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  • Le Goût de la cerise

    L'homme, la mort, le paysage

    LE GOUT DE LA CERISE (1997) - Abbas Kiarostami

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    Le Goût de la Cerise est le second film que je découvre d'Abbas Kiarostami, cinéaste qui me laisse toujours dans un étrange état flottant après la vision de ses films, à l'image des impressions que me laissaient le premier film de Lee Chang-dong avec Secret Sunshine (généralement ces impressions me mènent sur le chemin de l'admiration, vu l'attachement que je porte actuellement aux films de Lee Chang-dong…). Bref, toujours est-il que j'empruntais Le Goût de la Cerise à la bibliothèque, mes papilles étant titillées par ce titre et mon esprit  attiré par la mention Palme d'Or. 

    Avant Copie conforme, film très philosophique et à la mise en scène sublime, malheureusement empâtée par le symbolisme et l'interprétation de Juliette Binoche (qui ne méritait pas son Prix à Cannes, surtout face à Yoon Jung-hee dans Poetry !), Kiarostami avait ainsi réalisé Le Goût de la Cerise, long cheminement vers la mort. Car le cinéma de Kiarostami est placé sous le signe du voyage et de l'errance, à l'image des mouvements métaphysiques qui troublent l'être humain. Le film débute par un plan sur son acteur principal, Homayon Ershadi, à bord de son 4X4, sillonnant les chantiers de Téhéran. Au fur et à mesure de sa conduite, il s'évade d'un environnement urbain pour aboutir à la nature la plus brute et labyrinthique possible. Les magnifiques paysage d'Iran, par leur sécheresse et leur immensité, parcourus de longs sillons jaune paille, d'arbres au feuillage doré, de buissons rougeâtres, incarnent une nature à la fois si belle et envoûtante, si âpre et inquiétante. 

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    La voiture de Baadi, le personnage principal, s'engage ainsi sur un chemin sans retour, revient incessamment sur les lieux de la mort. Baadi veut mourir, veut tenter de disparaître paisiblement dans une tombe creusée près de l'arbre au feuillage doré.  Pourtant, il recherche quelqu'un, un homme qui pourrait peut-être le sauver ou contribuer à son suicide. Son cheminement s'apparente bien à une errance continuelle, appuyé par la référence cyclique : boucles formées par la route, rondeurs des nuages et des arbres, bétonnières qui tournent en permanence, remuant la terre des chantiers… Comme toujours chez Kiarostami, cette idée de cycle va de pair avec un ton contemplatif, chaque plan étant volontairement long et fixe, laissant à l'action le temps se  terminer, de se poser, d'atteindre son achèvement afin de s'inscrire entièrement dans le cadre. 

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    Le film offre également un visage de l'Iran à travers cette histoire. La misère et la lassitude transpirent chez les divers protagonistes croisés, tels cet homme en haillons qui trie les sachets et se fait chahuter cruellement par les enfants, ces hommes qui cherchent à vendre leurs produits au début du film, ces travailleurs au milieu des champs et des chantiers. Mais la générosité est aussi présente : malgré les nombreux refus auquel doit faire face Baadi sur son chemin, il  en vient à croiser, paradoxalement, des paysans délogeant sa voiture qui venait de déraper, ou l'invitant à déguster un thé ou partager une omelette. Mais l'obstination mystérieuse de Baadi fait qu'il demeure sourd à ces marques d'amitié. 

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    Le personnage illustre ainsi bien le phénomène d'enfermement et d'incompréhension qui se joue à l'échelle humaine et qui vient s'imprimer constamment dans la mise en scène. De nombreuses vitres divisent et isolent Baadi du monde actif, l'homme étant rarement réuni avec un autre protagoniste dans un même plan ; et les dialogues à bord de la voiture se font généralement à sens unique, car les vrais échanges de regards n'existent. Baadi fixe incessamment la route en jetant de violent petits coups d'oeil pour garder un infime lien avec celui qu'il tente d'emporter dans sa décision. L'incommunicabilité vient même s'imprimer au niveau du tournage, les plans en champ/contrechamp dans la voiture n'ayant pas été tournés au même moment, mais reliés par le montage, cet artifice trompeur et magique qui vient toujours créer le liant. Liant entre les acteurs, entre la réalité du travail et la fiction du personnage de Baadi, entre l'homme et le paysage. Baadi se retrouve face à la solitude avec cette très belle pause onirique au milieu de la recherche (à mon sens la scène la plus belle du film) où il s'arrête et vagabonde au milieu du chantier. Tout un jeu d'ombres s'effectue ainsi avec les gravats déversés, créant une superbe métaphore visuelle et sonore du destin de cet homme, dont la silhouette est peu à peu effacée, comme engloutie, par ces roches. 

