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  • A Perdre la raison

    Solitude féminine

    A PERDRE LA RAISON - Joaquim Lafosse

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    A Perdre la Raison est le premier film que je découvre de Joaquim Lafosse, mais j'avais déjà entendu parler de ses précédentes réalisations, et les bons échos d'une certaine presse autour de ce film m'incitèrent à le découvrir. A perdre la Raisons'inspire d'un tragique fait divers pour nous dépeindre un douloureux portrait de femme brisée par la folie face à la présence oppressante du « bienfaiteur » de son mari.

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    Le film esquisse, par petites touches, la lente entreprise d'immersion d'un homme dans la vie d'un jeune couple. Hormis une des premières séquences qui nous présente Muriel et Mounir, les deux amants, tendrement embrassés dans une voiture, le reste du film fait par la suite surgir, dans les moments de bonheur familial, une présence entremetteuse, incluse dans le cercle du couple, celle de ce médecin incarné par Niels Arestrup, père de substitution de Mounir. Cette étrange nouvelle cellule familiale, qui se développe peu à peu et contamine l'espace, subjugue par le naturel effrayant avec lequel le personnage de Niels Arestrup occupe un espace ne lui étant à la base pas réservé dans l'image. Apparaissant au début comme un regard extérieur fuyant le dîner préparé ou récupérant Mounir à la sortie d'un rendez-vous, le médecin accueille la jeune mariée dans sa maison, offre le voyage de noces puis s'y fait inviter, assiste la grossesse de Muriel, porte les nouveaux-nés, garde les enfants, conseille et gère les dépenses financières, à la fois ange gardien et menace invisible. La corpulence de l'acteur Niels Arestrup, qui réunit cette dualité d'une paternité réconfortante et d'une supériorité patriarcale presque tyrannique, rajoute à l'ambiguïté de la raison de sa présence dans la famille. Par ailleurs, le rapport qu'il entretient avec son fils adoptif Mounir, incarné par Tahar Rahim (recréant ainsi le tandem magistral d'Un Prophètede Jacques Audiard) restera toujours obscure, à la fois entre le souci d'héritage et la présence trouble et suggérée d'une liaison. De même reste obscure sa position sur la question de la nationalité, ayant épousé une femme marocaine pour lui permettre d'obtenir la nationalité belge, mais méprisant paradoxalement toute idée de rencontre et mélange des cultures. Ces ambiguïtés posent beaucoup de questions sur le rapport à l'identité, dépeignant un personnage aux bords d'une étrange forme de rejet et mépris des autres.Le mystère de cette relation, qui exclura toujours le personnage de Muriel, et la présence insistante du médecin, mènera peu à peu la femme au bord de la folie, mais ce, de manière progressive.

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    Tout comme Lee Chang-dong avec Secret Sunshine, Joaquim Lafosse fait de la folie une succession de gestes quotidiens brisés, d'inexplicables et fulgurantes angoisses, et d'une terrifiante diminution physique. Muriel se voit par exemple offrir, alors qu'elle est au bord de l'épuisement, une robe marocaine par la mère de son mari. C'est seule dans la cuisine qu'elle se changera, par gestes lents et désincarnés, dévoilant un corps d'une maigreur inquiétante, avili par la fatigue et la solitude. Au-delà de cette folie qui accompagne peu à peu une Emilie Dequenne magistrale de fragilité, et dont l'interprétation subjugue au même rang que celle de Jeon Do Yeon dans Secret Sunshine, le film véhicule une certaine idée de la femme progressivement brimée et assouvie. Le médecin, puis par la suite Mounir à son image, finissent en effet par la traiter comme une femme au foyer devant rester à sa bonne place, s'occuper des tâches ménagères et de ses filles, rester au final à une image très sexiste et limitée de la femme. Par ailleurs, face à sa quatrième grossesse, le médecin lance, une pointe de cynisme dans la voix, « Tu vas nous faire un garçon, là, non ? », comme dévaluant de fait ses autres enfants, toutes des filles. Par résistance, le personnage de Muriel développe une résistance face à cette sournoise forme de misogynie déguisée. Elle démontre ainsi une véritable solidarité et un attachement aux autres protagonistes féminins : la mère marocaine de son compagnon, qui devient une substitution à sa propre mère qu'elle refuse de voir, sa psychologue, attentive à ses angoisses incompréhensibles, et bien évidemment ses filles pour lesquelles elle témoigne d'un fort désir de protection. Dans une séquence, elle applaudit à tout rompre la performance de sa petite fille dans un spectacle de fin d'année d'école, comme signifiant sa supériorité sur tous les autres, rejetant la lourde présence du médecin. Ce désir de protection mène peut-être ou est peut-être l'une des raisons qui nous mènent au drame incompréhensible, inexplicable, terrifiant, qui ouvre le film. Le scénario et la fin du film laisse le spectateur dans une désespérante forme de solitude face à l'incompréhension, se refusant à rattraper le personnage, imposant cette distance que nous ressentons peut-être tous face à la connaissance de tels faits divers.

