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Cannes 2015

QUELQUES MOTS CANNOIS...

 

Le retard de ce blog, dû aux éventuelles péripéties de toute fin d'année estudiantine, stimule peut-être l'envie d'y parler de films découverts dans le privilège cannois, sur lesquels je reviendrai plus ou moins lors de leur sortie en salles.

 

Entre la plage et les touristes, le soleil tapant et les petites sacoches bleues brinquebalantes du festival, les stands du Marché du Film où on ne manque pas de récupérer les tracts les plus abracadabrants, et les salles de la Quinzaine, de la Semaine de la Critique, sans oublier le Théâtre Lumière, le Festival donnait surtout à son éloignement l'urgent désir de découvrir de nouveau des films... et de poster de prochaines critiques.

Semaine de la Critique

SLEEPING GIANT – Andrew Cividino

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Premier film d'un jeune cinéaste canadien, The Sleeping Giant suit le parcours de trois adolescents prêts à se lancer les pires défis pour se séduire mutuellement, ou bien pour correspondre à leur image de la virilité. Le principal intérêt du fil réside dans la résolution de son titre, le « géant qui dort », qui semble se loger dans le décor monumental, une falaise à pic qu'escaladent les garçons et depuis laquelle il se lancent des défis. Andrew Civinido fait de ce lieu une symbolique cristallisation des conflits dont aurait pu se détacher plus longuement la qualité envoûtante.

Il se dessine dans le film d'Andrew Cividino une proximité avec Mud de Jeff Nichols. Même états adolescents troublants, même frôlement fantastique dans le paysage, même emprise avec le monstre naturel... Sleeping Giant se révèle cependant bien moins maîtrisé que le film de Jeff Nichols, notamment parce qu'il est empêtré dans des réflexes de cadrage et de montage agaçants et pompeux. L'esthétique clipesque qui envahit systématiquement les tribulations des héros construit une réalisation lourde et rarement touchée par une sensibilité. De même, les dialogues appuient souvent trop les origines sociales des protagonistes, les cantonnant à leurs quartiers, par l'opposition entre les modestes délinquants et les paisibles riches. Ces défauts sont parfois rattrapés par l'utilisation singulière du décor et l'énergie des comédiens, époustouflants. Parmi eux, impressionne en particulier Isaac Wiebe, qui joue le jeune adolescent fragile dépassé par les deux frères tonitruants, d'une sensibilité sidérante dans son interprétation.

 

PAULINA – Santiago Mitre

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Paulina se concentre sur l'acte d'un personnage. A partir d'une dense situation, concentrant une série de faits et de protagonistes, Santiago Mitre déroute son scénario par la décision surprenante et marginale de sa jeune héroïne, Paulina. La beauté du film réside dans cette prise d'indépendance par le protagoniste, véhiculant dès lors le récit loin des horizons sociaux et politiques qu'il s'apprêtait à dépeindre.

De cette intelligence d'écriture d'un protagoniste et d'interprétation excellente, délivrée par Dolores Fonzi dans le rôle-titre, découlaient malheureusement plusieurs défauts. Déjà, le film s'empêtre dans des retours en arrière assez complexes, sensés servir les comportements des autres personnages gravitant autour de Paulina, en particulier les hommes. Mais ces détours ne font que surcharger ces protagonistes secondaires, là où les séquences accompagnant la femme témoignent d'une belle justesse. Mais le plus grand regret face à l'habileté de Paulina réside dans sa forme cinématographique, sobre et sans audace, servant plus le propos plutôt que l'élevant.

 

Quinzaine des Réalisateurs

EL ABRAZO DE LA SERPIENTE – Ciro Guerra

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Je n'ai pu découvrir qu'un seul film dans la sélection de cette année, mais quel film ! El Abrazo de la Serpiente fait raviver sur grand écran autant la magie du film de voyage exotique que la mémoire des tribus amazoniennes disparues. Le film de Ciro Guerra combine admirablement le ravissement de la découverte à l'hommage historique. Plaît, dans cette réussite, l'absence de tout regard « touristique » du cinéaste sur ces sujets et la capacité à approcher, embrasser, ces cultures, sans nier leur pouvoir envoûtant. Les rêves et le mysticisme des Indiens envahit la réalisation avec grâce, et le noir et blanc ne fait qu'incarner le chatoiement d'une nature occultant les dérives et les dangers. Car le film, par son second temps enchevêtré dans le premier, saisit les conséquences malaisées de la religion occidentale, diffusée par les missionnaires à travers les branches.