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    Dans son chemin vers la mort, Baadi redécouvre une nouvelle fois la vie à travers toutes les générations : le film commence sur un plan cadrant des enfants et se conclut presque par les cris des enfants que Baadi observe de loin, comme si la présence physique du début s'était effacée entre temps pour donner lieu à une présence par le son uniquement. L'adolescence est aussi présente à travers le jeune et timide soldat, qui succède à des adultes, puis à une personne âgée, ce vieil homme qui acceptera enfin la requête de Baadi, et viendra surtout donner son titre au film.  Il délivrera une clé du mystère en quelque sorte, par son magnifique monologue, "Le goût de la cerise", ce groupe nominal signifiant déjà l'idée du caché, du secret, du précieux de la vie que semble avoir perdu définitivement Baadi. Jusqu'au bout, le spectateur ne saura jamais la raison de ce geste. L'absence de femme peut faire penser à une rupture sentimentale, la solitude et l'errance de l'homme pourrait suggérer la perte d'un être cher et régulateur de son quotidien. Peut-être Kiarostami veut-il nous assimiler à tous ces observateurs extérieurs, qui ne comprennent, ne sont pas en mesure de comprendre, mais qui restent pourtant fascinés par cette négation de la vie.

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    Au final, Baadi avalera ses somnifères, attendra la nuit, se fera conduire en taxi jusqu'au fameux arbre (signe de son abandon : il ne conduit plus, comme si le cheminement d'avant était l'ultime sursaut de vie de cet homme) , fumera une ultime cigarette en contemplant la ville, et se couchera dans sa tombe. Comme pour rajouter à notre frustration, et encore plus au mystère, on ne saura pas s'il survit; Le film se terminera, de façon surprenante et dérisoire par des plans de l'équipe de tournage, comme si l'ensemble n'avait été qu'une immense fiction. Le contraste se joue entre les images du ciel ombrageux, et la photographie solaire, quasi surexposée, des scènes de tournage. Comme si cette révélation de la fiction et du mensonge du cinéma nous montrait que le plus important reste cette contemplation du paysage envoûtant, empli de force et de vie.

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  • Running out of time & Mad Detective

    MAD DETECTIV et RUNNING OUT OF TIME  - Deux films de Johnnie To

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    Bien représentatifs de l'efficacité du maître hong-kongais, Running out of Time (1999) et Mad Detective (2008, co-réalisé avec Wai Ka Fay) pourraient être des chefs d'oeuvre s'il n'y manquait pas un petit quelque chose qui les amèneraient au même rang que l'époustouflant Exilé, à ce jour l'un des meilleurs films de Johnny To, et pourtant l'un des plus méconnus. Ils incarnent cependant tous deux la fantaisie violente du cinéma du réalisateur, combinant un scénario haletant, s'amusant à suivre tout autant à démonter les codes du genre et de conserver un rythme effréné, et un souci de mettre en situation des personnages à demi-fous. Ces deux films confirment une certaine efficacité dans le style, bien loin de la vision politico-guerrière mise en oeuvre dans le dyptique d'Election, insoutenable et étouffant. 

    runnlau.jpgL'une des raisons de la réunion de ces films dans cette critique est son acteur commun, le génial Lau Ching-wan. n'hésitant pas à frôler l'autodérision, notamment pour le protagoniste de Mad Detective, l'acteur se retrouve face à deux rôles très différents. Dans l'un, il incarne le pilier fondateur de l'intrigue, sa vision s'accordant au champ de la caméra, brouillant la frontière entre réalité et subjectivité gagnée par la folie et la paranoïa, ce qui en constitue un caractère tragiquement désuet. Dans l'autre, il soutient le personnage incarné par Andrew Lau (le futur mafieux infiltré dans la police et co-réalisateur d'Infernal Affairs), se prêtant à un rôle plus léger, dans le but d'organiser un jeu complice avec son partenaire, atteint d'un cancer en phase terminale. Pourtant, là où Running Out of Time pouvait se prêter aisément au mélodrame obscur, le film se révèle léger et dynamique, jouant sur l'antagonisme de ses deux personnages. 

