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  • Mud

    Le Prince de la boue

    MUD – Jeff Nichols 

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    En couverture du Positif de ce mois de mai, le film de Jeff Nichols témoigne d'un bel alliage entre le thriller rude, aride, et sec de ces régions difficiles aux Etats-Unis et le conte d'enfant, avec ses zones de mystère, d'initiation et de spontanéité.

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    Mud se révèle un film avec une atmosphère très particulière, pleine de charme et d'émanations intrigantes. Les berges du Mississippi fournissent un bercail idéal au sentiment d'échappée et d'isolement. Les lieux isolés se frottent avec les lieux publics, toujours pris entre la solitude et l'écrasement naturel et le rassemblement dans des lieux urbains. Le film de Jeff Nichols cerne ainsi ce parcours à mi-chemin qui marque le territoire de l'Arkansas, espace pris entre l'urbanisation progressive, et l'aliénation de la végétation. On trouvait déjà ce frottement, dans une dimension plus épique et mystique dans Les Bêtes du Sud sauvage(Benh Zeitlin). Chez Nichols, cette circularité et opposition dans le paysage se révèle plus discrète, agissant en toile de fond à l'univers de l'enfance et de l'adolescence, où se joue un même jeu de contraste, entre la farouche indépendance et le besoin de protection. La séquence d'ouverture fournit ainsi un excellent écho à ce tiraillement, tapissant l'image et le fond sonore d'une sensation exaltante de départ pour l'aventure.

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    Ensuite, le charme du film tient beaucoup à ces icônes étranges du bateau dans l'arbre, et du personnage de Mud. Tous deux, habilement identifiés l'un à l'autre à la suite du récit, puisque le bateau va être l'ultime moyen de secours pour l'homme traqué, sont mis en scène comme de véritables apparitions, surgissant respectivement au beau milieu d'une forêt ou au bord de la plage. Autour de Mud, le montage s'amuse ainsi à brouiller les pistes avec des plans de traces sur le sol et des choix sonores précis. Le choix de l'acteur Matthew McConaughey, un acteur à la carrière éclectique, se révèle judicieux, car Jeff Nichols détourne complètement son image et réattaque un nouveau terrain, le grimant, frisant ses cheveux et burinant son teint. Pourtant, malgré cette apparence, toute la réalisation du film l'entoure d'une aura lumineuse et le transformant en personnage princier. Chacune de ses entrées, depuis celle sur la plage à celle dans la chambre de Ellis, prendra par ailleurs la forme d'une apparition, à l'image de l'admiration portée par le garçon à son sujet. De la même manière, tous les personnages adultes que rencontrent les deux enfants dans le film sont illuminés d'une même subjectivité entre l'admiration et la crainte, bien loin du réalisme portés par leurs parents. Parce qu'elle est incarnée par Reese Witherspoon, là aussi un choix judicieux, le personnage de Juniper, la petite amie, contient le même rayonnement mystique que celui de la star. Le personnage, malgré de très jolies scènes comme celle de sa rencontre avec Ellis, reste cependant un peu facilement sacrifié au symbole de la déception. Dernier choix tout aussi charismatique, c'est bien évidemment celui de Sam Shepard, qui a décidément des apparitions très précieuses dans ses derniers films (le père James dans The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford).

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    Le film comporte enfin quelques faiblesses. Outre le sacrifice un peu rapide du personnage de Juniper, le scénario de la première partie du film peine à mettre en place les éléments une fois passée la première rencontre avec Mud. La deuxième partie se révèle cependant d'un dynamisme revigorant, comportant une des plus scènes de course contre la montre qui soit donnée au cinéma. Enfin, l'ultime regret se porte au niveau des interprétations des deux enfants. Bien que toute la réalisation du film se plie à leur réception et à leur subjectivité vis à vis du monde extérieur et de l'histoire de Mud, ils, en particulier le personnage principal, se révèlent sans force de caractère, restant dans une quasi-platitude de jeu. 

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  • Compte-rendu Février 2013

    De février à avril...

