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Interstellar

Du scientifico-intime

 

INTERSTELLAR – Christopher Nolan

Le nouveau film de Christopher Nolan émeut, impressionne par sa qualité visuelle, intrigue par son montage entre les temps, mais ne déroute pas le moins du monde. Cette absence de surprise provient d'une part de la recette Nolan, prête à contaminer chaque détail en servant une nouvelle fois les astuces qui ont bâti l'efficacité de la trilogie de The Dark Knight ou Inception, d'autre part de la qualité très poétique du film.

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Le scénario reprend ainsi la logique du voyage intergalactique entretenue par beaucoup d'oeuvres de science-fiction dans les années 1970. Mieux, il en débarrasse l'excentricité ou la fantaisie de cette époque pour l'habiller d'une gravité sombre et sobre. A l'ambition de la grande quête intergalactique se mêle ainsi l'étrangeté des témoignages d'un temps reculé, et une esthétique métallique et froide, contenue par le réalisme des effets spéciaux actuels. Les robots du futur, loin d'être des coques tourbillonnantes et colorées, sont ainsi représentés par ces blocs de marbre agités par de discrets stimuli visuels. Et l'exploration des planètes acquiert une poésie soutenue par la rigueur réaliste des décors : les vagues monstrueuses ou l'architecture glaciaire des continents isolés charment, impressionnent, subjuguent.

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Interstellar, bien plus que Gravity, travaille là une ambivalence qui tend vers le bouleversant dans sa qualité esthétique : l'image vacille entre la reconstitution et le rendu de ces clichés actuels pris par la NASA et son discret et tendre froissement sous des actions imaginaires. L'accélération des vaisseaux près des trous noirs leur donnent une progressive dimension fantastique, par la vision d'un espace qui se courbe et qui ploie sous la violence de la vitesse. Les plans de Nolan contiennent maintenant des spirales noirs tourbillonnantes, faisant fracasser des nuées noires de part et d'autre des limites du cadre.

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De même, les discours sont maintenant dans leur probabilité du moment, mais l'équation scientifique cédera le pas à l'entrée d'un enjeu émotionnel. Au creux des calculs se niche une relation intime, celle entre Murphy et son père parti. La composition progressive du rapport émotionnel dans le film de Nolan, et plus encore d'une circularité de signes annonçant la résolution finale, le rapproche de Rencontres du 3ème type (Steven Spielberg, 1977), bien plus que du cinéma de Stanley Kubrick. La réalisation tient elle aussi du symphonique, accroissant de la même manière l'approche de sa découverte cosmique finale. L'espace de la dernière partie relie le spectaculaire à l'intime, de même que les visions de Roy trouvent un sens dans l'éclatant vaisseau extraterrestre à la fin du film de Spielberg. Interstellar dénoue remarquablement bien l'écheveau de cette correspondance entre la fille, Murphy, et son père, Cooper. La révélation du visage de Jessica Chastain, après des années de silence, sur un des écrans endommagés du vaisseau, l'inscription des messages à travers des rais de lumière ou des montres cassées, sont des propositions qui séduisent, noués par la même poésie discrète qui composaient les magistraux plans du cosmos en mouvement.

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Néanmoins, le film de Nolan contient quelques défauts crispants. À la beauté visuelle qui l'enrobe et à l'émotion scientifico-intime qui le construit répond un scénario d'une exaspération soudaine, créant la frustration. Le film s'embarrasse en effet dès le départ d'une dimension prophétique bien maladroite : engluant la bouche de ses protagonistes d'un discours regretté sur l'explosion du consumérisme et de l'avancée technologique, et plus encore parsemé de lourdes lignes écologiques. Ainsi, les échanges familiaux au ranch ou dans la maison empoussiéré ne servent uniquement qu'à apporter cette dimension prophétique, appuyant leur regret du passé, leur douleur du présent... Cette lourdeur d'écriture jaillit au niveau des protagonistes bien faibles que sont ceux interprètes par Anne Hathaway ou Matt Damon, ou plus encore celui du scientifique en chef Michael Caine. Le renversement de l'autorité de ce dernier et la révélation de sa méchanceté tiennent de l'absurde dans le contexte d'un film aussi attaché à sa rigueur réaliste.

 

Les défauts d'Inception se trouvaient dans une limite similaire. Malgré son espace démultiplié, le film se basait sur une simple bivalence : le monde est-il ou non un songe ? Le principe de la pièce de Calderón était interprété à la lettre par la réalisation. En cela, Inception composait ses barrières par le montage, tenant à dissocier les espaces et à créer la confusion par leur alternance plutôt que par leur invasion. Mais autant Inception était un objet curieux, amusant par sa logique presque cubique, où tout se repliait sur lui-même, se refermait dans les plis angulaires de son onirisme, autant Interstellar, malgré sa construction entre les temps et les espaces, peine à colmater la vanité de son propos. Le dernier film de Nolan déplie ainsi certains défauts cruels. Le travail de Hans Zimmer n'en permet pas l'achèvement. D'une platitude consternante, jouant des synthétiseurs selon quelques notes hasardeuses, la musique ne fait bien souvent qu'alourdir une image demeurée sobre et efficace, et demeure loin de l'imbrication discrète et scientifico-intime qui fait la beauté du film.

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