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  • Only Lovers Left Alive

    Tilda et Tom sont en balade...

    ONLY LOVERS LEFT ALIVE – Jim Jarmusch

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    Les vampires de Jim Jarmusch lui ressemblent : ce sont des figures somnambules, à la fois désabusées et passionnées, traînant des allures rockeurs et des démarches suaves dans les rues, appréciant le son du vinyle et portant dans leurs bagages une véritable bibliothèque cosmopolite. Ce sont ces silhouettes mouvantes dans les rues de Tanger, glissant sans bruit le long des trottoirs illuminés, indifférents aux trafiquants, portant en eux ce parfum de la mélancolie déjà à l'oeuvre autour de Bill Murray (Broken Flowers), de Johnny Depp (Dead Man) ou de Isaach de Bankolé (The Limits of Control). La grande émotion de Only Lovers Left Alive dérive tout d'abord de ces vampires, propres aux protagonistes égarés de Jarmusch mais développant également leur propre langage. L'idée même du vampirisme et de la condamnation à la vie éternelle deviennent, associés à l'univers de Jarmusch, doublement mélancoliques, doublement émouvants.

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    Eve et Adam vivent ainsi de manière « pacifique », suivant le rythme du monde contemporain et se nourrissant avec les poches de sang fournies par un interne d'hôpital. Leur quotidien nocturne est l'occasion de grandes balades nocturnes à bord d'une voiture, sillonnant les rues désertes ou venant profiter d'un concert underground. Le film lui-même se construit sous la forme d'une balade, qu'elle soit sensible, physique, ou mélodique, brassant des morceaux tous teintés de cette transe musicale qui accompagnent les silhouettes noctambules. Only Lovers Left Alive construit cette atmosphère bien particulière, dans laquelle il faut basculer pour en apprécier le charme langoureux, empreint d'une sensualité très forte et auparavant assez rare chez Jarmusch. Dans cette latence nocturne, balayée par les faibles lueurs et les corps dorés, le film développe un nouveau et amusant vocabulaire autour de la figure vampirique, celle livrée au monde contemporain : visites dans les hôpitaux armés de lunettes de soleil et de masques de chirurgiens, dans une allure presque proche des tueurs de De Palma ; dégustations des rares cocktails de sang comme l'appréciation d'une drogue ; création de magnums glacés au sang ; côté extraterrestre et rock'n roll des accoutrements...

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    La plus belle idée qui accompagne ces créations demeure l'affirmation du caractère esthète de ces vampires. Les dialogues et les décors font part de leur grande culture, parsemant çà et là de détails en référence aux grands auteurs, aux grandes histoires, aux grandes lectures et aux grands artistes des derniers siècles. Adam et Eve en parlent de manière désabusée, familière, composant un décalage charmant et tendre vis à vis de l'art du passé et des artistes dont ils regrettent la disparition. De là surgit la grande beauté mélancolique du film, celle d'une lassitude, d'un regret face au monde contemporain, frottant parfois le pessimisme, mais trouvant son émotion dans justement les rares moments d'éveil et de ravissement que tentent de collecter Adam et Eve. Les apparitions fugaces d'un intérêt pour le monde, d'une nouvelle découverte surgissent comme autant de séquences touchantes : Eve s'extasiant devant les inventions bricolées d'Adam ; Adam recevant une guitare d'un autre âge ou un instrument arabe ; Eve observant une étoile-diamant intrigante dans la nuit...

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    Dans cette mélancolie du monde, proche de l'agonie et de la fin des vampires, Tom Hiddletson et Tilda Swinton prêtent leurs silhouettes longilignes et leur talent à la caméra de Jarmusch. Tom Hiddleston, après sa composition nuancée dans Thor (2011, Kenneth Branagh) et surtout sa partition troublante de l'amant de The Deep Blue Sea (2011, Terrence Davies), livre une nouvelle belle interprétation, prise dans une certaine timidité, difficile car livrée à la déprime. Hiddleston joue avec sa nonchalance, campant un Adam peiné et touchant face à une Eve fantastique. Tilda Swinton livre là, avec ses cheveux blonds crépus, un protagoniste d'une douceur faisant du bien à sa carrière jusqu'à présent prise dans des rôles plus angoissants ou plus stricts. Grâce à ses deux acteurs, et par son travail d'une grande attention, Only Lovers Left Alive propose ainsi l'itinéraire de deux très beaux vampires prenant les livres et la musique, l'art comme tempo du monde, comme tempo de l'intérêt à vivre.

  • The Ryan Initiative

    Un film efficace... mais figé

    THE RYAN INITIATIVE (JACK RYAN : SHADOW RECRUIT) – Kenneth Branagh

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    Le nouveau film de Kenneth Branagh, après le premier volet de Thor, déploie une indéniable efficacité en ce qui concerne le film d'action, mais également le sentiment frustrant d'une absence totale de nouveauté.

