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  • Trois films d'animation

     

    3 FILMS D'ANIMATION :

     

     

    COWBOY BEBOP THE MOVIE - Shinichiro Watanabe (1996)

    LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE -  Sylvain Chomet (2002)

    TOY STORY 3 - Lee Unkrich (2010)

     

    Vus en trois jours, il me semble plus intéressant de réunir sous une seule critique ces trois films sortis durant les années 2000, tous trois issus d'horizons différents, l'un étant l'adaptation en film d'un anime célèbre, un autre la conclusion d'un travail de longue date, et un dernier étant le premier long-métrage d'un cinéaste en pleine ascension. De plus, ces trois films proviennent de trois pays différents - Etats-Unis, France, Japon - et ont des objectifs totalement différents, mais chacun répond à une volonté de continuité renouvelée : continuité des Toy Story, où il faut reprendre les mêmes têtes, créer de nouveaux obstacles et y donner une conclusion définitive ; continuité de la série Cowboy Bebop, à l'ambiance si particulière tout en construisant une intrigue suffisamment efficace pour tenir les personnages en action durant deux heures ; continuité du travail et du style de Sylvain Chomet, qui passe du moyen (La vieille dame et les pigeons) au long-métrage.

     

    toyjouet.jpgCelui qui réussit le mieux son pari reste Toy Story 3, dernière création des merveilleux Studios Pixar. Pour parer avec les complications qu'entraînent généralement le dernier volet d'une trilogie, les réalisateurs ont osé faire grandir Andy, le personnage principal, choix généralement condamné dans le domaine de l'animation pour enfants. Mais ce choix s'avère juste et habile, notamment en raison des onze années d'absence qui sépare la troisième aventure du Toy Story 2 : car les spectateurs, enfants en 1999, sont maintenant jeunes adultes en 2010, et la croissance d'Andy permet de créer unetoyabandon.jpg habile identification (preuve indubitable : la moitié de la salle de Toy Story 3 était remplie par des étudiants ou de jeunes parents, et je faisais moi-même partie de cette génération venue pour retrouver les limbes de mon enfance…). En effet, qui ne s'est jamais posé la question fatidique face aux anciens jouets rangés dans le coffre de notre chambre ? doit-on les jeter ou pas ? A partir de cette question commune à une bonne partie des adolescents, les réalisateurs se recentrent sur Willy et Cie en traitant la peur de l'abandon qu'ils ressentent face au départ de leur propriétaire.

     

    toygroupe.jpgLe film joue habilement sur les deux publics : aventure et action mêlés de grands sentiments d'amitié pour la génération d'enfants actuelle ; retrouvailles des jouets et nombreux clins d'oeil aux précédents opus, teinté d'une douce nostalgie finale pour la génération qui a grandi. Toy Story réussit pleinement à satisfaire ces deux catégories, à la fois dynamique et pertinent, posant toujours des questions sur le rapport au jouet, à l'objet, et surtout au temps et à la maturation de chacun. Dans un autre registre, Cowboy bebop réussit lui aussi à répondre à une combinaison, à savoir concilier le succès d'une série à une nouvelle intrigue plus fournie. Certes, le scénario reste très classique, banale histoire de drogue et de corruption, mais le rythme demeure soutenu et efficace, dans la lignée de la nonchalance des personnages confrontés à des situations explosives. Là où Cowboy Bebop pêche, c'est dans la créationcowpsg.jpg de nouveaux personnages. Il est par ailleurs rare, dans l'adaptation en films de nombreuses séries japonaises, que les scénaristes réussissent à fournir des antagonistes suffisamment étoffés pour se mesurer aux personnages principaux. L'ennemi principal reste assez superficiel, malgré ses traits bien marqués de vieux soldats, et n'égale pas la décontraction et l'immoralité des personnages du vaisseau que sont Spike, Faye, Jet Black ou Ed, tous irrationnels et dotés d'un sens d'adaptation complètement absurde. Pour Spike ou Faye, tout ce qui compte, ce n'est pas le risque d'assister à une destruction de la ville, mais plutôt de capturer l'ennemi afin de remporter la prime. L'excellent doublage, toujours aussi efficace dans les séries japonaises, permet de rajouter du charme à ces personnages qui portent beaucoup le film.

