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Cannes à Paris

UN CANNES 2016 A PARIS...

 

C'est entre le soleil et la pluie que les traditionnelles reprises cannoises ont eu lieu, faisant soit tomber les vestes, soit porter des pulls dans les salles parisiennes. Si l'année dernière, j'avais profité de Cannes et de Cannes à Paris, j'ai cette année rangé mes robes festivalières et chaussé mes bottes pour m'isoler quelques soirées au Reflet Médicis ou au Forum des Images.

En bref, du pire au meilleur, et avant de revenir plus en détail sur certains, quelques films d'Un Certain Regard et de la Quinzaine des Réalisateurs de cette 69ème édition.

 

LE DISCIPLE (UCHENIK) - Kirill Serebrennikov

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Ce long-métrage de Kirill Serebrennikov fracasse à grand coups toute idée du spiritisme et des ambiguïtés religieuses en propulsant un adolescent frappé de fanatisme au sein d'un nauséeux lycée. Les quelques qualités du film se trouvent en creux de la folie du personnage et de ceux qu'il entraîne dans son sillage, à savoir dans la description d'un milieu scolaire à la dérive, appliquant des dogmes stricts alors même que ses dirigeants finissent leur journée dans l'alcool.

Cependant, le chemin de croix a tout de la condamnation fumeuse. Dietrich Brüggemann avait fait plus subtil, ému et ambivalent avec Chemin de croix. Ici, tout n'est que rage, violence, perversité dans le comportement de l'adolescent, qui mitraille les lois de l'ancien testament face aux adultes ou à ses camarades. Le film prétend jouer de l'ambiguïté en valorisant le comportement pervers du personnage, qui finit par devenir le Messie de ceux qui l'humiliaient, et manipuler un jeune infirme paumé. De cet adolescent bouillonnant, Kirill Serebrennikov n'en construit qu'un bloc sans aspérités, farouchement désagréable.

 

PERSONAL AFFAIRS (OMOR SHAKHSIYA) - Maha Haj

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L'inspiration auprès d'Elia Suleiman est claire, mais également timide. La réalisatrice, qui signe là son premier film, lui emprunte son goût de l'absurde pour dépeindre le malaise du conflit israélo-palestinien, et le sens de cadres larges frappés par le train-train quotidien. Pour autant, si Personal Affairs se détache du modèle par sa concentration autour de la cellule familiale et de quelques personnages précis, il échoue dans l'émotion qu'il espère dresser. Il s'en dégage cette mollesse sage du film indépendant, correctement construit mais sans pic, ni recherche d'intensité.

Personal Affairs s'aligne en outre sur l'inachèvement de ses récits. L'évolution de ses personnages coincés dans le carcan quotidien pointe le bout de son nez sur quelques plans touchants, mais le film n'ose aller plus loin dans l'exploration de leurs désirs, comme retenu par la timidité – ou la peur de l'audace. Reste une bouleversante grand-mère, trop peu présente, dont les étranges errances auraient méritées plus de place.

 

APRES LA TEMPETE (UMI YORI MO MADA FUKAKU) – Hirokazu Kore-eda

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Après le beau, mais platonique, Notre petite sœur, pouvait-il s'espérer une reconversion de Koreeda dans des registres plus fragiles et risqués ? Malheureusement, Après la tempête confirme la vague creuse traversée par le réalisateur japonais. Pire, celui-ci semble rejouer, en vain, sans subtilité ni même originalité, les tourments familiaux d'une de ses brillantes créations, Still Walking.

La filmographie de Koreeda a ceci de fascinant qu'elle se déploie comme deux miroirs face-à-face : les thèmes et les structures se ressemblent, les acteurs reprennent des variations de leurs personnages, les plages et les appartements se répondent... Une trajectoire cinématographique en somme très proche de celle de Yasujiro Ozu, évidente inspiration. Ainsi, Koreeda va de la cruauté à l'apaisement, de la violence à la douceur : quatre orphelins, au fragile équilibre (Nobody Knows) se transforment en ravissantes jeunes sœurs épanouies par le bonheur de vivre (Notre petite sœur) ; le fantastique en collectif, où l'on apprend à accepter la mort (After Life) devient une expérience surnaturelle en solitaire, où l'on renonce à la vie (Air Doll) ; la joyeuse quête des enfants d'I Wish répond à celle, plus grave, des pères de Tel père, tel fils...