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    En revanche, le film trouve ses limites dans certains effets de mise en scène, parfois trop symboliquement incarnés à l'écran. Afin de signifier l'enfermement de ses personnages, et l'étouffement progressif qui enserre Muriel, le cadre du film de Joaquim Lafosse englobe bien souvent une amorce de porte ou de mur, rognant volontairement et de manière bien trop visible une partie du plan. L'emploi systématique de cet effet de mise en scène ruine quelque peu la complexité subtilement dessinée de Muriel et tend à lourdement symboliser sa fragilité délicate.

  • Compte-rendu du Festival America

    FESTIVAL AMERICA VINCENNES

    20-23 septembre 2012

    Le festival America fêtait ses dix ans d'existence à Vincennes, au moment même où je m'y installais. Grand événement, ce festival fait la part belle aux auteurs américains, qu'ils soient issus des Etats-Unis, du Canada, ou de l'Amérique du Sud (Chili, Mexique, Brésil...). Cette année, le festival offrait un hommage à Toni Morrison, prix Nobel de Littérature, que je n'ai malheureusement pas pu voir, étant donné que le succès était si fort que les salles étaient combles et qu'on ne pouvait guère se contenter des diffusions en direct sur des écrans installés dans les rues même.

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    En quelques jours, il était surprenant de voir la transformation du joli centre-ville de Vincennes en mini-cité américaine, affublée de grandes affiches aux couleurs du drapeau, traversée par un immense tapis rouge entre la salle des fêtes et les chapiteaux, ayant rebaptisé ses espaces des noms illustres de la littérature américaine, de Truman Capote à John Steinbeck. Là se frôlaient des journalistes survoltés aux cordons Télérama, des auteurs se délectant du marché dominical avec des yeux de touristes, des lecteurs feuilletant les brochures et le programme un crayon à la main, un air de profond intérêt sur le visage. Là on entend parler anglais, là espagnol, là des libraires papotent en riant et des auteurs tombent dans les bras de leurs compatriotes. Autant le dire, l'ambiance de ce festival est très agréable, les libraires au stand extrêmement gentils et ouverts à toutes questions, offrant souvent des petits cadeaux, marques-pages aux effigies des grands auteurs, posters des belles éditions (Zulma), et même un petit recueil de nouvelles gratuit pour les acheteurs de Luis Sepulveda.

    De plus, le festival tend à étendre le domaine littéraire par une large palette dans les autres domaines : cinéma avec rencontres autour de Ron Hanson, auteur de L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (adapté par Andrew Dominik), Jacques Audiard dont le De rouille et d'os est tiré d'un roman américain, Alejandro Zambro avec Bonsaï (adapté par Cristian Jiménez) ; musiques avec divers concerts ; photographie avec de superbes expositions en extérieur des clichés de Patrick Bard ou de Daniel Mordzinski ; et même cuisine avec un stand de thés particuliers, associés à la littérature d'une nationalité...