     

    trisouza.jpgQuant aux Triplettes de Belleville, il est le film le plus élaboré sur le plan du scénario et de l'originalité. Très inspiré de l'univers de Tati, Chomet crée de véritables tableaux visuels où se multiplient les détails croustillants, les gags absurdes, les personnages le plus loufoques, tous jouant un rôle dans l'odyssée que mènera cette grand-mère à la recherche de son Champion, son cycliste embarqué par une Mafia joueuse. Tout en s'appuyant sur des références classiques du genre (le trafic de la Mafia, la brusque énergie de la grand-mère), Chomet construit un film captivant de par sa forme et sa dérision permanentes vis à vis des personnages et des situations. Loin des dialogues cyniques d'un film noir, par exemple, il met en place tout un réseau de bruitages et de sons significatifs, et suggère plus par l'image, les gestes, les grimaces. La simple carrure des gardes du corps suffisent à incarner toute leur stupidité brutale ; les yeux-lunettes de Mme Souza qui se bousculent démontrent sontoypeur.jpg trouble et son angoisse de perdre Champion ; les silhouettes dégingandées des triplettes dissimulent leur dynamisme de feu. En cela, Sylvain Chomet va plus dans la subtilité et le finesse, a plus d'audace qu'un film de Pixar, qui s'embarrasse de nombreux dialogues aux valeurs banals. Il n'en reste pas moins que les notions d'amitié, d'intégration et de communauté chez Toy Story, qui n'ont jamais été aussi fortes dans ce troisième volet, notamment à travers le thème de la séparation, continuent d'émouvoir, car il y a toujours cette vraie sincérité chez Pixar (a contrario de la superficialité et des sentiments auto-suffisants de la plupart des films du studio Disney). 

     

    tritour.jpgEnfin, les trois connotent une nette amélioration au niveau de l'animation, bien que les techniques employées soient totalement différentes pour chacun de ces trois films. Le plus surprenant reste Sylvain Chomet, qui combine à la fois la fluidité et le saccadé. Les décors et différents lieux fourmillent de détails savoureux et de recherche de gags (la fameuse maison dans laquelle habite Champion, où s'accumulent des objets ayant trait au vélo, le fabuleux Tour de France aux éléments pittoresques ou encore le cabaret de la scène d'ouverture), mais les personnages s'ytritriplettes.jpg mouvent avec une cadence déséquilibrée, des corps disproportionnés et des gestes fébriles et saccadés.  C'est de ce déséquilibre que naît l'harmonie du travail de Chomet, à l'image d'un film de Tati (dont on ressent fortement l'influence, même avant la réalisation d'un film comme l'Illusionniste), où l'imperfection charme plus que la perfection. Les traits de personnages sont volontiers caricaturés, triturés, distordus dans tous les sens pour mieux déclencher la surprise et le rire, que ce soient les grandes silhouettes de sorcières des Triplettes, le visage de poivrot du chef mafieux, ou les muscles monstrueux de Champion. Chomet profite de l'animation pour exploser les règles de l'anatomie et peut ainsi en révéler plus par ses délires corporelles sur le comportement de ses protagonistes (ce qu'il perd par ailleurs sur un film aussi soigné et élégant que l'Illusionniste).  A l'inverse, un film comme Toy Story recherche une harmonie des corps plus réelle, voire la ressemblance avec la réalité. L'intérêt de l'animation se trouve dans le fait de faire vivre des éléments inanimés (en l'occurrence les jouets) et de donner plus de liberté aux scènes d'action. Les réalisateurs toybarbieken2.jpgde Pixar ont effectué un travail admirable de recherche, recréant de figurines classiques du coffre à jouet : Mr et Mme Patate et leurs pièces détachées, le chien-ressort, le poupon ou baigneur, la poupée Barbie ou Ken, ou encore le génial téléphone à roulettes, grand classique. Le film s'amuse avec les codes de ces jouets (en particulier avec Barbie…, donnant lieu aux scènes les plus hilarantes du film) et on peut noter une belle progression dans l'animation, qui n'a jamais été aussi fluide. Pour ce dernier volet, les réalisateurs ont vu plus grand, n'hésitant pas àcowmetro.jpg plonger leurs personnages dans une scène finale assez terrifiante et impressionnante, au sein d'une décharge monstrueuse. Il en est de même pour Cowboy Bebop, où le travail de l'animation agit surtout au niveau des scènes d'action. Le film donne dans les explosions en tout genre, dans les longues cavalcades, par exemple une intense confrontation aux allures de western dans une sorte de métro suspendu en plein air. Mais au-delà des scènes d'action,

    Cowboy Bebop 

    se distingue surtout par son ambiance, qui faisait déjà le charme de la série. La réalisation donne dans l'atmosphère cosmopolite, où se mélangent au sein d'une même ville des allures de quartier marocain, de cités parisiennes, de buildings new-yorkais, ou même de métropole futuriste. 

