce désir de protection que le plus jeune des frères n'arrive plus à combler par la foi, donnant lieu à de très fortes scènes sur son rapport à la foi, où le personnage tremble et hurle de peur face aux croix silencieuses, apeuré par la solitude. Peut-être est-ce là tout le sens du titre du film : face au silence des Dieux, face à la solitude, face à la remise en question de leur croyance, les hommes se retrouvent en cette situation extrême, n'en ressentent que plus profondément le besoin de l'autre, d'une présence constante à leurs côtés, d'un sentiment d'union inébranlable et rassurante. Dans un seul et même effort, dans une embrassade commune, dans une ultime écoute d'un morceau intense de Tchaïkovski, ces moines soutiennent une foi partagée et une philosophie du pacifisme et de l'écoute de l'autre

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    Cette bouleversante histoire est filmée avec une caméra pudique et respectueuse, englobant les moines dans des plans d'ensemble, que ce soit autour de la table de décision ou de la photographie de groupe, donnant à chacun sa part de réflexion. Les scènes religieuses sont d'une intensité bouleversante, tout le pari étant, selon Xavier Beauvois interviewé dans le numéro de septembre de Positif, de “mettre en scène des mises en scène”. Dans la vaste chapelle aux lumières crépusculaires, les corps des différents protagonistes, au début tendus vers la seule lumière de Dieu, suivant scrupuleusement chaque geste et parole de frère Christian, s'alourdissent et perdent de leur confiance. Les corps et les postures se courbent progressivement sous la lumière, épuisés par la peur et le doute. Le film restitue aussi admirablement les chants et les plaintes, la voix, porteuse du sentiment, jouant un rôle primordial dans cette histoire. Les textes religieux choisis par frère Christian reflètent le plus souvent les angoisses à travers des évocations apocalyptiques, mais appellent aussi à l'union et à l'espoir. Mais au-delà du propos, rien que l'aspect vocal de ces textes illustrent les doutes de chqaue personnage, certains moines étant dans un chant quasi-tremblotant. Les écrits de frère Christian et les confessions des autres moines témoignent aussi de leurs incertitudes. Mais au final, au-delà de ces confessions, ne régnera que la plainte unanime du Lac des Cygnes, pour laisser enfin place au silence de la dernière image.

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    Les interprétations sont d'une justesse remarquable : Jean-Marie Frin, Xavier Maly, Loïc Pinchon, Philippe Laudenbach, Olivier Rabourdin, Jaques Herlin (vraiment adorable), et bien évidemment l'immense Michaël Lonsdale et l'excellent Lambert Wilson, à qui échoue le rôle le plus complexe ; tous interprètent ces grandes figures anonymes avec un naturel et une sincérité admirables. Jusqu'au dernier plan, le silence accompagnant leurs silhouettes engloutis par la brume et la neige, conservera cette justesse et cette acceptation, ce pacte passé entre les moines qui leur permet de conserver leur dignité, malgré la chute.

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