    Les rencontres et débats étaient au rendez-vous, voire même trop nombreux. La multiplicité des auteurs et des pays représentés ouvrent à beaucoup de thématiques, et bien souvent, il était difficile de faire un choix parmi l'abondance de conférences, souvent étant de dix à quinze propositions possibles réparties sur diverses salles, se succédant ou se chevauchant. Pour ma part, j'ai pu assister à deux rencontres, diamétralement opposées, l'une avec des auteurs exclusivement des Etats-Unis, l'autre avec deux auteurs chiliens et un auteur français. Il était curieux de constater que les débats partaient dans des directions totalement différentes que l'on soit avec des personnalités des Etats-Unis que d’Amérique Latine. En effet, dans le premier, réunissant notamment Jonathan Dee et Jennifer Egan (le Prix Pullitzer de cette année), rapidement, les points de vue économique et politique, à la veille des élections américaines et toujours dans la constance du contexte de la crise, ont envahi le débat, alors que les auteurs du Sud amènent plus les sujets vers des thèmes tels que l'exil, la dictature, la résistance ou la survie des minorités. C'est ainsi que Caryl Férey, auteur de polars français, parla de son enquête éprouvante en Argentine et au Chili, sur la communauté Mapuche, peuple réprimé dont Férey dévoile les souffrances dans son dernier roman. Luis Sepulveda et Daniel Mordzinski ont quant à eux fait part de leur belle complicité autour de leur dernier ouvrage, Dernières Nouvelles du Sud. 

  • Brave - Rebelle

    BRAVE (REBELLE) – Mark Andrews & Brenda Chapman 

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    Le nouveau-né de Pixar, Brave, avait surpris plus d'un avec son trailer. Pixar s'attaque en effet à un conte de fée, à travers un univers totalement différent, bien plus ancestral et marqué par les légendes, ancrant son propos dans le Royaume d'Ecosse. Mais, comme toujours, l'équipe de Pixar a su s'approprier un univers pour y donner son dynamisme, son humour, et son éclat.

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    La place de l'esthétique constitue la force principale du nouveau film de Pixar. Brave subjugue le regard et ravit les oreilles, notamment par la recherche impressionnante menée autour des paysages écossais. Vallées bombées, forêts éclatantes, landes de terre ocres, et ruines mélancoliques sillonnent l'image, donnant lieu à de magnifiques travellings en plongée. La recherche graphique de Pixar avait déjà portée ses fruits dans le monde maritime du Monde de Némo, aux multiples teintes générées en fonction du degré de profondeur et de la végétation maritime, mais également dans la fantaisie exotique de Up. Dans Brave, elle trouve son apogée esthétique, notamment parce qu'elle explore toutes les dimensions : intérieurs (le château labyrinthique ou la riche chaumière de la sorcière), extérieurs, terre (les cavalcades de Merida), mer (la joyeuse pêche aux poissons), et bien évidemment air (la séquence enivrante auprès des cascades, surenchérie par les chansons du film, Touch the Sky et Into the open air). Le film gagne ainsi une certaine portée épique, proche des grandes fresques de fantasy, tel Le Seigneur des Anneaux. Autre élément qui touche esthétiquement, c'est bien évidemment l'animation, fluide et dynamique, qui accompagne la princesse Merida, personnage à la double-contrainte, celle de la couleur de ses cheveux, un roux renvoyant les rayons du soleil et parcouru de vibrations colorées, et celle de ses boucles, un des éléments les plus difficiles à animer. Merida est ainsi la première héroïne bouclée dans le monde de l'animation, pari que réussit à relever l'équipe du studio.

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    Dans cet esprit de légende, le récit et l'action font songer au producteur, Walt Disney, et notamment aux premiers films de ce dernier, souvent des adaptations de contes de fées. Le côté retors et cruel de la magie de la sorcière fait par exemple songer à ce que vivait l'apprenti sorcier dans Fantasia. Mais Brave se rapproche peut-être bien plus des films de Hayao Miyazaki, les membres des deux studios étant assez proches. La force de caractère de Merida, et sa dextérité à l'arc, se révèle proche des héroïnes guerrières de chez Ghibli : Nausicaa, San de Princesse Mononoke, voire même Arietty. De plus, le rapport à la transformation et à la magie fait incontestablement songer à cette animalité mystérieuse qu'on trouve dans Princesse Mononoke ou le Voyage de Chihiro. L'ours que devient la mère passe par différentes phases, de l'humanité à la bestialité, tout comme les sangliers enragés de Mononoke, ou le dragon fou furieux de Chihiro. Les feux follets entraperçus par Merida sont également des cousins des kodama qui jalonnent la route des héros dans la forêt de Mononoke. Et, bien évidemment, la sorcière survoltée et amusante s'avère, dans sa physionomie, le portrait craché de Yubaba. Mais ces détails ne restent que de l'inspiration, le film restant, dons son esprit, typique de Pixar, notamment dans son humour ou sa vitalité.