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    Adaptation des récits de Tom Clancy et de son personnage Jack Ryan, le film n'échappe pas au poids que ce patrimoine suppose : représentation d'une CIA efficace, mais néanmoins inquiète, références aux guerres traversées par les Etats-Unis et surtout patriotisme revigoré. Kenneth Branagh confronte le jeune Ryan (Chris Pine), tout juste enrôlé par les services secrets, à son personnage Viktor Cheverin, russe pris dans la nostalgie de la gloire de son pays et porté par un sentiment d'amour paternel. Des relents de la tragédie shakespearienne, chère à Branagh, continuent de s'immiscer dans cette dernière réalisation, mais uniquement à travers le prisme de ce « méchant » qu'il interprète par ailleurs avec retenue et habileté. De là apparaît la première grande maladresse de The Ryan Initiative, le premier problème freinant le film. D'une part, le film dégage une esthétique toute particulière autour de cet antagoniste, à l'univers esthète, sophistiqué, fait de rigueur et de mystère qu'il aurait pu gagner une place plus singulière, plus importante, propice à contaminer ce qui, d'autre part, s'apparente à un film d'action dont les codes sont savamment respectés, mais dont l'application manque cruellement d'originalité.

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    Face à The Ryan Initiative, il se développe le sentiment gênant, faisant grincer peu à peu la dynamique du film, d'assister à une réalisation qui aurait des années de retard, qui porterait en elle la banalité de tout ce que l'on a déjà vu auparavant. Certes, ce choix de coller, avec fidélité, à la texture narrative et à l'atmosphère du récit d'espion peut apporter une certaine nostalgie qui aurait pu se révéler rafraîchissante. Mais elle sombre progressivement dans une forme de convenance, d'attendu, de contentement facile où les éléments prennent aisément leur place, où l'intrigue se résout de manière aisée, où le montage donne dans une efficace au bout du compte entachée de répétition. De ces séquences à la chorégraphie maintes fois déjà incarnée à l'écran se détache la rare excellente scène du film, montage alterné vivifiant entre le dîner avec Viktor,laissé à la responsabilité de la femme de Ryan (Keira Knightley), et le piratage simultané de son entreprise. Probablement parce qu'elle prend place au sein de la mécanique glaciale du système de Cheverin, cette scène demeure la seule qui approche, loin des rues de New York filmées sans émotion sur la suite du récit, un univers plus singulier, plus noir, plus angoissant.

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    De The Ryan Initiative, Kenneth Branagh aurait pu développer le personnage qu'il incarne, mais également engager une véritable dialectique, plus complexe entre son personnage et l'Etat. Les rares problématiques soulevées par le passé du héros, dont le film construit l'image, laissent entrapercevoir l'idée du traumatisme, par cette ouverture fracassante sur l'explosion d'un hélicoptère, alors que Ryan venait à peine de s'engager. Cette précipitation de la mort durant la guerre, avant même de s'y confronter véritablement, constitue le véritable intérêt de Jack Ryan, un événement sur lequel le scénario ne reviendra jamais, lui préférant le drame paternel du méchant ou la tension du risque d'attentat. En voulant absolument construire son film sur la démonstration de l'image d'un nouvel héros apporté au cinéma, le cinéaste manque sa cible, apportant un film lisse là où il aurait pu tirer avantage d'un personnage à la base criblé de balles et de failles, et dont toute la texture psychologique est peu à peu pompée par l'efficacité du film d'action.

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  • Un regard à venir sur des séries télévisées

    À VENIR SUR LYSAO 

    Regard sur certaines séries américaines et britanniques

     

    J'ai déjà chroniqué quelques séries d'animation japonaise sur mon autre blog, mais aucune, jusqu'à présent, tenant à l'activité américaine et anglaise. Peu au courant de ce qui ce passe sur la télévision française, je ne peux que conseiller le site d'une amie, très impliqué dans l'exploration de films et de séries françaises (avec un large pan accordé aux réalisations d'Olivier Marchal) : french-cine-tv.com.

    Ma maigre expérience en matière de séries, la plupart étant découvertes tardivement ou encore à mi-parcours de visionnement ne me permettent pas de prétendre à une plongée véritablement complexe et précise dans chacun des univers proposés par la plupart des séries que j'ai pu visionner. Le regard porté ici ne se veut en aucun cas exhaustif ou pris dans une volonté d'analyse globale des tenants et aboutissants de récits pour la plupart encore en mouvement. Il s'agit bien plus, et c'est dans la logique du classement proposé ci-dessous pour les articles à venir sur le sujet, de restituer l'intérêt et la singularité de certains titres, tous diffusés sur les deux dernières décennies.