    Le thème de l'affrontement final et massif se retrouve ainsi dans Running Out of time, à traversrunncomplice2.jpg la confrontation entre les deux acteurs, l'un marqué par la tragédie, l'autre par la joie de vivre. Leurs visages mêmes s'opposent : Lau Ching-wa est d'un physique volontiers bonhomme et sympathique, tandis que la beauté efféminée et encore jeune de Andrew Lau le pose comme quelqu'un de fragile. Cependant, là où l'on aurait pu attendre dans cette course-poursuite   que le plus dynamique soit le chat, l'inverse se produit : c'est la malade qui se révèle le plus redoutable et machiavélique, n'hésitant pas à piéger son adversaire, qui prend un certain plaisir à jouer les complices de sa propre destruction. Le héros de Johnnie To sont toujours si curieux qu'ils n'hésitent pas à se lancer dans l'inconnu et dans le risque. Ainsi, si Running out of time imprime le thème de la confrontation, Mad détective concerne plus un duel introspectif. L'ancien inspecteur incarné par un Lau Ching-wa bien plus dramatique, s'enfonce dans sa propre folie pour lever le voile sur la mystère des autres. 

    MAD DETECTIVE dl 3.jpgLe double joue ainsi un rôle majeur dans Mad Detective, alors que c'est le temps qui marque Running out of time. Johnnie To se plaît à utiliser des caractéristiques psychologique sou de concepts abstraits pour les incarner en permanence dans sa mise en scène et dans la construction dramatique du récit.  Dans l'un, le détective voit les 7 personnalités du suspect, créées grâce à un artifice classique de montage (le raccord-regard sur l'homme surveillé sifflant un air/puis sur le détective l'observant hors-champ/pour découvrir, dans un troisième plan, 7 nouvelles personnes continuant de siffler le même air à la place du suspect), dans l'autre, la bombe est à la fois une menace et un moyen d'égrener le temps qu'il reste au malade. les idées de mise en scène se multiplient, les films jouant ou déjouant les attentes, utilisant jusqu'au bout les possibilités ouvertes par le thème. Le final de Mad Detective est ainsiMAD DETECTIVE dl 1.jpg flamboyant, et ce, malgré une présence convenue des miroirs dans ce drame psychologique : tous reflètent à la fois la réalité, la folie, la subjectivité du personnage, et éclatent au rythme des balles et des révélations. Quant à Running out of time, ses bombes n'explosent jamais, contre toute attente, tout moyen est bon pour s'infiltre dans la course : les pas claquent dans les escaliers, certains rampent dans les conduits d'aération, les voitures se bousculent, et les deux ennemis finissent par  se retrouver coincés l'un contre l'autre entre deux portières lors d'un échange de tirs intensif.

    Les personnages restent empreints d'un soupçon de fantaisie, ce qui rajoute du charme à ces deux films et les distingue d'un banal film d'action. Dans Running Out of Time, Lau Ching-wa est un négociateur volatile et nonchalant, sorte de Patrick Jane attendri par ses subordonnés et mesquin envers son supérieur ridicule. Il faut aussi compter sur la présence de Suet Lam dans ce film, un second rôle très récurrent chez Johnnie To, notamment parce qu'il comporte ce faciès mémorable du lourdaud patibulaire, ce que l'acteur joue avec une belle efficacité. Quant à Andrew Lau, si son interprétation a moins de densité que dans Infernal Affairs (notamment en raison de son plus jeune âge), les belles scènes de complicité mises en oeuvre avec Lau madlau.jpgChing-wa permettent de relever son niveau. Lau Ching-wa, immense acteur qui s'illustre dans les deux films, incarne ainsi le personnage fou de Mad Detective, un homme prêt à subir toutes les épreuves pour ressentir physiquement les détails de l'enquête, comme se faire jeter enfermé dans une valise depuis le haut d'un escalier, ou s'enterrer pendant toute une nuit sous la terre. Ce personnage représente bien l'humour noir et morbide qui s'imprime dans les films de Johnnie To, qu'ils soient légers ou violents. L'homme offre une oreille en guise de cadeau d'adieu à son supérieur qui prend sa retraite, toujours balancé entre le sérieux du sacrifice et l'absurdité des gestes de mutilation. Si ces deux films offrent leur lot de personnages incongrus, il y manque cependant un adversaire excentrique et à la hauteur des héros. Il n'y a par exemple pas de folie joviale comme celle déployée par le mafieux incarné par Simon Yam (assurément l'un des meilleurs interprètes de méchants dans le cinéma d'action d'aujourd'hui) dans Exilé ou Vengeance. Les ennemis à contrecarrer restent malheureusement en-deçà de la mise en scène et des interprètes principaux. 

