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Critique de Toni Erdmann

Une absurdité à double-tranchant

 

TONI ERDMANN – Maren Ade

Parce qu'il navigue sans cesse entre la comédie et la mélancolie, entre la farce, le grinçant et la violence des sentiments, Toni Erdmann vogue sur des tons multiples et une sensation diffuse d'éparpillement. L'ambition de ce film à la lisière de deux tons déploie certains moments d'anthologie, revigorants par leur cynisme à l'égard des absurdités de la société actuelle. Cependant, cette ambition échoue aussi à marquer les esprits, notamment parce qu'elle manque de soutien de la part de la mise en scène, volontiers souple et invisible, mais parfois sans force.

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Le succès de Toni Erdmann s'explique par sa capacité à concentrer le pire dans les sociétés modernes de l'Europe contemporaine. Le choix de Bucarest reflète la douloureuse réconciliation entre l'Est et l'Ouest, et ses conséquences néfastes : si les différences se ressentent encore, le second tente de conquérir et de dominer le premier par des logiques financières et des actions d'entrepreneur. Le personnage d'Ines se fait le prisme de cette situation, entre incarnation et désincarnation du pire et du meilleur. Maren Ade propose en ce sens un protagoniste fort complexe, beaucoup plus que celui du père Winfried, face auquel il est difficile de se positionner, tant Ines navigue entre les rôles de victime et de bourreau. Subissant le sexisme ambiant du milieu – son client lui demande d'emmener sa femme faire du shopping – elle se révèle par exemple sans pitié avec les employés qu'elle doit virer pour correspondre à son plan financier. D'une scène à l'autre, le film aligne les contradictions de cette femme célibataire, jouée avec finesse par Sandra Hüller. Au-delà, Toni Erdmann cerne sans exagération ni caricature l'horreur de ces nouvelles sphères de travail, calquées sur le modèle américain, modulées par les critères d'efficacité, d'appartenance à des groupes et d'affichage dans les réceptions.

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Face à ce contexte aux effarantes caractéristiques, la solution serait la farce, la comédie, le jeu de la dérision constante. La transformation du père d'Ines, qui se grime en conseiller imaginaire et donne sa carte à tout-va, se vantant de connaître toutes les personnalités du milieu, en est l'habile représentation. La facilité avec laquelle, avec ses mensonges et ses actions, il parvient à trouver sa place, démontre avec force l'absurdité du milieu privilégié. Au final, Winfried paraît moins fou que tous ceux qui s'excitent avec les chiffres ou le champagne. Dans Toni Erdmann, les gestes d'humanité sont permis par la création d'une absurdité autre que celle visible dans ces mascarades en réunion ou en réception. C'est le retour au burlesque simple qui combat en quelque sorte la comédie grinçante. Ces deux formes d'absurde tissent ce curieux mélange de tons et l'évolution surprenante de certaines séquences qui soulèvent autant le rire que l’écœurement, autant le rejet que le plaisir.

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Néanmoins, la faiblesse de la mise en scène, parfois subtile, parfois sans inspiration, ne porte pas toujours le décalage inspiré par ces apparitions de Toni. La première rencontre du père avec les amies d'Ines transporte un véritable plaisir de la surprise. Le jeu fonctionne non parce que Winfried est nécessairement dans la performance – au contraire, il en fait très peu pour sa nouvelle composition – mais parce que sa silhouette surgit toujours au moment inopportun. Il faut saluer en ce sens la finesse dans le traitement du rythme. Les scènes surprennent toujours, entre banalités confortables et actions qui éclatent avec douceur le quotidien.

En revanche, l'action de Toni convainc moins lorsqu'Ines l'emmène avec elle parler sur le chantier. Au fil du film, l'intention de Maren Ade disparaît parmi les nombreuses ambitions, entre le portrait de ce milieu, de cette femme, de sa relation avec son père... L'absurdité soulevée par la création de Toni semble ne jamais s'accomplir, ne jamais trouver son véritable envol, ou sa totale conclusion.

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Par effet de contamination, Ines en passera aussi par une dérision, non volontaire cette fois-ci, pour mettre à mal le système. La séquence de la naked party, l'une des plus fortes – et des plus drôles – du film, s'en constitue l'apogée. Elle succède à la scène de la chanson, seul moment de vérité de ce personnage accablé par les règles du milieu, sa propre ambition et névrose. Le « pétage de plomb » est magistral dans le sens qu'il s'accomplit dans la décontraction la plus totale, sans cris ni colère. La révolte est au contraire silencieuse, aussi souple que le corps nu et blanc qui accueilles les invités et se déplace doucement sur le carrelage. Mais, comme pour l'alias Toni, le destin d'Inès peine à trouver sa conclusion, surtout après cet exploit. La discrète volupté du moment retombe, avalée par cette platitude froide de l'ensemble. Même si les signes de l'apaisement transparaissent lors de la scène de l'enterrement, les dernières secondes condamnent lourdement Inès du côté des éternels dépossédés de la vie. Au lieu de faire entrevoir un avenir pour ce personnage, la disparition du sourire indique l'absence d'avenir. Ce pessimisme resurgissant, après une longue fluctuation des tons, clôture violemment, sans leur donner de liberté, l'évolution d'Inès, ainsi que celle du film. Mais s'il peut soulever chez certains, comme l'auteur de ce blog, une impression finale d'agacement, ce pessimisme en dit long sur la perception de cette micro-société. La vanité de ces tout-puissants de l'Europe actuelle est, par le biais d'Inès, montrée sous son visage le plus réel, et tragique.

Commentaires

  • Bonjour Oriane, je suis d'accord avec tout ce que tu écris mais je n'ai vraiment pas aimé ce film. C'est surtout le personnage du père avec sa perruque improbable et ses fausses dents qui m'a beaucoup gênée et la scène scabreuse d'un des amants de Winfried qui se masturbe et envoie son sperme sur un petit four que Winfried avale n'est pas du meilleur goût (si je puis dire). Bonne après-midi.

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