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Lussas 2016

ETATS GENERAUX DU FILM DOCUMENTAIRE DE LUSSAS

 

Après le Cinéma du Réel à Paris, j'ai eu le plaisir d'assister à une grande manifestation du cinéma documentaire en France, et ce dans un cadre les plus apaisants qu'il soit. Non compétitif, surtout là pour permettre la mise en place d'échanges et de projets autour de la production, Les Etats Généraux du Film Documentaire respirent d'une décontraction bienvenue en tant que festival. Situé dans le petit village de Lussas en Ardèche, l'événement rassemble beaucoup de jeunes passionnés et des professionnels, mais aussi des touristes et les habitants du coin. En cela, il révèle une certaine convivialité assez rare pour un festival de cinéma et propose des projections populaires plaisantes, comme le cinéma en plein air du soir, en plein terrain vague sous la voie lactée.

 

MARIUPOLIS - Mantas Kvedaravicius

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Autant commencer par la grande déception du festival, avant d'en venir à des propositions plus riches et intéressantes. Accompagnant l'Ukraine dans ses derniers instants de calme quotidien avant la bataille contre les Russes, Mariupolis échoue à capturer l'attention. Ceci notamment parce que le point de vue du réalisateur demeure obscur, bien à l'abri derrière des cadrages « esthétisants », où la mise au point et le gros plan s'en donnent à cœur joie.

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Pour nous immerger au plus près de la vie ukrainienne, le cinéaste est en effet passé par le raccourci le plus simpliste qui soit – et le plus vain dans le cadre de la démarche documentaire – à savoir nous projeter au cœur de chaque événement par un détail précis, un peu comme une synecdoque visuelle. Bouche collée à une trompette lors d'un concert, baiser du couple durant leur mariage, filet de pêche tiré de l'eau, armes nettoyées... La tentative lorgnerait presque du côté de Frederick Wiseman. A force de réitérer cette figure de style, et refuser d'ouvrir le champ à une remise en contexte, le documentaire devient vite incompréhensible, voire quasi ennuyeux. Les quelques plans d'ensemble, eux, du film imposent des salles désertes ou des champs balayés par le vent, comme signifiant la perte de modernité, ou plus simplement de vie. Mais l'ensemble manque, lui aussi, de vie, d'articulation et de véritable attachement au sujet. Paradoxalement, avoir l'objectif collé aux détails ne suffit pas pour construire une vision sur l'Ukraine, ni même pour intéresser le spectateur.

 

 

John Smith, 3 courts-métrages

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Aux deux longues heures de Mariupolis succédèrent trois courts-métrages de John Smith, cinéaste expérimental britannique. Le caractère mi-poétique, mi-grinçant de ces courts redonnèrent de l'énergie après ces deux heures fatigantes de gros plans sans discours. Avec The Waste Land, Throwing Stones, Dirty Pictures, John Smith, partageant des plans tournés avec une petite caméra DV, nous entraîne à chaque fois dans des récits surprenants, qu'il raconte malicieusement en off.

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The Waste Land, le plus court des trois et qui ouvrait l'ensemble, était une petite introduction pleine d'auto-dérision, faisant flirter grassement un sublime poème de TS Eliot avec les bas-fonds des pubs londoniens. John Smith offre là une quasi-surréaliste transcription du poème dans les toilettes où il urine son trop-plein d'alcool, et dont la saleté vient peu à peu s'accorder avec les rimes magnifiques. Au petit sketch succèdent deux courts appartenant aux « Chambres d'hôtels » visitées par John Smith, et chaque fois filmées dans la logique d'un journal cinématographique. Le cinéaste, toujours en off, commence par décrire le lieu, la raison de sa visite sur un ton badin. Peu à peu, le déplacement de la caméra d'un objet à l'autre induit une évolution, toujours surprenante, d'un récit d'abord anecdotique puis peu à peu politique, philosophique, et poétique. Dirty Pictures, par exemple, s'ouvre sur un gag visuel : les dalles de plafond de sa chambre d'hôtel à Jerusalem, sous l'effet du vent, se soulèvent une à une. A ce mouvement fantomatique, constaté par le cinéaste, succède le témoignage plus douloureux du passage de la frontière.

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En outre, John Smith a un talent de conteur très singulier : il ne cesse d'interrompre le fil narratif pour ajouter hésitations, précisions, changements de sujets... Plutôt que de soulever l'agacement, ces retardements ne font qu'accroître le suspense de son histoire, qui nous mène d'une anecdote à une autre, portés par le plaisir de la digression. Mais le développement n'est jamais vain, ni confus : la désorganisation de l'ensemble cache un subtil sens de l'orchestration des éléments filmés et montés, toujours au service d'un propos engagé.