    Les deux films s'aventurent de plus sur le chemin de l'urbanité et de la nuit. La ville nocturneMAD DETECTIVE dl 2.jpg est toujours primordiale dans la filmographie de Johnny To, que ce soient les environs d'Hong-Kong ou de Macao. Un des films les plus connus du cinéaste imprime très bien cette passion : PTU, suivant les circonvolutions de divers protagonistes durant toute une nuit dans les rues. Les personnages errent au milieu des avenues désertes, les paysages étant proches des landes d'un western par leur désolation, leur mystère amenant les êtres à se méfier des alentours ou d'eux-mêmes. C'est souvent dans une rue déserte que les hommes se retrouvent face à la solitude et au drame dans Johnnie To, et les deux films n'échappent pas à la règle.  

    runnfemme.jpgEnfin, si le cinéma de To s'impose comme marqué par sa masculinité, la femme n'en est pas pour autant écartée et y joue toujours un rôle primordial, souvent tendre ou déclencheur (hé oui, si la rédactrice de cette critique n'est pas insensible au charme des comédiens masculins des films de Johnny To, elle ne soutiendra jamais un film qui ne défend pas la femme d'une manière ou d'une autre). Dans Running out of time, le personnage féminin est de passage et s'avère la seule esquisse d'une jolie intrigue sentimentale avec le malade poursuivi par la police. Dans Mad Detective, il acquiert une importance capitale dans la folie du personnage : la femme interprétée par Kelly Lin s'avère une chimère, un souvenir désiré et construit d'après les photographies, que l'homme soumet aux autres qui jouent le jeu en acceptant son existence fantôme. le film crée ainsi une belle parabole sur l'amour perdu et désiré, sur la permanence d'une image fantasmée mais irréelle. 

    Moins intensifs ou flamboyants par rapport à Exilé ou Election, ces deux films de Johnny To s'avèrent cependant excellents par leur sens du rythme, leur habile scénario combiné à une mise en scène toujours en recherche d'originalité et de trouvailles, et surtout leurs interprètes fascinants.

  • Scènes d'Hiver sur un coin de table

    FESTIVAL SCENES D’HIVER SUR UN COIN DE TABLE – Vic-Sur Seille

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    Organisé par la Cie La Valise, le festival de petites formes donnait sa seconde édition à Vic-Sur–Seille du 25 au 27 février dernier. Chaleureux, plaisant, intime, ce festival fut un véritable succès pour la compagnie et les comédiens invités, notamment grâce à cette ambiance qui s’en dégageait. Les séances du soir étaient portées par un enthousiasme effréné, et la bonne humeur régnait. La salle principale avait été joliment décorée, créant des espaces de détente agréables et chaleureux, entourés de petites installations diverses et poétiques, telles qu’ont toujours su mettre en place la Cie La Valise.

    Le meilleur atout de ce festival reste la formule des parcours, qui nous fait déambuler d’une maison à l’autre dans le patrimoine de ce qui fut la ville du peintre Georges Delatour. En groupe, nous sommes guidés par des membres de la STIB (Société des Transports Intérieurs Bruts – en réalité des jeunes issus d’atelier théâtre), qui égayent le voyage d’une petite forme à l’autre avec quelques pas de tango ou la dégustation d’une « liqueur de mirabelle » bien peu alcoolisée. Il est toujours agréable de se sentir attendu à la sortie d’un spectacle, et ces parcours furent pour beaucoup dans la réussite du festival.

