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  • Insaisissables

    Ne rien saisir

    INSAISISSABLES (NOW YOU SEE ME) – Louis Leterrier

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    Pour voir ce film, il ne faut pas croire à un succès au même niveau que L'Arnaque ou Ocean's eleven. Il ne faut pas non plus croire à une tension explosive, à un quatuor de brio ou à des performances de la part de Mark Ruffalo et Morgan Freeman. Grosso modo, il ne faut pas s'attendre à voir le tour de magie attendu pour ce film, dont la campagne publicitaire faisait miroiter l'image d'un film de casse de haut niveau. Or, derrière les effets spéciaux, la démonstration clinquante ou le dynamisme de l'écriture, Now you see meInsaisissables pour la traduction française – fait preuve de peu d'imagination. Le film se révèle loin de l'efficacité radicale d'Ocean's eleven (Steven Soderbergh).

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    L'ouverture et l'idée du film fonctionnent de prime abord : l'introduction sur le tour de magie effectué par Daniel Atlas (Jesse Eisensberg) enchaîne avec un chassé-croisé à la manière du film de Soderbergh, et l'action finit par déboucher sur un braquage de banque en live d'un spectacle de magie. Idée séduisante, car portée par cette volonté d'inclure le spectateur de cinéma dans cette salle de spectacle où ne règne que l'illusion. La réalisation dessert cette idée, à grands renforts de mouvements de caméra, de cascades et de décors en miroir, ce qui donne envie, dans un premier temps, de se laisser emporter par le show pour mieux en dévoiler par la suite l'imposture. Mais, passé le tour du braquage parisien et les premiers balbutiements de l'inspecteur en charge incarné par Mark Ruffalo, le film perd peu à peu de son souffle, ne parvenant pas à se montrer à la hauteur de ses promesses. Les dialogues et la surenchère d'actions et de musique instaurent une tension inutile, alors que le simple fondement de cette enquête n'est que l'illusion et la manipulation. En outre, l'écriture de la progression de l'enquête menée par les personnages de Ruffalo et Mélanie Laurent se révèle très maladroite, ne sachant pas ménager le suspense, passant rapidement sur les explications et se contentant de vagues suppositions. Enfin, la résolution se révèle totalement convenue.

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    La déception balaie aussi le casting employé, et la caractérisation des personnages. Woody Harelson, Jesse Eisensberg, Isla Fisher et Dave Franco parviennent à donner un certain charisme aux 4 Cavaliers, qui ne présentent cependant aucune épaisseur psychologique. Mark Ruffalo et Morgan Freeman puisent dans leurs registres habituels pour jouer des rôles ennuyeux et au comportement répétitif. Par comparaison, le rôle de Ruffalo dans The Brothers Bloom, un film inégal mais néanmoins original de Rian Johnson sur deux frères escrocs vivant d'arnaques, présentait plus d'ambiguité. Quant à Mélanie Laurent, son protagoniste ne sert qu'à renfermer le scénario dans un cliché romantique habituel, et cantonne même l'image de l'inspectrice française à celle d'une demoiselle sérieuse et savante interprétée de manière insipide et sans présence.

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    Now you see me tente ainsi de bluffer ses spectateurs par les mêmes tours de passe-passe que ceux déployés par les 4 Cavaliers au cours de leur spectacle. Réalisation clinquante, effets spéciaux élégants, casting alléchant, dynamisme survolté dans l'écriture, au point d'en refuser les séquences de réflexion ou d'interrogatoires... Une telle débauche de points séduisants ne suffit cependant pas à cacher la vacuité du scénario, dont la résolution se révèle réellement sans intérêt ni même plaisir, et surtout l'absence totale de style dans la représentation. Insaisissables ne saisit rien, justement, de la force du tour du magie et de son pouvoir illusionniste.

  • Lawrence d'Arabie

    « No prisoners ! »

    LAWRENCE OF ARABIA (1962) – David Lean

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    Ce film, grand classique, reste selon moi l'un des plus aboutis de David Lean. Lawrence of Arabia est une œuvre inégalable en ce qui concerne la mise en scène de l'espace du désert, mais dresse également le portrait d'un homme, le tout porté par la dose de sensibilité propre à David Lean. Lawrence of Arabiaapparaît comme une véritable fresque car il fait parti de ces rares films qui mêlent intelligemment une intrigue politique, à grande échelle, à des sentiments individuels complexes.