    SHADOW DANCER

    James Marsh

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    Dans une très belle réalisation épurée, Shadow dancer s’attaque au terrain de l'espionnage balancé dans une situation politique en crise, celle de l'IRA et des attaques contre l'occupant britannique. Tous les éléments sont là pour nous faire palper une menace toujours présente et presque toujours invisible. Le physique de Andrea Riseborough, avec ses cheveux flottants, ses yeux translucides, son teint pâle, se prête d'ailleurs admirablement au jeu de tension instauré par une réalisation glacée. Autrement, Shadow dancer apporte la même déception que La Taupe (Tomas Alfredson) l'année dernière, à savoir un film excellent au niveau de l'écriture historique, mais qui peine dans sa tentative d'y faire adhérer la fiction. Le rythme peine à tenir la route et les personnages secondaires, celui de Clive Owen en premier lieu, manquent singulièrement d'épaisseur psychologique. Ce creux rend la résolution du film d'autant plus lassante, malgré des efforts de rendre la réalisation élégante.

     

    DANS LA BRUME

    Sergueï Loznista

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    Le film de Sergueï Loznista exige une grande concentration et une grande attention, ce qui n'empêche pas sa réelle qualité au contraire. Mais, anecdote que l'on ne peut se permettre que dans les blogs et qui n'est jamais délivrée dans les écrits de véritables critiques professionnels, la salle dans laquelle je me trouvais pour ce film n'aidait en rien pour se concentrer. Peuplée de bruits parasites, elle empêcha la pleine satisfaction de la force visuelle et poétique du film. Car, comme beaucoup de ses confrères russes par ailleurs, Sergueï renverse la confrontation du film de guerre en livrant une œuvre contemplative, latente, où l'écriture et la réalisation se révèlent millimétrés. La lenteur du récit déploie la fragile humanité qui se tisse entre trois hommes se retrouvant, par le fruit du hasard, isolés en pleins forêt durant la guerre, surmontant leurs oppositions pour tenter de survivre, pour un temps. La narration éclatée transforme le film en trois tableaux d'une grande force, usant habilement du flash-back. Un film d'une grande tristesse, porté par un magnifique sens esthétique et une belle sensibilité.

     

    WADJDA

    Haïfa al Mansour

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    On pourrait dire que Wadjda serait un film idéal dans le cadre d'une projection scolaire. Direct et du point de vue d'une enfant, le film balaie les grandes injustices liées à la condition de la femme en Arabie Saoudite et à la sévérité de la pratique de sa religion au travers d'intrigues enfantines. A ce niveau, le premier film de Haïfa al Mansour se révèle efficace et courageux, dressant un assez subtil portrait de cet enfant rebelle. Wadjda n'échappe cependant pas à certains défauts typiques des premiers films, ce qui est dommage tant les partis pris peuvent se révéler audacieux à la base. La forme du film reste jolie et agréable, mais manquant un peu de personnalité ou d'affirmation. Alors que le scénario est d'une belle maîtrise, il manque quelque chose à Wadjda pour qu'il soit plus qu'un film plein de charme, et dont la qualité réside aussi dans l'interprète principale, Waad Mohammed, d'un naturel époustouflant.

     

    EFFETS SECONDAIRES

    Steven Soderbergh

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    Le dernier film de Steven Soderbergh n'est rien de plus qu'un bon thriller. La première partie du film est brillante, nous lançant dans une course tendue vers l'inévitable et l'incompréhensible. Soderbergh y dresse un portrait acerbe d'Américains vivant dans le luxe et la dépendance à la fois, usant de n'importe quels prétexte ou dérapage pour se déclarer dépressif et profiter des prescriptions pour des antidépresseurs. Le film a l'intelligence d'allier une réalisation élégante et feutrée, presque étrange, à ce portrait cruel et cynique. Le ton oscille entre drame et ironie, débouchant ainsi sur l'événement faisant basculer le film dans une deuxième partie où le médecin Jude Law se prête à une enquête. Rooney Mara donne son physique félin à cette étrange association ; et Jude Law confirme, après le mari sévère d'Anna Karénine son talent dans les rôles feutrés et d'une grande sobriété. Malgré le très bon casting, la seconde partie du film manque singulièrement de dynamisme, se prêtant à une résolution plutôt amère et sans grande résonance.

