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  • Janvier 2015 au cinéma

     JANVIER 2015 AU CINEMA

     

    Entre lourdes déceptions ou fantaisies du cinéma national, en passant par deux biopics singuliers et engagés.

    LE GRAND JEU – Nicolas Pariser

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    L'expression du « Grand Jeu » est emprunté à Kipling pour désigner les orchestrations cachées derrière les pouvoirs. Si à l'origine le terme désignait la rivalité entre deux états coloniaux (la Russie et la Grande-Bretagne) au 19ème siècle, il soutient ici les mystérieuses transactions politiques qui visent à créer polémiques et rumeurs pour mieux faire vaciller les pouvoirs. En l'occurrence, Joseph (André Dussollier), un orchestrateur de ces coups invisibles, demande à l'écrivain fauché Pierre (Melvil Poupaud) de lui préparer un recueil anonyme, destiné à créer la polémique et déstabiliser le gouvernement.

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    L'exercice avait de quoi stimuler les plumes, par des échanges métaphoriques délectables entre le manipulateur et son nègre, et inspirer un suspense sourd de couloirs et de médias comme L'Exercice de l'Etat avait pu le faire en 2011. Il n'en est rien. Le Grand Jeu n'est qu'un coup de bluff, une pâle tentative de secouer le rapport politique à l'écran. Mais le film reste d'une grande pauvreté, fonctionnant sur d'outranciers clichés parisiens – ah, ces rayons chez Gibert où on peut draguer une midinette étudiante, prétentieuse et aguicheuse comme toutes les autres, pour un coup d'un soir ! – et une réalisation maigre d'originalité, prétendant renouer avec le film de genre – mais loin d'en atteindre la délicate audace. Surtout, les incohérences affluent, entre la facilité soudaine de l'écriture d'un homme qui a perdu l'inspiration dix années durant, les grotesques séquences de meurtre sensées impressionner, l'absence de tension entre Pierre et un ancien anarchiste sensés ne plus se supporter ou l'insipide et improbable romance nouée avec le personnage de Clémence Poésy.

    Surtout, dans un film sensé mettre en lumière, ou du moins incarner les orchestrations cachées, les connexions, les liens entre les instances, les personnages et les intrigues demeurent dilués, voire inexistants. Certes, ce mystère aurait pu soutenir une tension prenante, si celle-ci existait sérieusement. Au lieu de cela, Nicolas Pariser se cache derrière des emprunts au cinéma de genre, ou des promenades parisiennes désabusés. Et les différents coups de théâtre du scénario n'en paraissent que plus inconsistants. L'escapade dans la campagne demeure le plus insupportable de cette supercherie : tentant de dresser un portrait d'une jeunesse trentenaire désabusée, le film n'y crée rien de pertinent, et pire, essaie de la critiquer mais la protège au final.

     

     

    LE CASSE DU SIECLE (THE BIG SHORT) – Adam MacKay

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    Quatre ans après Margin Call, The Big Short offre une nouvelle plongée dans le monde des traders et des génies de la finance et de l'économie, en amont de l'explosion de la bulle immobilière de 2008 et du désastre boursier mondial qui a suivi. The Big Short suit ainsi l'anticipation par une poignées d'économistes de la crise des subprimes, et de l'énorme arnaque que ces calculateurs ont mis en place pour gagner de l'argent alors que tout le marché s'effondrait.

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    Tout comme dans Margin Call, ces protagonistes tentent avant tout de tirer leur épingle du jeu, loin de se poser en sauveurs de la situation, arnaquant sans scrupule les banques par des contrats destinés à les ruiner lors de la découverte du gouffre des subprimes. Seule exception, le personnage de Steve Carrell laisse entrevoir ses doutes dans de brèves confidences à sa femme, séquences qui ne parviennent pas à convaincre en dépit de l'interprétation émouvante du toujours aussi grand acteur. Dans Margin Call, Kevin Spacey offrait un visage bien plus clivé et déroutant du « bien » sensé exister dans ce groupe d'hommes avides d'argent. Le portrait des arnaqueurs dénonce cependant bien une forme d'indifférence teintée de cynisme, et rendue ambigüe par l'acte d'enquête des protagonistes, qui signalent pourtant le problème à de nombreux banquiers et spécialistes les ignorant totalement.