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    L'histoire rejoint bien plus les contes de fées ou encore leurs relectures modernes. La princesse se révèle farouche et opposée à toute idée de grâce et de gouvernance, préférant s'évader dans les contrées et s'exercer à l'arc. Lors de la cérémonie de rencontre avec les prétendants, elle explose peu à peu les contraintes de son accoutrement, sortant une mèche rousse dessous son capuchon, et déliant les coutures de sa robe pour mieux viser à l'arc devant une foule médusées de prétendants. De plus, Brave déjoue les codes du genre non pas en nous dirigeant vers une histoire d'amour, le mariage s'avérant ainsi une fausse piste, mais bien plus sur le rapport à la maternité et à la maturité, exact miroir de l'histoire entre le père et le fils du Monde de Némo. Ensuite, on songe dans la reconstitution de cet univers aux romans édulcorés de Gail Carson Levine, qui s'inspire des récits de princesse pour leur donner un caractère farouche et délirant, par exemple avec Sandrillé et la Colline de verre. Dans ces romans pour adolescents, chaque élément de conte de fée donne lieu à une fantaisie sans fin et très agréable. On retrouve cette fantaisie chez Pixar, où le mélodrame ne surgit que sur la fin. La transformation terrifiante de la mère en ours devient vite un gag burlesque, jouant sur la dérision de la reine se retrouvant vite maladroite avec ce gros corps poilu, puis sur la complicité du spectateur avec la transformation des trois petits triplés en oursons à la physionomie glauque. De même, outre les plaisanteries survoltées des trois petits frères, les séquences de bagarre s'avèrent d'une hilarante efficacité burlesque, notamment avec le traitement ingénieux du son. Les bruitages rythment la cadence des têtes cognées, assommées, des corps jetés comme des sacs, des différences de proportions entre mastodontes et frêles soldats se heurtant dans un concert de cascades sonores et visuelles.

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    Enfin, et là encore se rejoint la proximité avec le studio Ghibli, Brave est un film à la portée hautement féministe. Les hommes passent pour de grands enfants, capables de se bagarrer joyeusement à chaque réplique, se jetant dans la masse sans réflexion. A l'inverse, le personnage de la reine impose la sagesse et le pacifisme, imposant le calme dès qu'elle parle et agit. Merida et sa mère se révèlent courageuses tout au long du récit, et regagnent une complicité mère-fille perdue au cours de l'adolescence, prolongement mature de leur proximité chaleureuse et douce de l'enfance. 

  • Rentrée 2012

    RENTREE 2012

    En ce mois d'août, Lysao a curieusement explosé les records dans le nombre de visites. Peut-être les vacances disposent-elles à plus surfer sur le net, même si l'été n'a pas forcément apporté de véritables bonnes surprises cinématographiques. Les examens de mi-juin, ainsi que de nombreux projets personnels, ont de plus freiné le nombre de posts su ce blog, aussi je tiens à remercier ceux qui continuent de venir fréquemment, et de me soutenir, via Facebook, ou oralement, ou bien encore par leurs commentaires, en particulier Dasola, Louise et Big-Cow (qui a contribué à quelques critiques, comme toujours).

    Ces derniers temps, le mois fut constellé par les sorties habituelles de blockbusters, tel The Dark Knight Rises, décevant pour ma part, alors que le prolifique studio Pixar réussit un beau film d'animation avec Rebelle (critique à venir), histoire aux héroïnes pleines de dynamisme et de courage, réussissant son plus meilleur pari sur la création visuelle et sonore. Je m'en tiens cependant à ces deux films pour l'été, ne pouvant donner d'avis sur les sorties cinématographiques de l'été, ayant été bien peu au cinéma.

    Parallèlement, l'été fut plutôt riche en découverte de DVDs, en particulier dans le domaine de la comédie, en visionnant des films plus ou moins déjà cultes dans ce genre : le sympathique Big Lebowski (Joël et Ethan Coen, bientôt mis à l'honneur à la Cinémathèque) ; le pétillant Good Morning England (Richard Curtis) ; le survolté Scott Pilgrim (Edgar Wright), ou même encore le grinçant Exercice de l'Etat (Pierre Schoeller).