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    trimusical.jpgDe ces trois longs-métrages, c'est surtout le travail de Sylvain Chomet qui se distingue, étant le plus indépendant et singulier par son originalité, son esquive des codes, son trait désaxé et son travail de son et de bruitages à la Tati. Curieusement, là où les studios Pixar ont réussi à conclure, avec brio, leur trilogie et à mettre un point final satisfaisant et ingénieux aux aventures de Woody et Buzz, là où la série Cowboy Bebop a connu son apogée, certes pas au niveau du scénario, mais au moins au niveau de la définition de de son univers, Sylvain Chomet continue de réaliser des longs-métrages, sur la lancée des Triplettes. Néanmoins, son dernier film, L'Illusionniste hommage à Jacques Tati, s'avère un de ses travaux les moins personnels. Il n'y a plus qu'à espérer que le prochain redonnera dans l'audace, l'inventivité et la crudité qui le caractérisaient sur la Vieille Dame aux pigeons ou les Triplettes de Belleville.

  • Poetry

     

    Les mots et la mort

     

    POETRY - Lee Chang-Dong

     

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       Les films de Lee Chang-Dong me laissent toujours dans un état d'étrange réflexion et émotion après leur vision, et ce, durant de longues semaines. Il m'est difficile d'effectuer une critique de ses films (il n'y eut d'ailleurs pas d'article sur Secret Sunshine lors de sa sortie en novembre 2007, tant ce film m'avait laissée sonnée), car son oeuvre s'avère rigoureuse, secrète, fragile. Poetry a reçu le Prix du Scénario à Cannes, mais il aurait largement mérité la Palme d'or, notamment face à Oncle Boonmee qui reste très surestimé en dépit de l'exotisme et du mystère qu'il dégage. Car le nouveau film de Lee Chang-Dong est, non seulement plus abouti que le précédent, mais surtout un travail d'une très grande maîtrise, cohérent sur tous les plans, et d'une générosité incroyable à l'égard de ses personnages et de ses spectateurs.

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    Secret Sunshine contait la lente marche dans la pénombre d'une femme perdant son fils, qui trouvait refuge dans la religion. L'actrice Jeon DoYeon, remarquable dans la gestion physique de cette souffrance, avait obtenu le Prix d'interprétation à Cannes 2007. L'honorable Yun Junghee aurait pu prétendre au même titre, tant son travail est d'une justesse époustouflante et que le rôle qu'elle joue est d'une force et complexité incroyables, en comparaison avec le jeu, certes de qualité mais classique, de Juliette Binoche dans 

    Copie conforme 

    d'Abbas Kiarostami. De même, il y avait dans Secret Sunshine, cet incontournable acteur qu'est Song Kang-ho, qui trouvait un rôle charnière avec ce film, à la fois dans la gamme de ses compositions habituelles mais aussi dans une nouvelle forme de création. Son personnage toujours en retrait dans l'image, se retrouve par ailleurs dans Poetry à travers plusieurs répliques.