  • Holy Motors

    Partout, des Mr Oscar

    HOLY MOTORS – Leos Carax

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    En 2004, la série Paranoïa Agent de Satoshi Kon mettait en place la figure d'un criminel à rollers, véritable légende urbaine s'infiltrant des toutes les histoires et genres possibles. En 2012, le dernier film de Carax semble incarner ce même procédé d'infiltration en la personne de Mr Oscar, sorte d'acteur du quotidien se travestissant pour incarner une série de rôles dans le quotidien parisien. Pourquoi la comparaison avec le travail de Satoshi Kon ? Les manières de traiter le sujet et les choix esthétiques et narratifs s'avèrent totalement différents, pourtant les deux œuvres se rejoignent sur deux points : d'une part l'effet de contamination progressive d'une figure – celle de l'agresseur à casquette et rollers pour l'un ; celle de Mr Oscar pour l'autre - d'autre part le formidable amour du cinéma présent chez les deux cinéastes, qui s'amusent à citer tous les genres possibles.

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    Cependant, le format de la série permettait à Satoshi Kon de mieux décliner le concept de contamination, de l'affiner, de s'amuser d'un épisode à l'autre pour installer de multiples possibilités d'univers. Dans le film de Leos Carax, cette déclinaison devient, après l'épisode du personnage de « Merde ! » qu'il reprend d'après son court-métrage de l'ensemble Tokyo !, bien plus un automatisme qui fait perdre de son souffle et de son énergie créatrice au film.

    L'ouverture reste magistrale et lance d’emblée ce concept de déclinaison visant à brouiller les pistes. Une succession de plans nous emmènent à la fois dans les débuts du cinéma, avec la présence d'une vue muette à l'écran, puis dans une chambre, et enfin dans une forêt, tandis que la piste sonore proposée suggère l'idée du voyage en bateau. Une ouverture quasi-surréaliste, totalement onirique, ouvre ainsi l'espace sur divers lointains, créant de fausses pistes pour nous faire aboutir au final dans une salle de cinéma.

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    Par la suite, les histoires se succèdent peu à peu, d'un genre et d'une citation à l'autre, de la motion capture érotique à la comédie musicale, du drame réaliste au thriller fantastique, multipliant les effets. Il n'y a pas à redire sur l'élégance de l'ensemble, qui nimbe chaque partie d'une atmosphère particulière, et complexifie à chaque fois les espaces traversés. Les lieux parisiens deviennent des dimensions surréalistes, aux lumières clignotantes et futuristes, tout comme l'espace de la voiture elle-même qui est d'emblée conçue comme un vaisseau spatial. Dans ce cadre transformiste et changeant, le physique si particulier de Denis Lavant prête son corps et son visage à toutes les déformations possibles. La prestation du comédien est par ailleurs époustouflante, jouant avec un travestissement constant qui ne lui empêche pas d'avoir recours à un vrai dynamisme dans son jeu et ses expressions.

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    Cependant, une telle affluence et successions de genres différents trouvent peu à peu leurs limites. Certains emplois apparaissent comme « obligés » ou là pour répondre à un désir de combler tous les genres : celui de la mendiante en écho au cinéma réaliste très prégnant au cinéma français d'aujourd'hui, celui du drame familial et psychologique sans grande présence dans le film, celui de la comédie musicale qui n'apporte rien à l'évolution du récit hormis une élégance visuelle, celui du film complexe et multipliant les dédoublements... Au final, c'est plus une galerie qui se déploie et se décline dans une succession de performances visant à nous époustoufler avant même de se confronter à un propos.

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    Au final, toute la réalisation de Carax ne sera qu'une immense illustration de ce concept simple : partout, il n'y a que des Mr Oscar, des rôles à jouer, des films à prolonger et à essayer de reproduire. Un concept possédant ses limites, parfois brisé par de fulgurants et fugitifs éclairs surréalistes, mais n'entretenant suffisamment pas de mystère pour qu'il nous éblouisse totalement.