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Critique de Nocturama

Une forme de sublime, non pas osé mais audacieux

 

NOCTURAMA – Bertrand Bonello

 

Au moment même où Bonello livrait les premiers détails de son nouveau film, sortait au Japon une série au scénario curieusement similaire. Influence réelle ou hasard du temps ? Je pencherai plus sur cette dernière option. L'une comme l'autre de ces oeuvres reflète, avec une justesse glaçante, une agitation particulière de jeunesse.

 

Qu'importe l'appréciation ou pas du film, le traitement qu'il reçut de la part d'une partie de la presse se révéla injustement condamnatoire et fort peu justifié. Car Bertrand Bonello tente au moins de témoigner, sans forcément apporter de réponse, de la triste solitude d'une génération, à travers un parcours pas si utopique qu'il n'y paraît.

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Terror In Resonance

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Nocturama

 

En 2014, avec Terror In Resonance (Zankyou no Terror), Shinichiro Watanabe, autrement connu pour le culte Cowboy Bebop, accompagnait deux adolescents semant la terreur dans Tokyo. Ces deux personnages faisaient exploser plusieurs bombes dans la capitale et harcelaient, à coups d'énigmes mises sur Internet, la police. Il faut préciser que Terror In Resonance arrivait juste après le délicat Sakamichi no Apollon qui, s'il se situait dans les années 1960, brossait le portrait de lycéens se cherchant dans un Japon à peine sensible aux cultures étrangères, encore traditionnel et conservateur, là où ces jeunes présences s'adonnaient au jazz. Terror In Resonance prolonge le portrait de jeunesse, mais sur une teinte plus désespérée et apocalyptique. Sur les derniers épisodes un manifeste anti-nucléaire dressait en outre un portrait du Japon post-Fukushima.

Les deux jeunes personnages de Watanabe font bel et bien songer à la troupe déployée sur Paris par Bonello : les uns comme les autres obéissent à un schéma strict dans les grandes villes, accélèrent le pas dans la rue ou changent régulièrement de métro, s'assurent d'avoir vidé les bâtiments avant de déclencher les bombes. La série de Watanabe prend néanmoins assez vite un tournant d'enquête policière et psychologique, puisqu'elle intègre d'autres protagonistes assistant aux événements. Cet éclatement des points de vue marque une première différence avec la concentration de la mise en scène chez Bonello, qui ne laisse aucun espace au travail des policiers ou aux réactions d'autres habitants.

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Néanmoins, la comparaison est notoire : chacun des deux créateurs veut clairement édifier un portrait contemporain d'une jeunesse profondément troublée, puis tiraillée par ses intentions, radicales, et les conséquences d'un plan qui la laisse dans le doute. Les attaques d'une partie de la presse contre le film – en particulier un édito consternant de Michel Ciment dans Positif et une critique injuste des Cahiers du Cinéma – semblent accuser le cinéaste d'avoir signé un film irresponsable, une apologie de la violence filmée avec complaisance ou encore une œuvre marquée par le vide politique. Mais pourquoi vouloir y chercher ces significations dans Nocturama ? Pourquoi ne pas prendre le film pour ce qu'il est avant tout, à savoir la description minutieuse d'un projet d'attentat, et l'accompagnement attentive des êtres à son origine ? Une démarche dans la lignée de celles d'Alan Clarke et Gus Van Sant avec leurs Elephant, claires inspirations. Pour s'attacher au film de Bonello, il faut peut-être prendre de la distance avec le concept du politique au cinéma, et de l'idée du contexte, qui abîmaient le film même avant sa sortie.

 

Tentons dès lors de nous « concentrer », à l'instar de Bonello, sur ce que transmettent ces silhouettes trimballées de métros en couloirs, et ces visages qui se prêtent aux jeux de cache-cache labyrinthique, à la danse et aux chansons, et à des plongées - brève dans le luxe consommateur, longue dans la terreur pure. Avec précaution, Bonello parvient à distiller de l'humain et de l'émotion au sein de cette orchestration effroyable. Car cette jeunesse-là se retrouve écartelée entre une violence sociétale, une désillusion que l'on suppose aisément, et la violence dont elle se découvre soudain capable.

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L'un des motifs du film est le portage de masque. Celui-ci renvoie certes à cette absence de visage des forces armées qui pénètrent la bâtiment à la fin du film. Et, de manière plus symbolique, le masque indique plus largement l'estompage de la société qui cercle les protagonistes. La mise en images chez Bonello fonctionne quasi systématiquement de cette manière : l'entrée de symboles, de plans forts, que ce soit dans la valorisation d'un objet, d'une posture, d'une couleur, qui pourtant renforcent l'obscurité du récit, plutôt que d'en livrer la ou les résolutions. Le masque, ou encore les nombreux mannequins, sont en ce sens à la fois incarnations et renforts visuels au mystère du film. Ils exacerbent l'impression de ne pas comprendre, ou de ne pas avoir d'explication quant à ces actes.

