Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Carrefours du cinéma d'animation 2015

CARREFOURS DU CINÉMA D'ANIMATION 2015

 

En décembre au Forum des Images s'est tenu le festival Carrefours de l'animation. Une manifestation qui, comme chaque année et à l'image de son titre, a misé sur les rencontres entre les techniques, les pays, les sujets les plus divers, le classique et le contemporain. L'invité d'honneur était le réalisateur de films en stop-motion Adam Elliot, qui a chaleureusement encadré le traditionnel cadavre exquis monté par les étudiants des écoles d'animation, et restitué lors d'une très belle soirée de clôture du festival.

Mais, parallèlement à cette atmosphère conviviale et cette excitation de la création animée, les quelques découvertes se révélèrent décevantes, pour des raisons diverses, tout en éclairant d'autres chemins animés à venir. Reste à découvrir si ces chemins, encore forts maladroits ou empêtrés dans des scénarios claudiquant et des animations encore à la recherche d'elles-mêmes, mèneront vers le renouveau...

LE GARÇON ET LA BÊTE – Mamoru Hosoda

bete.jpg

Retrouvez la critique du Garçon et la Bête sur le blog affilié Mirabelle-Cerisier

 

 

LES 18 FUGITIVES – Amer Shomali et Paul Cowan

fugitives-intifada.jpg

Bien qu'inégal dans la variation ambitieuse des différentes techniques qu'il implique, ce documentaire animé a le mérite d'approcher malicieusement un contexte historique complexe par l'humour et l'anecdote. Celle-ci part d'un troupeau de vaches amené en 1987 par des habitants de Beit Sahour, en Cisjordanie occupée. Pour le peuple palestinien de ce village, ces vaches sont d'emblée un symbole d'émancipation : n'ayant aucune connaissance d'élevage, elles vont permettre de fournir une autonomie alimentaire et d'échapper à la dépendance économique imposée par l'armée israélienne. Le simple fait se transforme vite en élégie de révolution et de liberté. Le parti pris du cinéaste nous propulse directement auprès des militants palestiniens, dont il récolte les souvenirs à la fois amers et amusants, au temps où la première intifada inspirait un vent d'espoir.

fugitives.jpg

Les quelques passages véritablement animés sont néanmoins les moins intéressants : le stop motion allié au point de vue des vaches qui discutent en découvrant ce contexte d'occupation est plus là pour vulgariser la situation, créer quelques repères comiques, mais n'évolue guère plus vers une vraie pertinence artistique. En revanche, son alternance au montage avec les entretiens, les reconstitutions filmées ou même les pages des croquis de Amer Shomalie, crée un rythme entraînant et une plaisante vision de cette histoire méconnue en Europe, rendue vivante par un sens de l'aventure. Cette richesse du film en tant que combiné de techniques se prolonge en outre par un amusant travail web-documentaire en coproduction avec Arte.

Des 18 Fugitives doit enfin se retenir la brillante leçon de révolution pacifique et intelligente visible en filigrane des péripéties des vaches. Les militants ont pensé des moyens d'échapper au contrôle par la ruse, comme la mise en place de moyens d'autonomie, mais aussi le maintien de la convivialité et de l'échange face aux soldats. Les quelques militants arrêtés et mis en garde à vue pendant plusieurs jours d'affilée finissent par apporter, dans la petite pièce où ils sont régulièrement enfermés sans explication, des jeux de cartes, du café et des biscuits pour converser joyeusement entre eux et narguer la rigidité militaire. Une telle finesse de réaction ne peut qu'inspirer dans nos temps agités.

 

 

LOUISE EN HIVER – Table ronde autour de Jean-François Laguionie

Louise-et-Pépère.jpg

Pour la présentation de ce nouveau film de Laguionie, la table ronde réunissait le journaliste Laurent Valière, les producteurs Jean-Pierre Lemouland et Marc Bonny, et bien évidemment le réalisateur. Ce dernier fut cependant au centre de la discussion, et surtout de l'attraction tant son comportement surprit les spectateurs. Car c'est un personnage rêveur, sans cesse inattendu dans ses réponses, prenant un malin plaisir à détourner les questions d'un Laurent Valière rigoureux, qui s'imposa et fit de cette table un plaisant partage de pensées et de souffles graphiques.Avec Louise en hiver, distribué en juin prochain, Jean-François Laguionie est revenu sur un récit plus intime, également plus modeste dans ses explorations graphiques, et tendant directement vers ses souvenirs d'enfance.

louise-canson.jpg

Le cinéaste est en effet revenu dans des contrées de l'Ouest qu'il affectionnait et s'est inspiré des dunes bretonnes pour ses paysages. L'histoire de Louise est en effet parti de lieux concrets, loin de l'imaginaire du Tableau ou de l'épique aventurier de L'Île de Black Mör. Si le goût pour la mer a persisté, l'espace animé est devenu plus réaliste, limité à une petite station balnéaire et ses environs. Laguionie a présenté des recherches de paysage éminemment impressionnistes, magnifiques dans les traitements des différentes teintes et couches d'atmosphères nocturnes ou du petit matin. Des esquisses couplées à des croquis du personnage de Louise, encore indécis au départ, et aux traits encore flous au niveau du visage. C'est l'entrée progressive de la silhouette de la vieille dame dans les décors qui a peu à peu aidé à la définition de ses lignes et sa physionomie.