     

    Dès lors, à venir et à surveiller sur les prochaines publications :

     

    1 - Tranches de la société américaine : Six Feet Under / Mad Men / Community

     

    2 - Enquêtes, crimes et justiciers : Fringe / Arrow / True Detective / Supernatural

     

    3 - The British Touch : The IT Crowd / Sherlock / Jekyll / Downton Abbey

  • Ida

    Le Cadre prisonnier

    IDA - Pawel Pawlikowski

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    Le film de Pawel Pawlikowski déploie, à l'image de son titre, une concision à la fois remarquable, et confinant parfois à un glacial extrême. La beauté d'Ida tient autant à en souligner les qualités et le majeur défaut : celle d'imposer une véritable densité à travers ses plans très travaillés et en même temps d'empêcher par-là le véritable jaillissement de l'émotion.

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    Le film s'empare d'un sujet singulier, pointant à la fois l'itinéraire d'une jeune religieuse et le quotidien rigide dans lequel elle s'est retrouvé enfermée par défaut, mais également la question juive et celle de la collaboration durant la guerre en Pologne. Le sujet, prenant, proposé par le récit, est approché de manière prudente, d'une délicatesse intelligente. Le personnage de la tante Wanda, magnifiquement incarné par Agata Kulesza, fait entrer l'indignation et l'incompréhension, tentant de briser le silence qui accompagne ces questions. Face à elle, Ida (Agata Trzebuchowska), fille mutique, fille résignée, fille sage, se confronte à l'exubérance de sa tante, puis tend à l'équilibrer. Par le tandem atypique, parti dans un voyage désabusé, transparaît les frustrations et le gâchis de la vie de la jeune fille, abandonnée à un couvent et prête à se soumettre à l'enfermement prolongé dans une existence de prières. Plutôt que d'écrire son Histoire, Ida se saisit ainsi plutôt d'un morceau de désespoir polonais, transcrivant la rupture de ces deux vies féminines différentes à travers un noir et blanc mélancolique, embrassant des paysages déserts, des campagnes blanches et des appartements grisâtres.

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    Le noir et blanc esthétique de Pawlikowski épouse d'abord la fermeture de son héroïne, le cloisonnement de sa jeune vie dans un carcan religieux, tout autant que marquée par son destin d'orpheline, puis, plie, soumet le récit à une rigidité douloureuse. De rares plans parsèment et ouvrent le film à une poétique discrète : l'apparition du vitrail construit par la tante dans sa jeunesse, une fenêtre ouverte, un solo au saxophone... Mais ils ne suffisent pas pour faire pointer la véritable beauté du récit, contenant le mystère du personnage, ne nous permettant d'accéder à son entière réalité. Le cadre auparavant émouvant devient peu à peu contraignant, prisonnier de son propre système, enfermant les protagonistes dans des cadres et des lignes, les écrasant contre la ligne de leurs vies limitées. Le protagoniste de la tante paraît au final plus bouleversant que celui qui porte le titre : elle introduit un dynamisme, un caractère qui trouble ce pénible système d'encadrement, finissant même par s'en échapper...

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  • Là-haut tout est calme

    LA-HAUT TOUT EST CALME (BOVEN IS HET STIL)

    Gerbrand Bakker

    Collection Du Monde Entier, Gallimard, 2009

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    Helmer van Wonderen vit depuis trente-cinq ans dans la ferme familiale, malgré lui. C'est Henk, son frère jumeau, qui aurait dû reprendre l'affaire. Mais il a disparu dans un tragique accident, à l'âge de vingt ans. Alors Helmer travaille, accomplissant les mêmes gestes, invariablement, machinalement. Un jour, il reçoit une lettre de Riet lui demandant de l'aide : Riet était la fiancée de son frère. Elle fut aussi à l'origine de son accident mortel...

    Ce second roman, troublant et étrange, de l'écrivain néerlandais Gerbrand Bakker, ébranle au fil des pages. Suivant pas à pas, chapitres après chapitre, le quotidien minutieusement réglé d'un agriculteur isolé, l'écriture précise et méticuleuse de Bakker saisit peu à peu le poids d'une solitude, révèle les failles, trébuche vers les traumatismes et le malaise creusé dans son très beau personnage. Les premières pages sont pesantes, criblées d'une précision volontaire, donnant dans une description quotidienne des tâches de paysan qui paraît d'abord superflu. Puis, l'écriture de Bakker parvient à faire surgir l'indécis dans cette banalité apparente, à nous faire saisir peu à peu le trouble qui accapare Helmer. C'est au travers de mots minutieusement placés, d'expressions soudainement inquiétantes, oniriques, au milieu du langage technique, que se déchire la carapace de l'agriculteur. Bakker s'empare à partir de là de l'enfance, de la jalousie fraternelle, du rapport au corps jumeau teinté d'attirance homosexuelle... Autant de thèmes, mais surtout d'ambiguïté humaine que l'écriture fine de Bakker ne pointe jamais, mais dont il laisse transparaître le bouleversement.