Dans ce jeu de reflets, Après la tempête apparaît définitivement comme la déclinaison de Still Waking. La famille recomposée de ce dernier, où fusaient les commentaire acerbes et les frustrations, voit naître une famille plutôt éclatée, mais dont les tensions sont moins palpables, et où la réconciliation remplace la dissension. Hiroshi Abe incarne un autre père, moins sensible, plus lourdaud, et Kirin Kili reprend sa composition de grand-mère à la langue bien pendue. Pourtant, le charme n'opère pas car les intentions de Koreeda sont limpides dès le départ. L'accablement du personnage, qui rate tout ce qu'il entreprend, paraît vite lourd, et n'aide pas à justifier l'entreprise de rattrapage qui s'ensuit au cours de cette fameuse « tempête ». La douceur propre au cinéaste se confond avec l'ennui, et sa subtilité s'englue dans des répliques moralisatrices sans conviction.

 

L'EFFET AQUATIQUE – Solveig Anspach

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Que dire de la tendresse amusée qui accompagna la projection, puis le débat, au Forum des Images ce mercredi soir-là ? Le décès prématuré de la cinéaste n'aggrava point les mines ni les réactions de son équipe, tant son film respirait la joie. L'effet aquatique est une comédie-romantique dans le sens le plus honnête du terme. Le coup de foudre est immédiat, le sentiment de Samir (Guesmi, parfait en amoureux transi) est direct, pur, mais aussi d'une gaucherie propre à l'adolescent.

La grande qualité de l'Effet aquatique réside en outre dans son sens de l'humour, d'une légèreté surprenante : les gags s'enchaînent en cascade et pourtant le spectateur n'est jamais épuisé par ces torrents de quiproquos, décalages, répliques ironiques. Cette efficacité sur la première partie permet d'amplifier la valeur de la reconquête sentimentale en Islande. Loin du bassin ludique de Montreuil, les larges espaces du Nord inspirent une émotion plus douce et un jeu amoureux moins dynamique, plus reposé. Néanmoins, l'étreinte finale saisit soudain et nous enveloppe du même bonheur que celui du couple né de ce film aquatique.

 

HARMONIUM (FUCHI NI TATSU) – Kôji Fukada

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Après Au revoir l'été, le nouveau film qui parvient sur nos écrans de Kôji Fukada n'en fait qu'un cinéaste des plus précieux et talentueux du continent. Fukada migre là très loin de son inspiration rohmérienne, preuve qu'il est capable de se renouveler avec puissance. Harmonium confirme le talent d'écriture de Fukada, sa subtilité dans la tragédie, et un sens de la mise en scène à la remarquable discrétion.

Dyptique en apparence simple, qui s'attache à une banale famille japonaise soudainement touchée ou rattrapée par le drame, le film fait progressivement plonger dans une infernale complexité de sentiments. Loin de se jeter dans des élans dramatiques, Fukada opte pour une sobriété glaciale, presque proche d'Haneke, mais troublant aussi par sa variété de tons. Les quelques séquences familiales déploient, par leurs détails et leur évolution, tout d'une frustration conjugale, d'un délaissement de l'enfant, de la peur de l'extérieur ou de la culpabilité. Les interprétations du trio d'acteurs réuni par Fukada sidèrent par leur puissante audace. Ancré dans une réalité très précise du Japon contemporain, Harmonium se transmue peu à peu en tragédie humaine, dont les troublants mouvements de hasards hantent encore longtemps après sa projection.

 

Nous y reviendrons

 

POESIA SIN FIN – Alejandro Jodorowsky

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Le dernier film de Jodorowsky, et second de son ensemble biographique entamé avec La Danza de la Realidad, emballera les foules ou fera grincer des dents. Moins dense que son précédent, mais plus lyrique, plus accessible, Poesia Sin Fin respire d'une formidable énergie, bouillonnante de mille émotions, frustrations et d'inspirations, frappé d'espoir autant que de détresse. Ce survoltant précipité est toujours porté par l'étrangeté érotique, voire occulte, et définitivement fellinienne, d'Alejandro Jodorowsky.

Si l'excentricité propre à ce dernier et toujours à l'oeuvre, la simplicité et l'accessibilité de ce nouveau film surprend. Le rythme porte ces frôlements titanesques entre la pureté et la vulgarité, entre la poésie et la prosaïque, et le soutient de manière plus frontale et violente. La collaboration avec Christopher Doyle amène à une esthétique qui retourne les éléments et rend tous les symboles voyants. Pour autant, Poesia Sin Fin emporte... Il ne tombe pas dans l'hystérie, ni le ridicule, ni la lourdeur : l'équilibre est maintenu par une frondeuse naïveté et foi dans le mot « Je veux être poète ! ». Le contraste entre une réalité qu'on imagine moins belle, longtemps entachée par un rude contexte historique et un modèle paternel difficile à surmonter, et cette ferveur utopique, abreuvée de créations et d'émotions de jeunesse, devient déchirant. Et pour achever ce passage à l'âge adulte et artiste, Jodorowsky offre la plus belle des images, celle d'une réconciliation transcendant les générations familiales et confondant les temps.

 

Nous y reviendrons

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