El Abrazo de la Serpiente doit en outre sa force au lien tissé entre le reclus Karamakate et l'aventurier venu lui demander de l'aide, inspiré par l'ethnologue Theodor Koch-Grünberg. Les deux hommes portent une relation agencée par la domination, puis le respect mutuel, ébranlée par une résolution des conflits bouleversante.

 

Sélection Officielle

MIA MADRE – Nanni Moretti

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Admiré pour l'occasion dans le grand Théâtre Lumière, le nouveau film de Nanni Moretti détient l'écriture la plus juste en ce qui concerne le thème du décès d'un proche. En ce sens, le montage de Mia Madre saisit une extraordinaire rapport à la maladie, et à l'hospitalisation. Peu à peu, les visites de Margherita auprès de sa mère ne sont plus seulement des visites ponctuelles, mais des moments qui rythment sa vie, qui finissent par contaminer son quotidien. La matière du film de Moretti est peu à peu troublée, dans son esthétique claire et sereine, par les agitations mourantes, et presque cauchemardesques, de la proche parente. Mia Madre dégage en cela une très juste et poétique approche de cet état d'angoisse latent, de celui qui patient face aux mourants, et ne sait plus à quels repères s'accrocher.

Cependant, le film reçoit les inutiles prolongements de certains topoï du cinéaste. L'imbrication cinéma-réalité, le cocasse des tournages, entre rires et larmes, les frustrations familiales parasitent parfois cette approche délicate de la disparition. La mise en abîme du cinéma déçoit en ce sens, ersatz semblant prétendre à reconstituer, en plus maladroit, les excellentes scènes du Caïman. L'hystérie appuyée du metteur en scène ou la mauvaise foi d'un acteur et d'une équipe en déroute ennuient plus qu'ils n'accompagnent la tragédie maternelle.

 

THE LOBSTER – Yorgos Lanthimos

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Il demeure toujours très difficile de justifier le rejet d'un film. The Lobster a suscité en moi une émotion d'agacement rarement vécue au cinéma. La proposition de Lanthimos ne manque pas d'originalité, et les premières minutes évoquent la froideur absurde et grinçante d'un roman de Kafka, avec sa pension rigoureuse, sa chorégraphie mécanique et livide, d'où se dégage un humour noir et froid parfois efficace. Mais tout le film entier finit par se plier à ce ton, pris dans l'application rigoureuse et mesurée de sa démonstration.

Yorgos Lanthimos est plus intéressé par la réduction de l'homme à l'animal, autant concrètement que métaphoriquement, à tel point qu'il en oublie toute trace d'humanité, et dès lors, toute possibilité de vibrance, espoir, échappatoire, émotion. Le film, pris dans son discours métaphorique d'une société codifiant les moindres relations et éjectant les marginaux, se dépouille peu à peu de sensualité, voire d'humour, et se réduit à une pelure sèche. Et ni la badinerie de John C.Reilly, ni la moustache de Colin Farrell, ni la grâce de Rachel Weisz ne suffisent pour accepter The Lobster.

 

TALES OF TALES – Matteo Garrone

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Malgré son casting international et la diversité des nationalités de son équipe, Tales of Tales est presque comme un film muet, comme une comédie musical ou un opéra, par sa rareté des dialogues, l'abondance de sa musique et le spectacle avant tout visuel. Admirer Salma Hayek, en robe flamboyante, manger un cœur de monstre ou se mouvoir dans la labyrinthe d'un jardin, profiter des étranges étreintes de deux jumeaux au faciès d'albinos, assister aux mouvances d'une créature marin ou d'un insecte disproportionné, sont des scènes d'une éblouissante majesté. Tales of Tales tient en ce sens du délice, pur conte cinématographique. Le scénario mélange des histoires dont les tenants et aboutissants font écho aux célèbres textes et la réalisation parvient à en dégager la persistante ambiguïté, le mélange entre fascination et horrifique, entre une cruauté tenace et une sensualité surgissante. Mais là le film de Garrone trouve peut-être, dans ce délice renouvelé et sans cesse retranché, quelques limites, peinant à réellement terminer ses histoires. Le conte déborde toujours du conte et les différents destins ne semblent jamais se lier.