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    Une fois de plus, Lee Chang-Dong nous conte une histoire de foi et de sacré. Ce sens du sacré, voire de la passion, que nous avons tous en nous, comme un exutoire ou une échappatoire aux événements, une manière de surmonter les événements. La mère de Secret Sunshine se jetait à corps perdu dans les cérémonies religieuses ; la grand-mère de Poetry se love dans le langage des fleurs et la beauté visuelle et sonore de la poésie. Lorsqu'elle apprend le terrible acte qu'a commis son petit-fils, elle s'évade de cette terreur en allant contempler les fleurs à l'extérieur du restaurant. Elle se raccroche à la nature qui l'environne pour lutter contre la misère qui la frappe, comme cherchant la beauté, l'idéal dans un monde chaotique. Mais toute cette quête de l'ordre et de la perfection, le film la cerne avec une simplicité remarquable, au travers des différentes situations et comportements qu'adopte son héroïne. Elle sort doucement du restaurant à l'annonce du viol, elle esquive involontairement la rencontre avec la mère de la jeune suicidée en évoquant le paysage bucolique et les récoltes, elle tente de conserver son élégance et d'écrire enfin son premier poème en dépit des remarques qu'on lui afflige. Car toute sa frustration s'exprime dans cette volonté infaillible de réussir à écrire son poème. Le brio du scénario est de faire saisir subtilement ses sentiments au travers des pensées qu'elle sème et des questions qu'elle pose, désespérée, aux autres poètes, sur la méthode pour écrire. Son impossibilité d'atteindre la beauté du monde, la beauté d'une pomme par exemple, est liée à son trouble intérieur, comme noyant tout espace sujet à la beauté, à l'espoir. La caméra saisit des instants volés de l'intimité de Mija, qui s'affaisse par terre après avoir trop bu, qui se traîne le long du couloir de l'école, qui accepte de faire l'amour avec un vieil homme diminué dans sa baignoire, loin de l'élégance qu'elle dégage avec fierté devant les autres. Son désespoir transparaît à travers tous ces comportements qui étayent sa dignité habituelle.

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    Le contraste entre cette forme de naïveté élégante et les atrocités évoqués s'incarne directement dans la réalisation de Lee Chang-Dong, toujours dans l'oxymore de la douceur d'une image épurée au propos violent et noir. La scène d'ouverture, vertigineuse d'intensité, suit le courant de l'eau qui dépose un corps flottant, celui d'une jeune lycéenne aux cheveux détachés, auprès des enfants jouant joyeusement près de la rive par cette belle journée d'été. Tout le film est sous cette ambiance doucereuse et estivale, chaque image étant balayée par des rayons de soleil. La vieille grand-mère, femme quia  beaucoup connu, revient sur les lieux d'un crime qui la laisse abasourdi en dépit de son expérience. Elle assiste à la messe donnée en hommage à la jeune lycéenne, vole la photographie qu'elle cache contre elle comme un trophée, l'observant telle une icône religieuse, va épier la salle de biologie dans lequel l'acte s'est passé. Le personnage est à la fois tiraillé entre sa naïveté romantique, incarnée dans les nombreuses séquences oniriques et bucoliques, et une morbidité obsédante, cachée derrière les objets et lieux qu'elle visite. Le film ne surlonge jamais ce tiraillement, parce qu'il est la forme même du film. Une photographie exquise, une progression dramatique posée et délicate, une manière de filmer claire et limpide, toujours proche du personnage, qui sont en contraste, mais accompagnent, son indissociables du sujet. 

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    D'une certaine manière, beauté rime toujours avec danger chez Lee Chang-Dong, et douceur avec douleur. Mais jamais le cinéaste ne tombe dans la surenchère ni l'excessif, car il en reste à un stade d'observation toute respectueuse des événements, et qu'il ne cerne, par cette observation patiente et délicate, que le frôlement de ces deux contraires, sorte de caresse renflouée à chaque plan. Frôlement qui peut s'incarner par exemple dans le rapprochement du corps malade du Président et du corps encore sain et féminin de la grand-mère. Pas de démonstration dans tout cela, mais plutôt une distance juste, une tentative d'approche, voire de séduction que le cinéaste tente d'opérer à chacun de ses plans. Le mystère n'a jamais été aussi complet dans ce film, prolongation plus aboutie que Secret Sunshine, où déjà recelait le mystique de la brusque foi du personnage de la mère. Le rythme de Poetry est plus soutenu, l'intelligence du scénario encore plus fine, nous faisant oublier peu à peu la maladie de Mija pour aboutir à une existence toute sensorielle. parce qu'elle oublie, Mija semble redécouvrir les choses sous un autre angle, fait ressortir leur mystère par la tentative qu'elle effectue d'écrire à propos d'eux, que ce soit une pomme, une rivière, un cerisier en fleurs… 