    The Big Short confirme enfin le brio des productions hollywoodiennes à rendre compte, par le cinéma, des complexités financières. Car comment embrasser, au-delà de dialogues percutants et de personnages au sein de la grande machine, ce qui tient de l'argent virtuel, de la corruption invisible, et de systèmes lacunaires, réfugiés sous des expressions volatiles ? Le film s'attache d'abord au style du documentaire virevoltant, recyclant les images médiatiques pour mieux parler du monde capitaliste occidental ; un choix de réalisation peu percutant, visant plus à soutenir l'attention et à rythmer le montage. En revanche, il trouve un moyen habile et efficace d'expliciter les enjeux de ce vocabulaire obscur, où plusieurs stars viennent interrompre le film pour expliciter, à l'aide de métaphores décalées, les termes. L'ironie demeure intelligente et prouve que le cinéma américain a su s'emparer de son histoire.

     

     

    DANISH GIRL – Tom Hooper

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    Tom Hooper poursuit son exploration de figures trouvant l'émancipation par la transformation. Le Discours d'un roi sondait les indécisions profondes d'un gouverneur, et combien elles pouvaient empoisonner tous ses rapports à la classe sociale, à la politique, et même à ses propres convictions. L'exercice de ré-articulation refondait la personnalité entière du fils royal et rééquilibrait non seulement la personne, mais le pays entier. Pour Danish Girl, c'est presque l'inverse qui se produit, puisque le malaise est caché, profond, alors que le personnage apparaît comme intégré à sa société, même participant à sa réussite artistique. En outre, l'enjeu est plus profond, plus dramatique car il ne s'agit pas de la métamorphose d'un phrasé, mais de celui d'un corps tout entier. Si le film échappe à l'intention psychanalytique et construit son personnage avant tout comme un homme traversé par un certain désir qui le libère, plus ambigüe se révèle le portrait féminin qu'il en dégage.

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    En effet, dès que Einar décide d'assumer sa transformation, le point de vue évolue et l'écriture du personnage transmet une certaine distance, là où le changement d'identité devrait pourtant créer une certaine intimité à l'image. Or, la femme qu'incarne Einar est peu révélée au spectateur, cachée qu'elle est derrière des costumes, des manières et des apparences. Par ailleurs, Lili se construit uniquement par l'imitation de figures féminines observées, prendre la posture d'une danseuse, suivre la gestuelle d'une femme de charmes. Mais l'intériorité de Lili, ce qu'elle pense, ce qui l'émeut particulièrement, ce qu'elle souhaite réussir, n'est guère éprouvée à l'écran. Car le personnage devient progressivement soumis à ce qu'il représente, à savoir cette opération historique qui est l'objet du film. A l'inverse, Einar, le peintre, émettait des opinions, réagissait au monde ; Lili semble de fait plus effacée, soumise à des codifications alors qu'elle devrait être la porte ouverte à une certaine émancipation du personnage. Et l'interprétation d'Eddie Redmayne, souffreteux dans ses postures, n'aide malheureusement pas à déclencher la réelle émotion, la réelle empathie.

    Si la personnalité de Lili demeure peu approchée, celle de sa compagne est progressivement dévoilée. Le point de vue de Hooper se déplacerait-il vers Gerda Wegener, et A Danish Girl serait-il plus un film sur la femme du transsexuel en question ? Du succès artistique du peintre et de sa préoccupation du paysage – préoccupation que la réalisation même partage sur le premier tiers, puisque tenant à faire preuve dune certaine picturalité dans la photographie du film – le regard mute peu à peu vers le corps clinique, mais aussi, à défaut d'embrasser une Lili peintre, vers le style artistique de Gerda. Le jeu d'Alicia Vikander, à contre-courant de celui d'un Redmayne figé, déploie alors toute la gamme émotionnelle nécessaire à la vivacité du film, sa force de revendication d'une identité choisie.

     

     

    GAZ DE FRANCE – Benoît Forgeard

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    Dans cette parodie de la politique française, l'idée d'embaucher un Philippe Katerine pour incarner le président dépassé et impopulaire séduit. Fort heureusement, le film ne s'en tient pas qu'à cette figure marquée par le fort décalage et dégage d'autres personnages, une narration et un rythme tournant en dérision l'imagerie de l'Elysée. La réalisation n'est pas dans la revendication, mais bien plus dans l'exercice de style, parfois intense, plus ou moins réussi, mais néanmoins vite limité.