 

YOUTH – Paolo Sorrentino

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Etrange échec que Youth. Le film oscille entre deux esthétiques, deux teintes bien trop contradictoires pour le charme opère. D'une part, l'isolement d'une poignée de reclus frustrés ou perdus dans un sauna coûteux, au fin fond des Alpes, agit comme presque comme la Montagne Magique de 2015. Là s'agitent chaque soir des numéros incongrus et les tragédies résident dans les petits tremblements de ses nombreux personnages. Cependant, toutes les idées narratives et visuelles développées par Sorrentino, si séduisantes semblent-elles – le concert des bovins dans la plaine suisse… – chutent dans une bêtise molle et sans profondeur. A la condensation quasi fantastique des micro-événements quotidiens se joint une écriture d'un ennui profond, recyclant des thèmes déjà revus, telle une vision pessimiste du cinéma battu par la télévision, ou des conflits conjugaux loin d'être intrigants. De fait, Michael Caine et Harvey Keitel, prêts à construire un duo de choc, ne font qu'aligner leurs répliques grimaçante, déambulant sans grande motivation dans les chemins suisses. Tout ceci est bien dommage, considérant l'intelligence grinçante avec laquelle Sorrentino avait sculpté Il Divo, et même This Must Be The Place, bien des années auparavant.

 

SEA OF TREES – Gus Van Sant

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Ce qui choque avec Sea of Trees n'est point forcément le ratage de Gus Van Sant, mais plutôt sa présence en Compétition Officielle. Connaissant la dense sélection effectuée en amont, il est surprenant de voir figurer un film autant gonflé de défauts que celui-ci. Je ne profiterai cependant pas de l'échec pour accaparer plus Gus Van Sant, déjà écrasé sous les violentes critiques qui ont jailli durant le festival.

De Sea Of trees, je retiendrai l'intrigante approche de son décor, qui charme dans les premières scènes. Les apparitions d'un Ken Watanabe étrange et hagard, d'abord systématiquement en retrait de Matthew McConaughey, surgissant comme un yurei, un fantôme japonais, d'entre les branches, déplace de manière amusante l'errance hallucinée habituelle de l'acteur américain. McConaughey incarne pour la première fois la rationalité, rare dans son parcours. En cela, les échanges entre l'acteur américain et le japonais séduisent beaucoup, association bienvenue qui prolonge les tandems de Gerry ou My own Private Idaho, la dimension sexuelle en moins.

Si Gus van Sant avait réalisé un film entièrement en forêt, le mouvement aurait été autre. Le surgissement des souvenirs dans la partie américaine ne fait qu'empiéter et encombrer un scénario progressivement si poussif qu'il en devient risible. Sea of Trees combine ainsi d'étranges sentiments de spectateurs, créant à la fois la reconnaissance de certains topoï gusvansantiens (la démarche erratique, la conversation auprès du feu), le fantastique envoûtant du décor, la vision scolaire et touristique du Japon, la maladresse d'un scénario débordant dans la surenchère, le duo à la fois pathétique et comique de McConaughey et Watanabe, le symbolisme d'une drôlerie extrême... Car de la déception et de la tristesse de cet échec, le seul remède est peut-être d'en rire.

 

MOUNTAINS MAY DEPART – Jia Zhangke

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Bien des années auparavant, si je pouvais connaître la frustration du palmarès cannois, celle-ci ne pouvait être guère justifiée. Ce n'est que des mois plus tard que je pouvais m'insurger de l'absence d'un Bright Star ou regretter la surestimation d'un Oncle Boonmee.

Cette fois-ci, il me semblait impensable, avant le Palmarès, de ne pas y voir figurer le dernier film de Jia Zhangke. L'absence de Mountains May Depart choque non uniquement parce que le film est remarquable à tous points de vue, mais surtout parce qu'il est avant tout une œuvre d'une fine humanité et d'une universalité correspondant à la finalité de certains prix cannois...