    macaodavidsiebert.jpgAu-delà de l’ambiance, les nombreux spectacles furent tour-à-tour riches, originaux, drôles, inégaux, parfois décevants. Parmi toute la foule de petites formes, certains se distinguèrent par leur sincérité, notamment Macao et Cosmage de la Cie La Soupe. Eric Domenicone, le metteur en scène, a choisi de s'attaquer à un vieil album de Edy Legrand, expliquant la colonisation aux enfants à travers le récit de Macao et Cosmage, couple vivant sur une île paradisiaque. Le spectacle est empreint d'un rythme très serein, à l'image de la manipulation claire et douce de ce théâtre de papier par Yseult Welschinger. Macao et Cosmage est un émerveillement pour les yeux et les oreilles, les illustrations réutilisées intelligemment dans tout un jeu de superpositions, déploiements, projections, et étant accompagnées par la magnifique musique de Pierre Boespflug. Un spectacle aux allures de conte ou de fable, distillant une vision amère du colonialisme et une recherche d'un bonheur harmonieux. ((c)David Siebert)

    Dans une même ambiance sereine et merveilleuse, la petite forme Lettres d'amour aux fleurslettres.jpg (Cie Songes) et au vent se distingue par son travail sur l'implication du spectateur. Chacun est choisi et dirigé dans un petit baraquement aux multiples secrets et surprises, distillant un parfum d'enfance et des sensations délicieuses. Très onirique, cette forme est une belle preuve d'amour vis à vis du spectateur, tout en respect et découverte de l'autre. S'adressant cette fois-ci à un public d'enfants, mais effectuant cette même recherche autour des cinq sens, Kusha Kushakusha-kusha.jpg (La Valise Cie) reste un premier spectacle ravissant et contemplatif, peut-être avec quelques éléments inachevés, mais donnant une belle approche de la musique et du travail d'objet. Travail avec les objets et les ambiances tel qu'il se retrouve dans le très beau Dériverie (Cie En verre et contre tout, qui présentait aussi Miche et Drate, un spectacle à la manipulation originale, mais au récit assez inégal, malheureusement). Sophie Ottinger et Benoît Faivre nous font partager, le temps d'un repas ennuyeux dans un restaurant, un extraordinaire voyage échappant au quotidien des couverts qui s'entrechoquent. 

    Au-delà de l'onirisme, d'autres spectacles nous emmenait dans une optique plus burlesque, par un rapport à la manipulation inattendue d'objets divers, utilisant de tout pour créer le décalage, l'histoire, les personnages échappés d'un récit oubarbebleue.jpg d'un conte. Ainsi, la Cie Scopitone présentait ses excellentes parodies des contes de Perrault, tels Le Chat Botté, le Petit Chaperon Rouge ou encore Barbe-bleue (l'un de mes préférés). Le principe est simple : chaque comédien raconte le conte à la manière d'un scopitone, sorte de jukebox des années 60 associant le son à l'image, enfermé derrière un petit écran et suivant à la lettre le récit dicté par un disque vinyle. Au ton plein d'emphase et de condescendance déployé par le récitant, les comédiens répondent par un jeu volontiers outré et un sens de la manipulation décapant : le chat botté ressemble plus à un vulgaire matou de gouttière passé à la lessiveuse qu'à un vrai seigneur, la mère-grand du chaperon invite des poupées Ken dans son lit, les victimes de Barbe-bleue ont les visages de certaines célébrités bien connues du public français… Le tout déployé dans un rythme effréné, créant une vraie complicité avec le public. 

    adam.jpgEnfin, conclusion du festival face à une salle comble, Adam le Polichineur de laboratoire doit beaucoup à son interprète survolté, qui dynamise cette réflexion absurde sur la science et les origines du monde, qu'il revisite à l'aide d'éléments culinaires, tels… un chou-fleur, des théières, des légumes, des yaourts et autres végétaux reconvertis en scientifiques servant la cause du monde. Un propos totalement absurde et qui échappe à la lourdeur grâce à l'interprétation de Stéphane Georis. 

     

    Pour en savoir plus : le blog de la Valise : http://scenesdhiver.blogspot.com/

  • Les Affameurs

    LES AFFAMEURS (1952) – Anthony Mann

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     Nouveau western d’Anthony Mann toujours avec la sombre silhouette de James Stewart, Les Affameurs confirme le talent du cinéaste pour raconter une grande histoire d’humanité où la profondeur psychologique joue toujours un rôle sous-jacent à l’argument du film d’aventures. Si le film se termine de manière optimiste et présente la libération du personnage de Glyn – à l’inverse de l’apothéose sanglante de L’Homme de la Plaine, ou de l’incertitude finale de Je suis un aventurier – l’ensemble reflète toujours le même questionnement sur la nature de l’homme et ses pires barbaries.