Cette abstraction n'est cependant pas sans accompagner une certaine dissociation du film. Déjà, dans la structure, Nocturama se déplie en deux, avec une première partie en extérieur, constamment mouvementée ; une seconde en intérieur, pesante d'attente et d'immobilité. A l'intérieur de cette dernière, les protagonistes ne cessent de dérober à leur image, ou encore se confrontent dans de nombreux jeux antithétiques. Au cœur des événements, chaque être paraît en effet se déplier encore plus, se dévoiler délicatement. Yacine (Hamza Meziani) s'en fait le plus clair écho : le jeune homme ne cesse d'évoluer entre purs moments de terreur et de pétrification et vrais instants de plaisir capricieux jusqu'à ce travestissement sublime et inattendu. Une évolution qui font se succéder la fierté, la peur, la sidération.

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Tout aussi dissocié, et duel, est le regard porté sur les personnages. La première partie agit d'abord comme une sorte de protection contre l'empathie à l'égard de ces jeunes. Le ballet est beau, mais trop bien exécuté, d'une glaciale chorégraphie entre les vitres de métro. La distance et la parfaite harmonie du cadrage tout au long des différents trajets achèvent la mise en place du mécanisme, qui ancrent ces corps dans une logique robotique. Le point de vue du cinéaste est d'abord scientifique, mathématique, calculant çà et là le rythme des événements, construisant lentement l'édifice aux différents paquets disséminés dans des voitures ou des immeubles désertés. Mais, au premier lieu de rendez-vous, un premier loupé désamorce d'un coup l'impassibilité. C'est l'angoisse qui s'inscrit sur le visage de David (Finnegan Oldfield) ou celui de Sabrina (Manal Issa). Puis l'accident de Mika (Jamil McCraven) qui le stoppe brusquement dans sa course. Ces petits « ratés », ces chutes de parcours, Bonello les filme presque avec tendresse, avec une discrète attention qui bouscule les repères de sa mise en scène. Cela est clair, ce regard d'entomologiste, fondé sur l'explication, évolue lentement à celui d'humain, chargé de compréhension, dès que s'éveillent les premiers dérapages au sein d'un semble chargé d'une violence inouïe, dès l'un ou l'autre hésite, s'immobilise dans son geste ou tente de s'échapper.

La force de Nocturama ne se construit pas uniquement dans la captation de ces moments. Mais aussi dans la réelle capacité à avoir su les accumuler, puis les noyer dans l'application d'une logique qui paraît trop fatale, trop parfaite. Peu à peu, le resserrement et la dilatation du temps limitent l'échappatoire comme ils permettent à certains de se retrouver, au moins pour une poignée d'instants. Nocturama, par la langueur de ces corps trimballés dans les rues, puis dans les magasins, de ces visages surveillant panneaux, explosions, écrans, atteint une forme de sublime, sublime non pas osé, mais audacieux.

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Ce sublime, le film l'achemine par la puissance des corps – et des visages – qu'il offre à son spectateur. Le choix de comédiens inconnus permet à Bonello d'avoir ce travail de l'identification difficile, et nouveau, entre le scientifique et l'humain. En outre, le seul acteur professionnel, Vincent Rottiers n'efface en rien ces présences : le personnage qu'il incarne demeure le plus vide du groupe, concentré de violence jamais explicité, juste imposant en toile de fond, tel une pure incarnation maléfique. A l'inverse, la plupart des protagonistes se chargent de mystère et d'indices quant à leurs existences passées. Entre ceux qui basculent dans la totale indifférence, ceux qui paniquent et ceux qui tentent d'atteindre, malgré les circonstances, la compassion, c'est la fragilité de la plupart qui remue le plus.

Plus subtil est ainsi, en regard de l'évolution de Yacine, le trajet du personnage d'André (Martin Guyot). Celui-ci, fort discret par rapport aux présences plus imposantes que sont Finnegan Oldfield, Jamil McCraven ou Laure Valentinelli, frappe pourtant par une inattendue candeur derrière le vernis raisonné et sévère de l'étudiant d'une grande école. La progressive perte de voix du personnage, qui finit par ne plus que chuchoter face à ses bruyants ou agités compagnons terroristes, glace autant qu'elle bouleverse. Est offerte, à travers la patience et des plans et la pudeur du jeu de Martin Guyot, un véritable repli sinistre du personnage, qui se retrouve éperdument seul avec ses angoisses.

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Evidemment, avec les événements de ces deux dernières années, le thème de l'attentat a pris cette signification terrifiante et éveille les consciences à cette forme de terreur tangible. Mais le film n'est pas dans le contexte d'Al-Qaïda, il se situe bien plus dans celui de la crise économique française. En ce sens, il n'est pas véritablement une fable, car les courts flash-backs au montage renvoient à quelques unes des expériences de ces personnages, et à l'émaillage social subi par les uns ou les autres. L'oeuvre de Bertrand Bonello gagne sa force à partir du moment où l'on s'éloigne de cette façade de l'utopie. Le style lui-même fait l'écart entre l'abstrait et le concret, entre l'onirisme et le documentaire, entre le fait sociétal et le film de genre.

Lorsque l'on constate les parallèles entre Nocturama et Terror In Resonance, il est justice d'affirmer que le film de Bonello est dans « l'air du temps », mais dans celui de la jeunesse écartelée, désillusionnée. Chez Shinichiro Watanabe, les deux jeunes garçons s'inquiètent de certaines conséquences, tiennent l'un à l'autre, et se lient d'affection pour d'autres personnes. Chez Bonello, l'union fragile de la troupe est plus fragile, moins évidente, émaillée de caractères et réactions en contradiction. Mais elle brûle d'une intensité envoûtante, angoissante, mystérieuse.

 

 

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