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Critique de Little Men

Jeu de croissance et d'imitation

 

BROOKLYN VILLAGE (LITTLE MEN) – Ira Sachs

Après les deux vieux amants de Love Is Strange, le nouveau film d'Ira Sachs part à la conquête d'enfants en pleine croissance, pris entre la spontanéité propre à leur âge et le modèle que représentent leurs parents. Le cinéaste confirme le sens d'une délicatesse à l'épreuve de conflits douloureux.

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Le conflit qui va opposer les parents de Jake et Tony transparaît assez vite. Chacune des deux familles, parce qu'elle se trouve heurtée à une difficulté de résolution interne, ne peut se réconcilier avec l'autre. Les premiers instants du film, décrivant çà et là le quotidien d'en bas et d'en haut de la maisonnée, construit d'abord l'opposition sur les différences de classes sociales. La mère de Jake, alors qu'elle descend discuter avec celle de Tony, est prise comme une cliente riche à laquelle on force la main pour acheter une robe. Cette petite scène indique la subtilité d'Ira Sachs dans sa description des microcosmes : à l'instar de la locataire du magasin, le spectateur croit d'abord que la famille de Jake est aisée et confortable sur le plan financier. Alors qu'elle se révélera autant sur la corde raide, avec ses tensions conjugales et son père en difficulté. Car Little Men se découvre, plutôt qu'analyse du fossé social en temps de crise,  portrait de ce malheureux hasard qui fait entrer en collision deux cercles familiaux au mauvais moment.

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La parade de ce scénario a de quoi rappeler la grâce japonaise. Tel un Ohayo des quartiers new-yorkais, les jeux de ressemblance et dissemblance entre les deux familles rappellent ces parallélisme établis entre les voisinages d'un Ozu. d'un bout à l'autre du même bâtiment, on se critique les lèvres pincées, on lance des petits regard, on s'évite soigneusement parmi des espaces pourtant partagés. Par sa composition elliptique, en petites touches, et par la puissance retenue des comédiens, le film montre bien cet empoisonnement progressif qui n'empêche pas de vivre, mais qui sépare les êtres. La réplique des deux enfants, formidable résistance rejetant ces normes adultes, a de quoi rappeler la grève de la parole des deux frères de Ohayo.

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Autre que celle d'Ozu, la parenté de Little Men se niche aussi dans ce qu'elle rappelle du tout aussi délicat cinéma de Patrick Wang. Plus précisément, la comparaison tient lieu au similaire parallélisme des scènes : Brian qui va tenter de discuter avec son fils Jake dans sa chambre ressemble en tous points à l'échange entre John et sa fille Biscuit dans les Secrets des autres. De même, une mère pleure en secret derrière la porte d'un enfant, prostrée dans une silencieuse écoute de confessions (In The Family). Ces deux cinéastes préfèrent, plutôt que les cris, les pleurs ou les lamentations, les discrets signes de tension nichés dans un quotidien équilibré. L'un comme l'autre ne font pas de ces signes des manifestations néfastes, ou insolubles, mais bel et bien des éléments complémentaires au portrait de famille, ce qui donne à ces cinémas un sens remarquable de la justesse et de la profondeur psychologique.

Ce qui existe cependant plus chez Ira Sachs plutôt que Wang, c'est le rapport au rythme musical pour construire l'évolution de son microcosme. Interludes similaires à ceux de Chopin dans Love Is Strange, les échappées de Jake et Tony dans la ville, plutôt que d'interrompre le conflit, deviennent vite le liant entre les différents temps du problème.

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En 2016, il réside toujours ce mystère des titres français pour les films étrangers. Difficile de comprendre le nouveau baptême de Little Men – facile à retenir, prononcer ou même traduire – par Brooklyn Village. Car le film d'Ira Sachs est loin d'être un portrait du quartier new-yorkais. S'il est certes le portrait d'un lieu, cette maison comprenant une boutique au rez-de-chaussée, clairement à l'origine du conflit, si le film comporte quelques mélodiques séquences de ballades, il n'en reste pas moins que Brooklyn est un motif secondaire à la compréhension du film. Partir de « Little Men » est définitivement plus parlant pour révéler l'entreprise qu'est ce film, qui s'attache précisément à cette association, entre la petitesse des corps enfantins et la formation de futurs adultes.

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Car, en filigrane de ce conflit d'adultes, de ce contraste social, dessiné sans heurter, une autre histoire se glisse, celle d'une croissance en train de s'éprouver sous nos yeux. Ira Sachs s'attache surtout à la progressive libération du corps de Jake (Theo Taplitz), enfant réservé que l'on découvre d'abord contenu lorsqu'il apprend le décès de son grand-père. Cette contenance, elle continue d'agir et d'accompagner l'évolution du garçon, aux côtés de Tony (Michael Barbieri), son ami bien plus exubérant et magnétique. Pourtant, le contraste évident de caractères ne se transforme pas en conflit, mais bien plus en amitié. L'un n'ira jamais reprocher à l'autre sa différence de comportement au cours des situations. Le duo respectueux, forgée au cours des ballades, des expériences de théâtre ou de boîte, puis au travers du conflit parental, devient une véritable leçon pour les parents. Si Tony et Jake empruntent des comportements adultes, ils les réadaptent chacun à leur manière - ce qui n'empêche cependant pas la souffrance et la distance de s'installer, irrémédiablement.

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Ira Sachs tient là une très belle image de la croissance, avec ces troubles flirts du côté de l'adolescence, de l'adulte, comme lors de cette troublante, mais non choquante, scène dans la boîte où Tony tente de séduire une fille. Le rapport au corps qui grandit, à l'esprit qui se construit, est approché avec une délicatesse infinie, et très bouleversante se révèle, sur la fin du film, cette soudaine explosion de colère de Jake, little man qui franchit le premier pas en s'exprimant.

Commentaires

  • Bonjour Oriane, sur la traduction des titres de films en général, je suis d'accord sur le fait qu'il y a souvent des aberrations. Pourquoi ne pas faire comme les Québecois et traduire les titres anglais en français et non pas par un autre titre anglais. Ou alors laisser le titre tel quel. A part ça, j'ai aimé ce film sauf le tout début, j'ai eu du mal à entrer dans l'histoire. Les adultes ne sont pas décrits sous leur meilleur jour surtout Leonor qui n'est pas un être très aimable même si elle a ses raisons.
    J'en profite pour te souhaiter une très bonne fin d'année.

  • Malheureusement, les êtres humains ne sont pas toujours très aimables. C'est le mérite de ce film de ne pas chercher à nous séduire avec des personnages fabriqués à grands traits pour nous aider à entrer et à sortir d'une histoire sans accrocs. Plus riche me parait cette approche où l'on aime à la fois Leonor , où l'on ressent sa chaleur et son courage, et où l'on est surpris ensuite par sa dureté voire sa méchanceté lorsque, par exemple, lle révèle au fils la raison (très discutable) de son absence lors de son anniversaire passé.
    C'est un très beau film qui nous met face à beaucoup de questions avec une grande sensibilité. Ce qui, avouons le, reste relativement rare dans un cinéma américain très soucieux de rester bienséant avec son spectateur/client. C'est un film que l'on peut trouver trop "en retrait". C'est pour cela, dans mon cas, qu'il me séduit en profondeur : sa délicatesse n'engendre pas la miévrerie mais implique, au contraire, une rigueur et une honnêteté qui pour s'affirmer n'ont alors plus besoin d'artifices.

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