LOUISE_EN_HIVER-seq_A-1.jpg

Après ces recherches, entièrement effectuées en solitaire, Jean-François Laguionie continue son travail en réalisant toute la conduite de son film par avance, avant de le soumettre au producteur ! Le cinéaste réalise ainsi une succession de croquis agencés dans un montage vidéo et effectue lui-même voix des dialogues et de nombreux bruitages ! Tous les axes narratifs et le rythme du film sont donc par avance prédéfinis par le réalisateur lui-même, fait rare en animation où les collaborations sont souvent nombreuses pour la création de la conduite.

Cette base de travail inestimable pour l'équipe d'animation sera ensuite retravaillée et affinée, plus fournie en indications techniques et de mise en scène. Parallèlement, les recherches graphiques de Laguionie sont restituées de manière numérique. Les techniques développées tentent à retrouver le grain du papier canson d'origine et le creusement des pastels. La table ronde rendait ainsi compte de la migration d'un travail entièrement manuel et solitaire, issu de l'intime poétique du cinéaste, vers la technicité à l'oeuvre dans les studios français actuels. Car là est bien souvent le défi de l'animation française d'aujourd'hui, celle de trouver un équilibre entre la douceur d'un dessin porté par une main singulière et la nécessité d'un passage à l'ordinateur pour gagner en fluidité. Il faut espérer que cette Louise en Hiver ne souffrira pas du « lissage » technologique, et gardera les lignes, couleurs et vibrations émouvantes des mystérieuses ébauches de Laguionie.

 

 

ANOMALISA – Duke Johnson et Charlie Kaufman

anomalisa-etrange.jpg

Qui aurait pu croire que l'usage de l'animation, sous un scénario Charlie Kaufman, aurait conduit vers un réalisme profond, plutôt que vers la fantaisie suprême ? Déroute ainsi, avec Anomalisa, l'annihilation progressive de toute possibilité d'évasion, alors que plusieurs scènes, effets sonores ou de lumière, sont prémisses à des déchirements aussi oniriques qu'un Paprika américain... Pourtant Anomalisa demeure plus proche de Woody Allen, voire des frères Coen par son cynisme flirtant avec de courtes et timides virées dans l'irréel.

anomalisa-repas.jpg

En soit, pourquoi pas ? La proposition aurait pu se tenir et hisser l'animation à un niveau de réflexion aussi fort que celui constaté dans les dialogues tendus de Valse avec Bashir, ou dans le réalisme accru d'un Keiichi Hara. Néanmoins, le propos d'Anomalisa, en représentant un dépressif, s'aligne sur des poncifs maintes fois incarnés : le sempiternel âge du doute du quinquagénaire intellectuel, son mépris face à ceux qui félicitent son œuvre écrite, son ennui face au quotidien et l'absence ressassé d'un désir soudainement émoussé par une jeune femme loin de son milieu social... Tous ces éléments de scénario, de même que des dialogues et des caractéristiques qui ne donnent aucun intérêt à leurs personnages, rebutent et tirent le film vers une clinique observation de rapports inassouvis, trempés d'égoïsme et de recherche d'auto-satisfaction. La réalisation est en ce sens presque proche de l'entomologie, ne serait-ce que sur la scène d'amour entre Michael et Lisa, extrêmement malaisée par la révélation brutale de corps des poupées dans une lumière crue. Il n'y a guère de place pour la nuance ou la sensualité, ou même encore la fantaisie.

L'esthétique d'Anomalisa frappe néanmoins sur son premier tiers. Car le réalisme accru, la douceur des décors et de l'éclairage sont d'abord brutalement brisés, à chaque plan, par les articulations grossières des yeux, volontairement visibles et signalant l'artifice. Anomalisa apporte un nouveau prototype d'univers, où l'animation rejette le confort pour incarner un malaise visuel à la hauteur du mal-être réel. Mais l'entreprise, trop engoncée dans un constat pesant et des personnages sans âme, n'atteint aucun force émotionnelle malgré ces intrigants atouts.

 

 

 

Le cadavre exquis réalisé par les étudiants des écoles d'animation, durant l'édition 2015 du festival

https://www.youtube.com/watch?v=qNxC4v3tCcA&feature=youtu.be

 

Les commentaires sont fermés.