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    Le thème de la poésie, assez rare au cinéma, passe non seulement à travers le personnage à la fois romantique et morbide de Mija, mais aussi par le biais des protagonistes qu'elle rencontre. En cela, Poetry dresse l'un des plus beaux portraits de cet art, et en effectue l'approche d'une manière extrêmement généreuse et nouvelle. Jane Campion, avec Bright Star (autre réussite de l'année 2010), passait par l'histoire d'amour romantique et pudique du poète John Keats et de sa muse Fanny pour donner une image pure et délicate de la poésie. Ici, la poésie est abordée d'une manière simple, quasi-populaire. malgré la distance de la culture et de la langue, le film réussit, au-delà des frontières, à transmettre différentes visions du monde et des choses. L'un des plus beaux passages reste celui où les divers membres du petit club de poésie évoquent un de leurs souvenirs. Toujours patiente, la caméra cerne leur lente remémoration, leur émotion, leur regret, leur réflexion progressif, conférant une sorte d'intimité intense, d'autant plus que certains comédiens improvisaient lors du tournage de ces scènes. La poésie du film peut être brut comme ces confessions face caméra ; ou alors adopter un caractère théorique par les cours délivrés par le professeur ou d'autres poètes professionnels. Par le biais d'une petite ville de province, Poetry dépeint ainsi la poésie à tous les niveaux : celle, reflétant le mystère et l'incompréhension, de Mija ; celle enseignée par le professeur expérimenté ; celle, souvenirs intimes, des membres du club ; celle, salace, du policier… Le personnage de ce dernier est par ailleurs extrêmement intéressant, de même que celui du parent qu'i s'occupe de Mija. Tous deux incarnent les doubles du protagoniste masculin de Secret Sunshine, qui était incarné par Song Kang-ho. Ils sont ces témoins terre-à-terre, toujours en retrait mais néanmoins présents, de la douleur de Mija. Ils tentent de la rappeler, souvent maladroitement, à une réalité plus simple, moins déchirante, plus brute et moins sentimentale. Certains plans avec ces personnages sont par ailleurs l'exact miroir des scènes de lamentation dans Secret Sunshine.

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    Au-delà de la poésie, le film dresse en filigrane un portrait de la Corée du Nord. Lee Chang-Dong possède toujours ce regard incisif sur les différentes attitudes révoltantes et sur l'absurdité du fonctionnement social au sein des plus modestes villes. Ainsi, la jeunesse coréenne s'avère inaccessible, fermée, indifférente et incompréhensible. Le regard change lorsque Mija apprend que son petit-fils, celui-là même qui dévore les repas qu'elle prépare avec soin et regarde nonchalamment la télévision, a participé à un viol collectif. Les personnages ayant commis les pires crimes restent éloignés, comme effacés, totalement séparés du protagoniste principal. La mise en scène suggère sans cesse la division, la séparation et la distance entre grand-mère et petit-fils. Cette même incompréhensions de la violence se retrouve par ailleurs dans tout le cinéma coréen, le dernier film de Bong Joon-ho n'en faisant pas exempt. Mother suivait le parcours d'une mère qui découvrait le vrai visage d'une brutalité âpre chez la jeune population et se laissait entraîner dans cette spirale. Cependant, la génération des adultes est aussi immorale que celle des jeunes. face au viol, les parents qui se réunissent, tous des hommes, veulent régler la douleur d'une mère à la manière d'une affaire de business, et utiliser l'argent comme "dédommagement" à la perte de sa fille. Tout comme dans son précédent film, Lee Chang-Dong pointe le souci des apparences, fidèles à une tradition du correct et de la transparence, dans les petites villes, où chacun est prêt à tout, voire à une corruption quasi-inhumaine, pour entretenir sa bonne réputation.

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    Dans Poetry récèle le mystère. Un mystère autant imposé par le magnifique personnage de Mija, brillamment interprété par l'actrice Yun Junghee, dont chaque geste et attitude respire la grâce ; que par la réalisation subtile et patiente, constamment dans l'approche des êtres. Mystère qui s'incarne aussi dans l'incompréhension face à une société étouffante et ambiguë, auquel le personnage tente d'échapper à travers des envolées poétiques, lyriques, naturelles. Au final, Mija parviendra à écrire son poème. Un poème dont les vers trouveront leurs racines dans la mort qui l'accompagne depuis le début du film, et qui se révélera, dans un magnifique montage, la voix de la mort elle-même, de cette petite lycéenne regardant son suicide depuis le pont. Dans Secret Sunshine, c'était la renaissance d'une jeune femme, dans Poetry, c'est la mort, l'adieu d'une vieille personne qui a déjà trop vu.

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