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    Dès le début, le thème de la culpabilité s’imprime à travers des symboles discrets : Glyn demande à l’une des jeunes femmes de laver sa chemise. Comme si cette action concrète de lavage, de délaissement de ce qui est sale pouvait le débarrasser de son passé brûlant, à l'image de cette métaphore des mains sales que tentent de faire disparaître les protagonistes des autres westerns d'Anthony Mann. A travers son alter ego en la personne de Emerson Cole, Glyn se questionnera tout du long sur la possibilité de se racheter pour un homme, d'effacer les erreurs de son passé. Il sera confronté à différents points de vue sur ce problème existentiel : celui, plein d'espoir de la jeune femme qui a foi en ce changement ; celui, désabusé, du compagnon Cole, personnage par ailleurs très ambigu ; celui, pessimiste et catégorique du père qui considère certains hommes comme mauvais de nature. 

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    Tout comme ses autres films, Anthony Mann aime à faire traîner ses hommes par terre, à les réduire au combat au poing et à la plus sauvage des violences. Au début des Affameurs, les deux hommes s'unissent pour contrecarrer une attaque d'Indiens dans la nuit, parmi des troncs rugueux et des arbres touffus. Cette impressionnante séquence signale, par un hors-champ sonore efficace, la violence sans pitié dont peut faire preuve le personnage principal : il abat tous les Indiens aux alentours sans une once d'hésitation, comme si l'obscurité le confirmait dans la sauvagerie cachée derrière son apparence aimable. Les deux hommes rampent comme des bêtes dans la nuit, tout comme ils s'empoigneront bestialement dans la rivière à la fin du film. Ce duel est l'exact miroir de la scène au sein de l'enclos de vaches de L'Homme de la Plaine, sauf qu'ici la poussière est de l'eau qui a la même fonction de témoigner de la confusion mentale des personnages. 

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    Tout comme pour Je suis un aventurier, le personnage féminin, Laura, interprétée par Julie Adams, reçoit une assez belle part dans la dramaturgie, les femmes étant souvent bien délaissées dans le genre du western, réduite à un rôle statique (deux récents films sur les écrans semblent toutefois changer la donne à travers des protagonistes féminins courageux et téméraires : True Grit des frères Coen et l'épuré Winter's Bone de Debra Granik). Laura traduit bien ici les deux conceptions qui se retrouvent à travers les deux hommes. Amante de Cole, elle se taille une place dans le commerce de l'or en effectuant la pesée et les comptes, peut-être le seul poste qui lui permet de s'affirmer parmi un pouvoir exclusivement masculin. Confidente de Glyn par la suite, elle se retrouve tiraillée entre ses désirs et son devoir de famille envers son père. Par Emerson Cole, elle a le désir d'émancipation, par Glyn, plus celui de la tradition. 

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    Enfin, Les Affameurs est surtout un duel entre deux personnages fascinants, Emerson et Glyn, tour à tour amis, ennemis, proches dans une lutte commune ou adversaires l'un contre l'autre. Tous deux sont liés par un même passé de pilleur qui les encombre comme un poids, et les condamne à l'exil et à la solitude, dans laquelle ils se retrouvent au début du film, par la scène de pendaison. Le film dresse par ailleurs un portrait sombre de l'Amérique, où la folie de l'or déclenche l'avarice, l'injustice et creuse les inégalités sociales. Les deux personnages vont tous deux être confrontés à cette situation. Par Emerson, Glyn se retrouve en face d'un passé qu'il tente d'oublier et d'effacer, et la possibilité d'être chassé par ceux chez qui il espérait trouver une famille et un refuge. Les deux acteurs, Stewart et Arthur Kennedy sont excellents dans ces rôles ambigus à la relation tourmentée. 

