Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Regard sur le Cinéma iranien - 1

    La terre, le temps, les hommes

    UN REGARD SUR LE CINEMA IRANIEN 

    Ce sont trois concours de circonstances qui m'ont menée à cet article : la découverte d'Abbas Kiarostami grâce au cours passionné d'un de mes professeurs passionnants (qui se reconnaîtra...) ; le choc face à la vision du film Une Séparation d'Asghar Fahradi en juin dernier ; et enfin un fabuleux concert de musique iranienne ayant eu lieu au TGP de Frouard durant janvier 2012. Trois éléments distincts qui m'ont menée à écrire cet article voulant embrasser, en quelques paragraphes, certaines thématiques de ce fascinant pays, où le cinéma est un art engagé et intelligent, reflet de la réalité partagé avec une poétique cinématographique.

    Partie 1 : La Terre

    où est la maison.jpgCe qui frappe dans un film iranien, c'est le fort contact avec la nature, le paysage, qu'il soit urbain ou rural. Là où un certain cinéma français se cloisonne dans ses appartements dramatiques et son minimalisme spatial, le cinéma iranien ouvre vers l'extérieur, vers la ligne de l'horizon, vers la ligne du territoire. Lignes du territoire, courbes et douces, belles et dangereuses qui scandent les voyages de nombreux personnages de Kiarostami dans leur odyssée existentielle : l'enfant d'Où est la maison de mon ami ?, le père et le fils d'Et la vie continue, l'adulte du Goût de la Cerise. Cette terre, métaphore chez Kiarostami de l'errance métaphysique de l'homme, est splendide de beauté mais peut perdre ses personnages dans ses méandres, chaotique à l'image du questionnement des humains. Cette terre est ainsi source de poésie, tout en brassant le mouvement humain dans toute sa misère. Les enfants orphelins d'Un temps pour l'ivresse des chevaux (Bahman Ghobadi) font par exemple face à la terrible souffrance du froid, frêles silhouettesivresse.jpg
    fouettées par le vent, perdues parmi ces contrées splendides et dangereuses. La petite sœur tente ainsi, dans une séquence poignante du film, de réchauffer entre ses mains le corps glacé de son frère malade. Même affrontement du paysage pour les héros de Kiarostami, qui se battent constamment contre le paysage. La séquence d'ouverture du Vent nous emportera débute sur les personnages recherchant leur chemin, leur 4x4 étant à peine perceptible dans les courbes du paysage, le mouvement humain s'avérant ralenti, effacé, inhibé par la logique de la nature.

     

    miroir.jpgParadoxalement, la ligne du paysage, du décor, de l'environnement, joue également un rôle aussi important dans l'espace urbain. Téhéran est bien souvent la ville privilégiée pour encadrer les récits, un Téhéran bien souvent dynamique, bruyant, véritable jungle où il est impossible de circuler, en parfait contraste avec le calme du paysage iranien. Dans Le Miroir (Jafar Panahi), une petite fille à la sortie de l'école doit effectuer tout un parcours du combattant dans les rues de la ville pour pouvoir rentrer chez elle. Les voitures klaxonnent, les vélos glissent et zigzaguent sur les trottoirs, les policiers ne cessent d'interpeller les automobilistes... Le terme de « jungle » s'avère extrêmement bien représenté à travers le point de vue de la fillette, la caméra étant constamment à sa hauteur, faisant des bus des éléments monstrueux, de la vitesse des voitures un danger permanent. La petite fille s'accroche ainsi à des figures plus adultes pour tenter de traverser la ville, monte à l'arrière d'une moto ou saisit le pan de chemise d'un vieil homme traversant la route, cherchant des passerelles dans le mondechats.jpg tourbillonnant de la ville. Même notion du combattant chez les musiciens des Chats persans (Bahman Ghobadi), qui doivent se cacher pour jouer. Mais là où la fillette du Miroir tente d'échapper à la folie de la ville, les jeunes gens des Chats persans doivent ruser, tels des chats dans les rues, pour se fondre dans le décor, s'isoler dans des cachettes, camoufler leurs lieux de représentations. Une forme de résistance bien souvent improvisée, fiévreuse, turbulente, tout comme l'est la mise en scène de Ghobadi dans ce film. La même forme de résistance se retrouve exactement dans le Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, où les parents de Marjane participent à de nombreuses fêtes souterraines, les tentatives d'affranchissement du pouvoir donnant suite à de nombreuses anecdotes plus ou moins amusantes et absurdes. A l'inverse, c'est l'architecture urbaine elle-même qui soutient les relations de pouvoir et de contraintes présentes dans les films d'Asghar Farhadi. Une Séparation en est la preuve, toute la mise en scène du film se construisant sur le thème qu'induit son titre et l'urbanité plongeant les personnages dans des situations inextricables. A travers l'espace de l'appartement du couple central du film, les fenêtres, pourtours de porte et pièces isolées encadrent les ruptures opérées entre la femme et l'homme, entre les parents et leur fille. Il en est de même pour toutes les séquences d'affrontement entre les deux couples, par exemple à l'hôpital, où les portes vitrées jouent aisément le rôle de séparateur et symbolisent une forme de ségrégation sociale.

    Une Separation.jpg

    Ces quelques exemples ne suffisent évidemment pas à cerner et signifier l'impact de l'environnement, qu'il soit urbain ou rural, dans le cinéma iranien de ce pays. Le paysage, ou la ville, sont bien souvent la base de la mise en scène des films, voire même leur assise dans la réalisation et la concrétisation d'un projet. La force du discours d'Une Séparation provient en grande partie de l'incarnation de ses thèmes dans l'espace, espace où se jouent les notions de frontières, de marginalisation, de séparation, de distance et d'incommunicabilité. Il en est de même chez Abbas Kiarostami, où le paysage est la source même de ses films. Mais là où Asghar Farhadi, Jafar Panahi ou Bahman Ghobadi, « plient » le paysage, arrangent l'espace pour le conformer aux points de vue des personnages, chez Kiarostami, le paysage prend le pas sur le récit. Il s'impose comme une évidence, une force indestructible et dominatrice. Kiarostami était par ailleurs photographe, la photographie ayant justement cette puissance de fixation, faisant du paysage un espace figé, intouchable, puissant et imposant. A cette même notion de paysage se rejoint chez Kiarostami un traitement temporel bien particulier, prochaine partie de cet article. 

    Gout de la cerise2.jpg