    Parallèlement, le cinéma iranien continue encore et toujours de fasciner, avec le superbe Les Enfants de Belle-Ville, brillant second film d'Asghar Farhadi, prolongeant sa vision de la société et de la réalisation entamés et perfectionnés avec par la suite A propos d'Elly... et Une Séparation. Mais également la découverte d'Au Travers des Oliviers, film de 1994 donnant une fois de plus une nouvelle facette au réalisateur Abbas Kiarostami.

    A venir sur ce blog, de nombreux articles sur de nouveaux films en salles :

    • Rebelle (Mark Andrews et Brenda Chapman)

    • A perdre la raison (Joaquim Lafosse)

    • Camille redouble (Noemie Lvovski)

    • Des Hommes sans Loi (John Hillcoat)

    • Ombline (Stephane Cazes)

    • Le Sommeil d'Or (David Chou)

    • Vous n'avez encore rien vu (Alain Resnais)

    Un programme très français, d'une certaine manière, mais auquel vont probablement s'ajouter d'autres films à venir. Egalement très prochainement, la troisième et dernière partie du regard sur le cinéma iranien ; mais aussi un compte-rendu sur le salon du festival America, grand festival de Vincennes réunissant de grands auteurs américains.

    Et bien, entendu, toujours d'autres nombreux articles sur le second blog Mirabelle-Cerisier consacré à la culture asiatique.

    Très belle rentrée à tous !

  • Au Travers des Oliviers

    AU TRAVERS DES OLIVIERS (1994) - Abbas Kiarostami

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    Au fur et à mesure que l'on découvre l'oeuvre d'Abbas Kiarostami, les films se font de plus en plus écho, les images se multiplient et se complètent. Ainsi, Au travers des Oliviers tisse un lien étroit avec Et la Vie Continue et Où est la maison de mon ami ? , et même, au-delà, avec certains récits de Kiarostami.

    A Koker, un des villages détruits par le terrible tremblement de terre de 94, un réalisateur filme un cinéaste sillonne les routes à la recherche des deux acteurs d'Où est la maison de mon maison ?, disparus au cours de cette catastrophe. C'est la trame d'Et la Vie Continue, et Kiarostami s'amuse une fois de plus à brouiller les pistes, à créer de subtiles mises en abîmes cinématographiques, où il filme un film sur un film... Mais là, et heureusement, n'est pas le propos d'Au travers des Oliviers, qui choisit un chemin en biais, se dévie de la mise en abîme toute désignée pour se concentrer sur une histoire d'amour parallèle. C'est le récit de Farkhonde, jeune fille silencieuse face à la demande pressante en mariage d'un jeune maçon éperdument amoureux d'elle, mais qui, paradoxalement, va jouer sa femme dans une scène du film d'Et la Vie continue, sous le regard du réalisateur barbu agissant comme l'intermédiaire de Kiarostami. Ce dernier a par ailleurs écrit un texte publié dans un numéro de Positif sur cette histoire emplie de paradoxe et de confusions, où la frontière entre la réalité et la fiction s'avère une fois de plus mince. Face aux ordres que doit déclamer le maçon dans le scénario, passant pour un mari maladroit rejetant la faute sur sa femme lorsqu'il est en tort, le jeune homme précise en-dehors du tournage, face à la jeune Farkhonde murée dans son coin, qu'il ne comporterait jamais comme cela en tant que véritable mari, que ce qu'il déclame n’est que pur fiction.

