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Critique de Maurice (James Ivory)

A la recherche du désir perdu

 

MAURICE (1984) – James Ivory

Les premiers plans de Maurice renvoient au cinéma de David Lean et à son romantisme des grands espaces et des silhouettes diluées dans le plan. James Ivory partage avec Lean le romancier dont ils tirent chacun, et la même année, un film sur les complexités du désir écartelé par les conventions sociales. Désir expatrié dans un pays exotique pour l'un, qui signe à la fin de sa vie le poétique A Passage To India ; désir infiniment ancré dans la culture britannique pour le second, qui s'attache au tabou de l'homosexualité dans les années 1920. L'ancrage, chez Ivory, sur le continent et une poignée de lieux symboliques, fait des atmosphères de Maurice un romantisme plus intime, moins éclatant que celui du grand maître, mais tout aussi poignant.

 

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Le long de la lande anglaise, une poignée d'enfants suivent leur précepteur, qui tente de diriger un cerf-volant rebelle dans le vent. A la manière d'un livre d'images, le plan est nostalgique, enveloppée par la partition musicale lyrique de Richard Robbins et la typographie élégante du générique. Mais il abandonne vite sa teinte d'enfance, une fois centrés sur la conversation entre le Maurice de 10 ans et son professeur. Celui-ci enseigne en effet ses derniers conseils pour l'entrée dans la société privilégiée anglaise du début du siècle ; et s'attelle, avec moult sous-entendus, à la question de la sexualité. Les affirmations du bonhomme professeur dirigent l'enfant vers une image normée d'un mariage équilibré avec une famille à fonder. Comme perçant violemment le bouton romantique dans lequel le film paraissait nous mener, un langage plus cru et direct renvoie à une réalité normée, refusant de se soumettre aux hasards du désir.

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Chez David Lean, on attribue trop vite l'exclusivité du spectaculaire en terme d'émotion. Mais l'intime, ainsi que la capacité à se décrocher de monumentaux décors ou à écarter les partitions symphoniques, directement issu de ses premiers films (Brève Rencontre, notamment...), existent bel et bien dans les grandes fresques qui ont consacré le cinéaste anglais. James Ivory s'inscrit dans cette lignée, par son romantisme vacillant des mœurs aristocratiques anglaises à de rares éclats lyriques et sensuels. Ceux-ci surgissent néanmoins au gré du désir partagé entre les deux jeunes étudiants de Cambridge, et s'amoindrissent avec le temps, avec les pressions sociales et les gestes rituelles de la haute société. La scène d'ouverture du film amorce ainsi cette tragique redéfinition du sentiment, toujours entaillé. Dès qu'une réalité, même celle gracieuse et confortable, rattrape la réalisation, le style indique la perte du lien amoureux, la séparation, le vacillement de l'un ou de l'autre amant.

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La première partie de Maurice est particulièrement marquée par ce va-et-vient, puisqu'elle accompagne la jeunesse des personnages, et donc une forme de liberté avant leur entrée en société. Le désir qui filtre dans la discrétion la plus totale, à l'abri d'une chambre à Cambridge ou sur des plaines désertes de tout autre étudiant, bouleverse par l'éclatement qu'il suscite au montage. La volupté soudaine des plans, parmi cette vie quotidienne mondaine, avec ses costumes et ses chit-chat du moment, transforment les rares moments de rapprochements en de vibrantes unions. Seuls trois moments de tendresse jalonnent la relation et la portent à son éclat le plus pur. La séquence dans la chambre en la plus belle incarnation, bercée par la lenteur d'un attouchement du visage. Le jeu des étreintes rappelle en cela Bright Star, où le moindre mouvement mal placé, trop violent envers l'autre, démolirait entièrement les corps.

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Les deux protagonistes se présentent comme deux entités en contraste : le bloc entier qu'est Maurice, versé dans une joie quasi constante, s'oppose à l'individu parcouru de réflexions et de faiblesses qu'est Clive. La tragédie du temps accentue cette différence, et la fait basculer, à défaut d'une complétude, comme moteur de la séparation. Si le film, par son titre, met en avant Maurice, longuement accompagné dans la suite du récit, c'est aussi un portrait de Clive qui se tisse en arrière-plan. Portrait plus poignant, voire même plus profond que le principal. Maurice, même s'il bascule dans la folie et des méthodes douloureuses comme l'hypnose pour se contraindre à oublier sa nature homosexuelle, demeure fidèle, en quelque sorte, au désir qui l'agite. La réalisation sublime son doute en de fantastiques pertes de repère, finalement assagies par la plus banale des rencontres. La liaison avec Alec Scudder, si elle permet d'accomplir le protagoniste, n'a rien de l'éblouissement des premiers pas avec Clive. Ce dernier s'engouffre dans une autre forme d'assagissement, cette fois tempérée par le souci des apparences, des étiquettes et la peur de l'emprisonnement, qui le mène, tragiquement, à la perte du bonheur.

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La manière dont James Ivory s'écarte, sur les derniers du film, de Maurice pour en revenir à l'ancien amoureux désolé qu'est Clive, tendu vers un avenir ronflant, tient d'une générosité pure à l'égard de son personnage. Dans ce délicat soulèvement des désirs au sein d'un carcan puritain, le cinéaste rejoint les derniers soupirs d'un malheureux qui comprend la gravité de ses choix. Pour le réconforter, il ne peut qu'apporter la douceur d'une partition et la tendresse de ses cadres.

 

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