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    Le sens plastique de Benoît Forgeard se déploie à travers les nombreuses mutations de décor qui répondent à son intention d'explorer les « coulisses du pouvoir ». Coulisses qui ne sont plus, comme dans L'Exercice de l'Etat, fondés sur le cynisme de dialogues ou la tension d'un thriller, mais bien plus dans les agencements d'espaces et la rythmique du film. D'un rebondissement à l'autre, la délégation d'urgence, établie pour rétablir une bonne fois pour toutes la réputation du Président, descend au fur et mesure dans les niveaux d'Elysée, passant de vastes salles de réunions aux sous-sols obscurs et chargés d'histoire. C'est le secret de l'Etat, sous un jour grossièrement concret, tandis que les échanges de ces spécialistes passent du sérieux au burlesque, puisque les comportements sont enfantins, les décisions prises comme des disputes de cour d'école. Il y a dans l'écriture de ces dialogues et l'agencement de ces espaces un petit peu de la fantaisie des frères Podalydès, en plus modeste et concentré, mais prenant ce même plaisir à faire des personnages, entre ironie et tendresse, de naïfs enfants se confrontant. Les acteurs, tous excellents, se plaisent dans cet espace d'interaction, et à noter la précieuse présence d'Olivier Rabourdin, ici dans un registre comique en mi-teinte fort efficace.

    Mais la succession d'inventions plastiques – outre la création de ces couloirs où chuchotent les ragots et les décisions politique, une rébellion masquée contre le Président Bird, sorte d'Anonymous à tête d'oiseau – ne suffit pas à étayer un récit qui ne fait considérer que son sujet comme un défouloir de postures et d'exercices. le cinéma des Podalydès parvient lui à construire la gravité en creux des dialogues enlevés et des bricolages du quotidien. Celui de Forgeard ne s'appuie que sur la fantaisie, et si certaines répliques et comportements font mouche, ce n'est qu'intermittent. Au bout d'une heure, les personnages finissent par s'immobiliser, comme l'action. S'installe ainsi une difficulté à saisir, dans les décors feutrés et les postures burlesques, le véritable intention de Forgeard. Une variation sur l'imaginaire politique ? Si c'est le cas, elle est plaisante mais s'essouffle vite. Une dénonciation déguisée de l'immobilisme des décisions ? Mais celle-ci n'existe pas ou ne percute pas, manquant de mordant.

     

     

     

  • Carol

    Une alchimie en brèves

    CAROL – Todd Haynes

    L'émotion du dernier plan de Carol encapsule une émotion qui nous a échappé tout au long du film. L'impression se révèle étrange, comme si la brusque ivresse dont on a été souvent privé, du fait de coupes mal placées, ou d'une froideur un peu trop exquise dans les plans, débarquait d'un seul coup. Alors que faire de cette soudaine émotion électrique ? Aurait-elle dû intervenir plus tôt dans le film ? Tout en ayant réussissant à admirablement doser le désir de ce dernier plan éclatant, Carol n'est pas dénué de maladresses ou de défauts qui nuisent à la totale flamme de cette histoire d'amour.

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  • Carrefours du cinéma d'animation 2015

    CARREFOURS DU CINÉMA D'ANIMATION 2015

     

    En décembre au Forum des Images s'est tenu le festival Carrefours de l'animation. Une manifestation qui, comme chaque année et à l'image de son titre, a misé sur les rencontres entre les techniques, les pays, les sujets les plus divers, le classique et le contemporain. L'invité d'honneur était le réalisateur de films en stop-motion Adam Elliot, qui a chaleureusement encadré le traditionnel cadavre exquis monté par les étudiants des écoles d'animation, et restitué lors d'une très belle soirée de clôture du festival.

    Mais, parallèlement à cette atmosphère conviviale et cette excitation de la création animée, les quelques découvertes se révélèrent décevantes, pour des raisons diverses, tout en éclairant d'autres chemins animés à venir. Reste à découvrir si ces chemins, encore forts maladroits ou empêtrés dans des scénarios claudiquant et des animations encore à la recherche d'elles-mêmes, mèneront vers le renouveau...

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