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  • Eva / The Servant

    Visages de la manipulation

     

    EVA (1961) / THE SERVANT (1963) – 2 FILMS DE JOSEPH LOSEY

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    Eva et The Servant, à deux d'années d'écart, se répondent en miroir. Jeanne Moreau et Dirk Bogarde y manipulent à leur gré l'esprit et la vie de Stanley Baker et de James Fox. La réalisation de Joseph Losey suit à pas exaltés leurs itinéraires de fous dépensiers, d'épicuriens diaboliques, d'intarissables provocateurs de l'existence. De la maladresse, prise dans la fougue d'Eva, à la perfection minimaliste de The Servant, ce diptyque de Joseph Losey dessine un portrait fascination de la manipulation et de la dépendance.

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    Le personnage de Tyvian Jones (Stanley Baker) est dans Eva soumis à son attraction pour la mystérieuse Eve, femme mariée arpentant les casinos et se servant d'hommes pour fournir le luxe de son appartement. La caméra, tel la belle Eva dans son bain moussant, se laisse couler dans l'extase du regard et de ses personnages masculins fascinés. Le jeu sensuel de Jeanne Moreau, féline à souhait, accompagne le sentiment de fascination qui caractérise Tyvian. Mais, au-delà, toute l'entreprise cinématographique du film de Losey est prise au piège de la séduction. Dans un Venise ou un Paris nocturnes, la caméra traque et cherche le visage sous les rideaux des pirogues, glisse sur les vêtements éparpillés par la femme, rythme la cadence des talons dans les rues. Il s'agit là d'imbriquer un à un les pans de la dépendance qui se construisent chez Tyvian : le récit est formé sur de successifs progrès, puis reculs, de l'écrivain dans son sentiment, tandis qu'il se dispute avec sa fiancée, pour finalement se marier, et disparaître dès la première heure du voyage de noces pour retourner dans les bras d'Eve. En cela, la dépendance syncopée de Tyvian se révèle très différente de celle de Tony (James Fox) dans The Servant, qui elle se fonde en deux temps, d'une dépendance d'ordre purement matériel – le confort établi par la présence et le travail du majordome dans la maison – à une d'ordre plus sentimentale, charnelle, ambigüe.

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    The Servant pousse la fascination et la perversion plus loin. Le travail – admirable – sur la profondeur de champ et les changements de focales travaillent un espace bien plus confiné que dans Eva, loin des rues vénitiennes, recelant d'angles invisibles et de murs en biais. Les cachettes sont là, entre les tapisseries et les objets si innocemment disposés, si correctement rangés. Car la manipulation de Barrett va d'abord passer par le matériel et le confort, autrement dit la ré-agencement de la maison, sa structuration, ses goûts et ses tons. Nulle doute que l'intuition de Susan (Wendy Craig), fiancée de Tony surgit de cette prise de conscience de l'appropriation du domaine. Comme marquant et construisant son territoire, Barrett encercle et enserre peu à peu l'aristocrate entre les murs tapissés. L'illusion confortable, formée sur des codes à l'ancienne – motifs royaux, tons tamisés, habitudes d'aristocrate – est là un piège, prêt à l'autodestruction et au saccage orgiaque à venir.

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    Les objets s'entassent aussi chez Eve, qui collectionne comme une enfant les globes de son mari, mais aussi les robes de luxe et les cadeaux de ses amants. Dans son appartement parisien, elle dirige telle une reine isolée dans son palais, l'agenda de sa domination, essaye robes sur robes, contemple les cadeaux reçus et les héritages lointains. Comme Barrett, elle s'est bâtie un royaume, à la seule différence qu'elle refuse de le partager, rebutant plusieurs fois Tyvian devant son salon. Le territoire de Barrett gagne sa cruauté à partir du moment où il inclut d'emblée Tony ; celui d'Eve est cruel parce qu'il est privatif et joue sur le désir. Néanmoins, l'action de Barrett rejoint celle d'Eve sur la seconde partie du film : l'accumulation des gestes du quotidien et l'attention redoublée cristallisent peu à peu une dépendance chez Tony, dépendance redoublée par la séduction de Vera (Vera Miles) et qui mènera le personnage à disputer avec Barrett le moindre geste d'entretien ou d'asservissement à son égard.

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    Car il s'agit bel et bien de quotidien, d'habitude, puis d'usure dans The Servant. La rigueur du film est loin du montage syncopé d'Eva. Celui-ci d'Eva vient, en effet, entrechoquer les images et les sons comme s'il s'agissait des états d'âme de Tyvian. Une séquence dans un bar de nuit, où le corps lascif d'un danseur noir vient créer la confusion au sein du couple et éveiller le désir, condense entièrement cet effet. Les gros plans symboliques, les mouvements du danseur, les échanges de regards et les reflets des verres s'y cognent et s'affrontent avec violence et sensualité. Ce type de montage, brillant, demeure néanmoins ponctuel et rare au sein d'Eva qui glisse bien souvent sur des pentes maladroites, comme ne parvenant pas à cerner l'objet de son désir. The Servant, à l'inverse, use de la précision du plan de Barrett pour en faire la rigueur de la logique dans la réalisation. Même lorsque Tony revient prématurément dans son domaine, découvrant soudainement la déconvenue de Barrett, la réalisation de Losey n'en devient que plus rigoureuse. Plus le trouble s'accentue, plus la précision du cadre, de la composition, et, en lien direct, du jeu d'acteurs de Bogarde se renforce. L'armature des chandeliers brille, les contours se font plus nets, la profondeur de champ s'affine, comme si l'éclat des visages révélait, non pas leur transparence, mais bien plus leur opacité et capacité mensongère.