Avec cette réalisation, Jia Zhangke confirme l'évolution prise avec A Touch of Sin, comme un troisième pan de sa carrière, revenant à la fiction, mais dans une ampleur plus ambitieuse. Au risque de m'abîmer dans les mots, je qualifierais Mountains May Depart de proposition futuriste, par son mélodrame d'abord indiciel se déplaçant dans le temps et les espaces. Il se dégage dans le dernier film du Chinois une ampleur nouvelle, qui n'est plus distribuée à travers les cinq récits de vengeance de A Touch Of Sin, mais gonflante au gré des années et de la structure triangulaire, ternaire, du récit. La petite tragédie amoureuse crée des impacts farouches d'une partie à l'autre, mais n'oublie jamais le passé. En dépit du décollage vers les années futures, Jia Zhangke ne perd jamais de vue les souvenirs – par ailleurs parfois issus de sa propre jeunesse – et parvient à construire la nostalgie du film lui-même. Dans la préciosité de ce sentiment jaillit la figue phare de sa muse, Zhao Tao, plus resplendissante que jamais, dans un rôle de femme touchée par ses propres décisions, bouleversante.

 

 

Sélection ACID

THE GRIEF OF OTHERS – Patrick Wang

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Quelques mots sur le nouveau film de Patrick Wang, en salles fin août sur notre continent français. Même si sa seconde réalisation est probablement moins intense, car plus fragmentée, que le délicat In The Family, elle confirme la subtilité du cinéaste et son évolution. Accompagné cette année à Cannes par l'honorable action de l'ACID, le film creuse les sillons du deuil ou de la perte dans une série de protagonistes réunis au cumul de leurs troubles.

Tout comme avec In The Family, Patrick Wang interroge le souterrain, le caché derrière les mots et les attitudes, et ce qui relève souvent de la maladresse ou de l'incompréhension. Avec la similaire pudeur, il ne gratte pas les douleurs, mais plutôt les effleure ou les recueille, par les explosions de larmes, le geste inexpliqué d'une enfant tombant dans le fleuve, le mensonge d'une mère sur l'état de sa grossesse... La qualité du film à approcher d'emblée les ressources cachées de ses personnages frustre quelque peu par la durée, courte, de son long-métrage, qui ne reçoit pas la même ampleur, gonflante et latente, d'In The Family. En revanche, la forme surprend par son évolution, car presque déconstruite par rapport à la rigueur du précédent film. Le cadre de Wang semble ici vaciller au gré de ses personnages, cadrant de biais, saisissant un détail, un regard perdu, un dos tourné, les mécanismes de boîtes à musique, de même que le son isole une mélodie, une réplique ou un cri, séries de petites imbrications qui construisent probablement une autre approche émotionnelle dans son cinéma.

 

Marché du Film

MISS HOKUSAI – Keiichi Hara

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Projeté actuellement au Festival d'Annecy, Miss Hokusai est le troisième long-métrage d'un cinéaste d'animation japonais depuis longtemps prometteur. J'avais déjà convoqué dans les pages bloggeuses l'étonnante maturité du conte familial Un Eté avec Coo, et l'émotion latente du merveilleux Colorful. Miss Hokusai propose un registre plus fantaisiste que ces précédents films, d'une part par le caractère bien trempé de son protagoniste, fille du célèbre peintre, d'autre part par le caractère magique et épique parfois insufflé à la réalisation. La collaboration avec le célèbre studio I.G. (qui s'est notamment occupé de la saga Ghost In The Shell ou du populaire Attack On Titans) a porté ses fruits dans l'incarnation majestueuse et monstrueuse des peintures d'Hokusai et de sa fille, ou dans la reconstitution scrupuleuse du 19ème siècle à Edo.

Est-ce à dire qu'Hara a peut-être perdu, avec cette ambition et ces nouveaux moyens, la fragilité inhérente à ses précédentes images ? L'ampleur de Miss Hokusai n'est pas si forte, même au comble de la tragédie vécue par la jeune femme, que les précédents protagonistes, adolescent déchiré ou famille vacillante. Parfois, dans la relation avec sa jeune sœur ou dans le trouble de la jeune femme face à sa sexualité avenante ou le virilisme insistant des autres peintres, pointe le talent d'Hara dans toute sa pudeur et son écriture. Les scènes d'animation de tableaux et de calligraphies impressionnent certes mais elles demeurent dans l'étroite reprise d'effets aussi prégnants aux séries les plus actuellement épiques ou surnaturelles. Là où la pudeur convoquée dans l'accompagnement des émotions de O-Ei, parfois brisée par ces emportements, continue d'alimenter le précieux style du cinéaste.

Commentaires

  • Bonsoir Oriane, malgré ton avis positif, le film de Garrone ne me tente guère. En revanche, je note El Abrazo de la serpiente (qui sort le 23/12/15). Merci pour toutes ses critiques.

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