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Sangue del mio sangue

Le ciel et la rivière

 

SANGUE DEL MIO SANGUE – Marco Bellocchio

LE CIEL ET LA TERRE (IL CIELO E LA TERRA) – Carlo Coccioli

 

En admirant le très beau film de Marco Bellocchio, j'ai songé au roman que je viens de conclure quelques semaines avant. Ayant malheureusement peu de temps pour consigner toutes mes découvertes culturelles – et privilégiant généralement les articles sur le cinéma – je profite de cette critique pour y glisser le ressac des lignes du Ciel et la Terre de Carlo Coccioli, bouleversant recueil sur les confessions tourmentées d'un prêtre italien à l'aube du fascisme de son pays. Ce parallèle s'instaure par certes la culture conjointe aux deux œuvres, mais également l'ambigüe approche de la religion catholique qu'elles entretiennent, autant motivées par la démonstration du miracle que les profondes dérives fanatiques qui la creusent.

carlo coccioli,cinéma,cinéma italien,italie,littérature,littérature italienne,marco bellocchio,sangue del mio sangueDans Le Ciel et la Terre, le prêtre Don Ardito est envoyé dans une petite paroisse de montagne pour y purger ses idées noires, et en particulier ses idées malignes. Le jeune ecclésiastique est en effet troublé par son approche du Diable, autant mêlée de désir que de peur, qu'il est persuadé de voir lié à son destin. Le roman de Carlo Coccioli brouille admirablement les pistes par l'usage de plusieurs formes littéraires, entre une narration d'un point de vue externe, des échanges épistolaires ou des pages de journaux intimes ; et cette confusion de la forme se lie très secrètement au chaos intime qui agite Don Ardito. S'interrogeant à de nombreuses reprises sur le sens de sa foi, persuadé d'être la proie du Diable et prêt à adorer Dieu autant que le renier, le jeune prêtre voit, à travers ses expériences dans la paroisse, ses convictions évoluer en fonction des fidèles qui se confient à lui. L'alternance des points de vue aide à saisir les étapes psychologiques et spirituelles, jamais fixées et toujours mutantes ; et s'inscrivent en regard les tourments aussi prononcés de ses fidèles.

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Si la forme ne rapproche guère les deux oeuvres – hormis peut-être pour les ellipses qu'elles se permettent autant dans le roman que dans le film – cette appréhension double du Diable, et la violence qui découle de cette obsession, sont intimement liées. A l'instar de Carlo Coccioli, Marco Bellocchio ne dresse pas une remise en doute de la religion ou des phénomènes mystiques, mais cerne leurs dérives, leurs conséquences sur les comportements et les actions, voire la fanatisme qu'ils engendrent. Le regard devient plus acide chez le cinéaste, alors qu'il est plus mélancolique chez l'écrivain. C'est par ailleurs la deuxième partie du film, quasiment une boutade face à la première teintée de mysticisme et de noirceur, qui permet l'acidité. A la condamnation d'une femme, dont la séduction se trouve sous le joug des absurdes punitions contre les sorcières, répond, des années après, l'emprise du même couvent et village par un vampire désabusé. Le diable, s'il existe en la personne de ce comte, est devenu le dirigeant de Bobbio, de ses intrigues et de ses corruptions.

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Cette seconde partie pose problème dans le film de Bellocchio. Elle surprend d'abord, et amuse par sa finesse de transition d'un temps à l'autre, d'audace d'une ellipse aussi longue en plein cœur de la tragédie touchant Benedetta, la « sorcière ». Ainsi, la révélation du vampire et sa mélancolie montrée à contrepied du mythe – rappelant en cela la familiarisation tendre de Jarmusch avec les vampires de Only Lovers Left Alive – font naître des scènes attachantes, telle la visite du comte chez le dentiste, où il fait soigner ses canines tout en se larmoyant des dérives actuelles. Cependant, cette partie peine à révéler le véritable sens du film, le noyant plus sous le portrait de la ville plutôt que de ses personnages, Bobbio devenant entité captant les secrets, les miracles et les métamorphoses. Le cisaillement opéré entre les temps échoue à devenir continuum fluide en dépit du symbolisme jaillissant dans les images. Ainsi, les derniers instants du vampire ne paraissent pas aussi déchirants que l'enfermement de Benedetta, ou sa ré-apparition nébuleuse. Comme si Bellocchio regrettait que le mysticisme sensuel de son intrigue appartenant au passé ne pouvait plus survivre à la réalité présente.

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Le personnage de Federico, qui assiste à la condamnation de Benedetta dans le premier tiers du film, est un véritable écho à celui de Don Ardito dans Le Ciel et la Terre. Chez Bellocchio, Federico est le filtre au constat que les pratiques religieuses ne peuvent pas calmer ou répondre aux tourments les plus profonds. Ainsi ces apparitions troubles, comme les deux sœurs avec lesquelles il loge et partage le sommeil, semblent le mener à l'apaisement, mais ne font qu'accroître la confusion. Peut-être Bellocchio a-t-il voulu par son film d'abord livrer une peinture mystique animée par les sens, les apparitions, les images fugaces, aussi fantastiques que l'ébat de Benedetta sous l'eau ; peinture dont le sens doit rester obscur jusqu'à la fin, jusqu'à cet éclatement lumineux qui rend aveugle à tout raisonnement des événements. Cette idée est aussi présente chez Coccioli, et s'accompagne d'un double-sens. Autant les miracles et les événements vécus par Ardito animent et revigorent sa croyance, autant ils mènent sur les chemins de sa perte et du doute. En outre, ces événements, comme la guérison miraculeuse d'un enfant marchant sur ses deux jambes, semblent exacerber les tourments profonds et inattendus pour le prêtre, comme la culpabilité, ou le désir homosexuel. Il faut reconnaître au Ciel et la Terre l'écriture admirable de Coccioli, celle-ci affrontant les désirs du personnage avec une pudeur très sensible, ne vacillant jamais dans la simple opposition de mœurs avec sentiments.

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Il y a une réelle beauté dans les images de Sangue del mio Sangue, beauté portée avant tout par son décor, merveille d'architectures et de détails naturels, ou son éclairage en clair-obscur. Mais que dire du sentiment que tantôt le film se stabilise dans l'émotion, tantôt il semble parfois la fuir ? Si la parenthèse amusée du contemporain est une manière de bloquer la tragédie religieuse, les liens tiennent faiblement entre les deux histoires, sources secrètes de l'herméneutique à travers les symboles de l'eau, des murs, de l'enfermement qui se souligne. Certaines scènes, en nous tenant trop dans leur secret, finissent par nous perdre et nous laisser en-deçà de l'émotion. Là où l'écriture de Coccioli parvient à l'inverse, par ses nombreuses circonvolutions, changements de points de vue et de temps, à atteindre une vérité certes trouble, mais néanmoins émouvante et pertinente.

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