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    (c) www.cinemovies.fr

  • I Vitelloni

    Carnaval

    I VITELLONI – Federico Fellini

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    I Vitelloni est l’un des films les plus « sages » de Federico Fellini, dans le sens où il se rapproche bien plus du néoréalisme italien et des œuvres de Vittorio De Sica ou de Visconti, et reste éloigné de la féerie et de l’artifice fantaisiste et souvent orgiaque (qu’on retrouve dans une seule scène, celle d’un Carnaval enivrant) du cinéma de Fellini en général. I Vitelloni, qui peut se traduire par « les inutiles », suit l’évolution d’une bande d’amis, d’« inutiles » à la société, jeunes hommes déroutés, désaxés, sans emploi, et dont seules l’amitié et la joie de vivre leur permettent d’éviter la marginalisation.

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    Le film est porté par ce dynamisme et cette poésie discrète propres au cinéma de Fellini. Les thèmes les plus graves sont abordés avec une légèreté confondante, sans pour autant atténuer leur force, par exemple l’obsession sexuelle de Fausto vis-à-vis des femmes, à travers une mémorable séquence au cinéma, où le personnage oscille entre la tendresse enfantine de son épouse et l’érotisme que dégage sa voisine spectatrice à côté de lui. L’ambivalence de Fausto rappelle par certains aspects le personnage très complexe de La Strada, incarné par Anthony Quinn.

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    Lorsque Sandra, seul protagoniste féminin qui accompagne les personnages d’un bout à l’autre du film, disparaît, c’est tout un monde qui se délite, comme s’il elle constituait le pivot régulateur du lien qui unissait les personnages masculins, et que ce brusque départ déstabilisait l’équilibre. Ce passage, très fort, transmet une angoisse inhabituelle dans le cinéma qu’on connaît de Fellini, bien plus cynique et pessimiste. La fin résonne comme une résolution bienheureuse, qui peut surprendre quand on connaît les fins tragiques de La Strada ou de Prova d’Orchestra, ou celles absurdes de E La Nave va ou La Dolce Vita. Mais il s’y distille, à travers le personnage romantique de Moraldo, un sentiment de nostalgie inséparable de la personnalité de Fellini. Un adieu à la ville de l’enfance et de l’adolescence, un départ vers un monde adulte peut-être moins déluré, moins chaleureux.

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    Le plus tragique est de constater que les liens de l’amitié se fissurent dès que chacun a trouvé sa voie et de quoi faire de sa vie. L’un finit par se réconcilier avec sa femme et prend sa responsabilité de mari, du moins, semble avoir échappé à ses désirs intérieurs ; un autre voit sa carrière professionnelle enfin lancée avec la rencontre avec un grand acteur qui le complimente sur son travail. Ce personnage est par ailleurs particulièrement intéressant, car la carrière du jeune homme se voit presque mise en péril par le comportement folâtre de ses amis. Seul Moraldo, au final, ne parvient pas à trouver sa place ni sa voie, d’où ce départ filmé avec une mélancolie poignante. Des plans du jeune homme dans le train sont mis en parallèle avec ceux montrant les différents amis dans leurs nouvelles vies, tous filmés avec un travelling arrière simulant l’éloignement, comme celui d’un rêve perdu.

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    I Vitelloni est porté par un merveilleux lyrisme, lié aux paysages incroyables de la ville de Rimini, par ailleurs la ville natale de Federico Fellini. Les cinq amis traînent leur inutilité avec grâce sur les plages désertes, improvisent une partie de foot-canette au milieu d’une rue le soir, discutent de leurs rêves d’avenir, des femmes et de la famille. Très doucement, le doute finit par craquer derrière cette joie puérile, l’angoisse se révèle après un carnaval gargantuesque. Le personnage d’Alberto, isolé entre s amère et sa sœur, dévoile cette faille le lendemain du Carnaval, ivre, chancelant et pleins de désillusions. « Tu n’es personne » affirme-t-il à Moraldo, s’accrochant désespérément à la vie misérable qu’il tente de fuir. Alberto est par ailleurs le personnage le plus déchirant, bien plus que Moraldo, par cette déchéance à laquelle il se retrouve confronté. Il ne parviendra pas à maintenir l'équilibre entre les deux femmes avec lesquelles il vit, oscillant entre la vieillesse de la mère et la rébellion de sa soeur, s'en retrouvera brisé, comme un pantin de carnaval. Le choix de cette fête, carnaval, n'est pas anodine : après la gaieté et l'ivresse de la fête, après l'affrontement des limites et le déchaînement de la passion et de la danse, les énormes masques de sourire tombent, révèlent les êtres désarmés.

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