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    Le film est de plus un regard en filigrane sur la société iranienne et la condition des femmes. Plusieurs figures féminines s'opposent : celle de la femme émancipée et d'âge mur travaillant dans l'équipe de tournage, gérant de par son autorité tous les comédiens de l'équipe et tentant de parler avec Farkhonde. Celle-ci a un comportement paradoxal extrêmement intéressant. Lors de la première séquence, elle souhaite porter une belle robe pour le tournage, refusant de mettre une robe de paysanne pour son apparition, symbole d'une coquetterie et d'un désir féminin soulignant son adolescence et sa volonté d'être femme. Par la suite, peut-être face à cette proposition rejetée par sa grand-mère et l'équipe, elle se mure dans une sorte de silence glacial, évitant de montrer ses émotions à quiconque. Le film n'explique jamais vraiment la cause de ce silence, toujours est-il qu'il traduit une forme d'oppression sur la jeunesse féminine. L’enthousiasme par ailleurs présent lors de la scène d'introduction, où le réalisateur rencontre un groupe d'étudiantes curieuses et enjouées pour en sélectionner une pour le tournage, montre par ailleurs la recherche par ces jeunes filles d'un moyen de libération, notamment par la participation au film.

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    Autre élément de critique de la société iranienne, toujours en filigrane chez Kiarostami, il s'agit évidemment de la discrimination menée par la société envers les populations les plus démunies. Hossein, n'ayant pas de maison ni d'éducation, est considéré comme un moins que rien par la grand-mère de Farkhonde, qui refuse que sa petite-fille épouse quelqu'un sans domaine ni avenir assuré. Hossein lui affirme pourtant que le tremblement de terre, en détruisant tout, est sensé les avoir rendu tous égaux. Paradoxalement, la catastrophe semble accélérer les tensions, créant un paysage où s'étalent, de-ci, de-là, des groupes épars de populations perdues et désoeuvrées, chacune s'organisant dans son coin pour survivre, refusant l'aide ou l'intervention extérieure. Force en est cette séquence où la mère d'une jeune fille aux yeux bleus refuse de la céder pour le tournage du réalisateur.

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    Au Travers des Oliviers ne se départit pas enfin d'une certaine poésie, distillée dans la réalisation. Dans l'essai consacré à Kiarostami aux éditions de la Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma (je ne ne suis pas une adepte des Cahiers, mais j'apprécie bien cette édition, assez riche lorsque l'on cherche des entretiens ou des écrits de réalisateur), on peut notamment lire un court texte du cinéaste à propos de son film. Tous les textes de Kiarostami ont une consonance poétique et philosophique à la fois, et on peut y relever ces phrases : « c'est peut-être la chose la plus nécessaire qui soit, plus nécessaire encore que voir (...) Rêver, Je pense qu'avec l'imagination et le rêve, on supporte mieux la cécité. ». ces deux citations peuvent tout à fait s'appliquer au dernier plan du film, chargé d'un mystère fascinant. Quelques plans auparavant, le jeune garçon Hossein poursuit Farkhonde sous les arbres, insistant pour une obtenir une réponse auprès de celle qui se presse, muette et sa plante dans les bras, sur le chemin du retour. Le jeune homme finit par s'arrêter, face à ses efforts déployés en vain, tandis que s'éloigne la jeune fille qui sort de la forêt d'oliviers. Une transformation semble alors opérer dans la réalisation. Le point de vue change et semble adopter celui du réalisateur, réfugié derrière et qui observe le désespoir du jeune amoureux. Un fond musical, le seul du film, apparaît et soutient toute l'action qui va suivre, la caméra effectuant un mouvement vers la vallée s'étalant à la sortie du bois, et dans laquelle s’est engouffrée Farkhonde. Le jeune homme dévale soudain la vallée et se lance à la poursuite de la jeune fille. Dès lors, seuls nos yeux de spectateur permettent de comprendre, ou plutôt d'essayer de comprendre, l'action. L'interprétation du spectateur n’est ainsi plus guidée par le dialogue et il n'appartient qu'à nous d'imaginer le dialogue insaisissable, observé de loin, entre les deux jeunes gens. On retrouve ce jeu dans Copie Conforme (qui est cependant moins subtil et prenant), où le dernier plan sur le clocher sonnant comme à un mariage instille le doute quant à l'identité du couple formé par Juliette Binoche et William Shimell.

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    Dans Et la Vie continue... , le jeune garçon à l'arrière du véhicule qui sillonne les contrées à la recherche des héros d'Où est la maison de mon ami ? aperçoit brièvement entre les arbres une silhouette de femme en train de courir. Chez Kiarostami, le cycle d'images, et presque d'instantanées pour reprendre un terme de photographe (le cinéaste iranien l'étant aussi), demeure ainsi constant, poétiquement et fugitivement lié à la cinématographie.