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    S'il ne réside pas de femme dans ce film, il y a à la place, en filigrane du portrait historique de Lawrence d'Arabie, une véritable histoire d'amour liée au paysage du désert. Au fil des séquences, le Lawrence incarné par Peter O'Toole tente de l'approcher, de s'y adapter, et chaque détail de la réalisation s'emploie à transcrire cette approche entre l'homme et l'espace. Le rapport aux peuples arabes et aux protagonistes du récit tentent à transcrire également cette approche et cette évolution, allant d'une progressive fusion à un rejet final. Elle se cristallise ainsi dans le personnage fascinant du Shérif Ali, interprété par un Omar Sharif alors jeune débutant. La séquence de son apparition en témoigne, puisque le personnage se fait l'intermédiaire de toute la dimension mystique du désert : un long plan nous fait partager la vision de l'horizon traversé d'un banc de poussière épais, dont le contour laisse peu à peu émerger la silhouette d'un cavalier. Toute la beauté de cette réalisation fait partager le point de vue de Lawrence, intrigué par cette étendue, dérouté par son mystère d'infinité et de possibilités, séduit par ce qu'il peut proposer sur sa route.

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    La perception du désert se fait l'écho des sentiments de son protagoniste principal. Tour à tour impressionné, charmé, puissamment en phase avec cet espace, Lawrence va changer d'identité et de culture, troquer son habit militaire et ses habitudes anglaises contre l'habit blanc et majestueux d'un cheik et la discipline d'un Bédouin. Le film incarne cette progressive transformation, avant d'en cerner l'inévitable destruction. La seconde partie de Lawrence of Arabiatend à montrer d'abord l'essor populaire et médiatisé du personnage – notamment par l'intermédiaire de l'arrivée d'un journaliste américain, substitut du spectateur et qui devient le regard extérieur de la bataille – puis sa chute et sa séparation. L'ultime séquence du film sonne comme un retour aux racines, mais également à l'échec de n'avoir pas pu changer d'identité. Le visage de Lawrence y est balayé par la poussière émergeant de la route qui le ramène vers l'Angleterre, ce même visage crayeux qui connote la fin et qui scande cette seconde partie à plusieurs reprises. Le génie du scénario de Robert Bolt et de la réalisation de Lean est de parvenir à faire ressentir ce sentiment, sans pour autant nous délivrer la clé ou le déclencheur de cet état de destruction de leur personnage héroïque.

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    La force du film de Lean tient ainsi à cette capacité de nous faire ressentir la complexité des sentiments de Lawrence. La réalisation, la finesse des dialogues et l'interprétation des acteurs diffusent toujours une ambiguïté sous-jacente aux actions de révoltes des peuples arabes. Ainsi, la fuite du désert et le retour aux origines britanniques ne seront jamais totalement justifiés, prenant néanmoins place avec une séquence de torture constituant le pivot de ce changement. La mise en scène et le montage de cette séquence peuvent sembler exprimer en premier lieu une certaine pudeur de la part de Lean, mais suggèrent néanmoins tout le rapport corporel complexe qu'entretient Lawrence vis-à-vis d'une culture qu'il tente en vain de s'approprier. Àla sublime danse exécutée dans son vaporeux uniforme de Sheik blanc, offert après la miraculeuse traversée du désert, répond par opposition la découverte de son corps blanchâtre et fragile maltraité par les Turcs. Le choix de Peter O'Toole se révèle judicieux : par ses yeux clairs et son jeu élégant, il incarne une figure extraordinaire présentant une facette fragile dans sa silhouette fine et sa vix douce.

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    Autre élément pivot, c'est enfin le flamboyant « No prisoners » clamé lors de la bataille de Damas. Ce cri – à la fois cri de guerre et cri d'alarme – opère une véritable transformation du personnage : il cède aux accès de violence qui le tourmentaient et dont il avait fait part à ses supérieurs. L'horreur de la bataille, par contraste avec la reconstitution héroïque du combat victorieux d'Aqaba, y est présentée par bribes pour se révéler transférée sur le corps même de Lawrence. À la fin de la bataille, le personnage apparaît épuisé, couvert de sang, les yeux affolés et donnant des coups de dagues désespérés dans le vide, telle une figure shakespearienne.

    Ce cri opère ainsi le changement politique, précipitant le combat dans un bain de sang supposant par la suite l'impossibilité des unions, et provoque également la chute de Lawrence. Plus fort encore se révèle les quelques plans précédant ce cri, dont celui, célèbre et émouvant, de Lawrence en gros plan, les yeux épouvantés par la décision qu'il va prendre, avec Ali à ses côtés tentant de l'en dissuader. La relation avec ce dernier se révèle par ailleurs forte de finesse, plus intéressante que celle liée avec Auda - efficace Anthony Quinn - ou Fayçal – joué par l'excellent Alec Guiness. L'apparition d'Ali dans le désert étant déjà d'emblée fantastique, le jeu d'Omar Sharif et sa présence à l'écran en constituent un témoin des agissements de Lawrence, sans cesse dans une approche ou une méfiance presque félines, dont les variations agissent en écho aux actions de Lawrence.

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    Lawrence of Arabia demeure ainsi, plus de cinquante ans après sa sortie, véritablement impressionnant. La réalisation s'attache aux mouvements à la fois terrestres du paysage, et intérieurs du personnage, fascinant et contradictoire, de Thomas Edward Lawrence.