 

http://johnsmithfilms.com/

 

 

LA CAMERA I, THE CAMERA JE – Babette Mangolte

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Réputée pour son travail de chef opératrice pour Chantal Akerman, Babette Mangolte est aussi, et surtout, une cinéaste expérimentale entre New York et Paris. Ces deux villes sont particulièrement présentes dans La Camera I, réflexion à deux langues sur l'acte de photographier. Babette Mangolte a gardé de ses études scientifiques le sens d'une organisation équilibrée et logique. Au double-titre et aux deux cultures qui intéressent la cinéaste répond un documentaire en deux parties antithétiques, opposant l'intérieur du studio, et ses cadres fixes et centrés, à l'extérieur des rues new-yorkaises, bouillonnantes de travellings et de recadrages.

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C'est le premier acte qui intéresse le plus : dans son studio, Babette Mangolte laisse défiler différents modèles, bien souvent des amis qui n'ont jamais posé et filme longuement leurs visages et leurs postures. Au montage, un fin jeu d'obturation sur les images recrée l'acte du photographe, comme si nous regardions directement depuis son objectif. En off, les conseils et les commentaires de la cinéaste tissent une réflexion sur son travail, l'instant de la prise, le désir d'immortaliser un visage ou un regard, ou encore la difficulté à détendre le modèle. Le changement récurrent de langue souligne subtilement le passage du dialogue ouverte avec le modèle à la rumination personnelle, par exemple face aux plus récalcitrants.

La seconde partie saisit moins que la première. La longue balade dans les rues et entre les bâtiments intrigue moins, plus portée par le rythme de la rechercher hasardeuse. La photographe hésite plus longuement que face aux visages, puisqu'elle ne peut contrôler une lumière, et ne connaît pas les lignes des objets qu'elles souhaite fixer sur sa pellicule. Pour autant, le témoignage de cette confusion devient vite longuet et l'émotion ne naît pas de ces lieux parcourus. Il reste néanmoins de ce documentaire réflexif les visages passionnants de son premier temps, creusés par les ombres et les différentes expressions.

 

http://babettemangolte.org/

 

 

VERS LA TENDRESSE – Alice Diop

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Après La Permanence, passionnant documentaire sur les consultations médicales d'immigrés en France, Vers la tendresse est le second documentaire que je découvre d'Alice Diop. Moyen-métrage d'une quarantaine de minutes, le film s'appuie sur l'idée ambitieuse d'aller parler d'amour avec les jeunes garçons de banlieue. En éclôt un film qui, s'il évolue « vers la tendresse », témoigne tout de même d'un état des lieux alarmant.

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Quatre témoignages structurent ce film, et présentent quatre facettes différentes de la conception de l'amour. Si les deux premiers sont anonymes, les derniers garçons rencontrés figurent à l'écran dans leur propre rôle. Ce progressif passage de l'ombre à la lumière est à prendre autant au sens propre qu'au figuré : aux langues qui témoignent de leur méconnaissance de l'amour succèdent celles de ceux qui sont véritablement amoureux et heureux. Les deux premiers hommes racontent leurs aventures sexuelles d'un ton badin, et avouent leur incapacité à comprendre les femmes. C'est presque un renoncement non seulement psychologique, mais aussi social, qui transparaît d'entre les paroles : parce qu'ils viennent de banlieues, parce qu'ils ont des racines africaines ou arabes, ces garçons ne pourraient, selon eux, jamais connaître l'amour. L'affirmation attriste et terrifie et la disparition à l'écran de ces personnes, dont ne subsiste que la voix, ne rend le témoignage que plus poignant. Avec son film, Alice Diop révèle la douloureuse résistance des clichés et de discriminations qui continuent de ronger les jeunesses de banlieue. Celles-là même finissent par se persuader qu'elles y correspondent, et que l'amour, de toutes façons « ça n'existe que pour les blancs, pas pour les arabes et les noirs ».

Le troisième témoignage est le plus intéressant parce qu'il concerne un homme homosexuel qui raconte avec franchise la peur du sentiment amoureux entre les personnes du même sexe. Ce récit lève le voile sur un autre type de stéréotype qui persiste, où le désir sentimental est systématiquement obturé par le désir sexuel.

Le dernier témoignage remplit la promesse du titre, puisque nous montrant un jeune couple amoureux dans une chambre d'hôtel. Mais si la tendresse arrive, elle semble confirmer cruellement les affirmations des premiers, car ce garçon qui a connu l'amour est blanc...

 

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