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Critique de Silence (Martin Scorsese)

Puissance invisible de la souffrance

 

SILENCE - Martin Scorsese


Peu de films, au final, portent véritablement sur la question de la foi et du dialogue avec une entité extérieure - ou intérieure ? Pour ma part, difficile de comparer l’ultime oeuvre de Scorsese sur le sujet avec La Dernière Tentation du Christ ou avec le Silence de Masahiro Shinoda, non vus pour ma part. Face au film dans ce qu’il est, c’est bel et bien ce thème de la foi qui constitue définitivement l’aspect le plus passionnant du dernier film de Martin Scorsese. L’oeuvre impressionne dans ce qu’elle tente de construire vis à vis des conflits religieux, et au-delà dans des interprétations qui finissent par distordre toute signification, et dès lors semer la violence. Car le Japon que nous présente le film est celui d’un pays ravagé par des divergences d’esprit qui viennent s’incarner dans des confrontations physiques violentes, et inévitables.

Chaque film de Scorsese ne peut jamais se séparer d’une système de mise en scène, plus ou moins en lien avec les précédents, plus ou moins participant à un formalisme créateur général dans l’oeuvre du cinéaste. En l'occurrence, Silence rompt avec l’esthétique des films de gangsters (leur bavardage, leurs longues séquences, l’expression d’une hystérie presque absurde et souvent mégalomane) et se rapproche plus des grandes fresques, avec la recherche du sens graphique et l’usage récurrent d’une caméra en plongée, qui transforment la reconstitution historique en purs séquences abstraites. Ces plans en plongée structurent en partie la première partie du film, par la vue des trois religieux qui descendent les marches à Rome, d’un bateau qui fend l’océan vers sa destination, ou des deux missionnaires qui s’enfoncent dans la jungle japonaise. Plans qui imposent, évidemment, la thématique d’un oeil dans le ciel, celui d’un Dieu extérieur.

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Au fur et à mesure, ce point de vue se perd, et le vertige de la composition ne s’étale plus dans ces panoramiques spectaculaires. Il se niche au contraire dans le montage, dans la verdure, dans la violence qui gicle à tout moment. A la caméra qui s’éloigne dans le ciel vient ainsi contraster la tache de sang qui s’étale sur le sol ; à la volupté de quelques nuages au-dessus du bateau s’oppose l’arc de cercle de sang sur le jaune de la terre. Ce retour à la terre, cette plongée au coeur d’un enfer presque sauvage, sont portés par l’influence évidente d’un Akira Kurosawa. Les compositions détaillées, et dont la cruauté nichée dans la distance vis à vis d’une violence cérémoniale, à laquelle se rallie une lenteur des gestes et des exécutions, rappellent les compositions des Sept Samourais ou de Ran. Les actes de tortures en sont la pure incarnation, dans le sens où leur violence vient d’une durée longuement éprouvée, associée à des points de vue plus ou moins distants, à une pesanteur d’un silence. Ce n’est alors plus le Dieu qui se niche comme puissance invisible, mais la souffrance.

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Cette transformation formelle accompagne de fait celle de Rodrigues qui, peu à peu séparé des objets et rappels de sa foi (sa croix et ses textes, son compagnon de voyage, Francisco), tombe dans le désarroi. La partie où il décide de continuer son voyage seul est de loin la partie la plus réussie de Silence. Long chemin, qui, à défaut d’être celui de la croix, est celui de la connaissance concrète d’un territoire, de la confrontation qui déclenche autant de folie que de lucidité. Il est intéressant de noter que ce changement touche autant la réalisation que le personnage principal : ainsi, la disparition de ces vues en plongée vertigineuses et célestes soulignent le désarroi et la perte, probable, de la foi du Dieu unique. Sur ce dernier point, l’hésitation constante - qui se joue autant dans la forme, cette rythmique particulière, que dans le commentaire de Rodrigues - entre la présence divine ou son absence, est fascinante. En outre, les nombreuses rencontres du missionnaire avec les habitants japonais renforcent ce paradoxe : un vieil homme qui ne comprend pas les fondements chrétiens mais accepte sans peur le martyr, là où les deux frères demeurent terrifiés ; un autre, plus jeune, le fameux Kikujiyo, qui va-et-vient dans le catholicisme selon les situations, faisant de la confession une véritable arnaque.

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Le paradoxe de la situation est immense et déchirant : ce sont les prières à Dieu qui permettent à Rodrigues de supporter le terrifiant spectacle, mais ce sont ces mêmes prières qui sont à l’origine de cette débâcle du pays. Il y a dans cette vérité, développée sous tous les angles, une cruauté extrême, représentative d’une absurdité historique et culturelle à l’oeuvre dans encore de nombreux autres conflits religieux. Le film de Scorsese et brillant et poignant sur ce point, et l’efficace interprétation d’Andrew Garfield en frère Rodrigues soutient cela. Silence aurait pu atteindre une sublime force si le réalisateur n’y faisait pas deux choix à l’opposé de ce paradoxe.

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Premier choix, et première gêne : celle de l'interprétation des acteurs japonais, dont la soumission quasi constante à l’anglais dénature l’entreprise de découverte du pays. Pour un cinéaste qui admire autant Akira Kurosawa, il est fort dommage de constater la mauvaise utilisation des acteurs japonais et le quasi-sacrifice de l’usage de la langue, de l’expressivité du phrasé japonais. Le jeu paraît parfois même occidentalisé, comme c’est le cas pour Yôsuke Kubozuka, qui incarne

Le constat n’est pas là pour accabler les comédiens japonais, mais est en tout cas révélateur d’une américanisation de plus en plus prononcée du jeu japonais, visible dans certaines productions productions de drama ou de films populaires. par exemple dans l’écriture des dialogues, pris dans ce sens de l’efficacité et de la bonne formule typiques d’Hollywood - mais totalement incompatibles avec les modes d’expression japonais.

Au-delà, le plus perturbant reste l’interprétation du vieux Inoue par Issei Ogata - pourtant grand acteur dans Yi Yi ou Toni Takitani. Le jeu outré, la méchanceté directement inscrite sur le visage, l’abondance de grimaces et de rictus font du grand antagoniste un grotesque personnage de cartoon. La visibilité de la cruauté s’accentue en outre dès que l’acteur dit ses répliques en anglais. Dans le contexte d’un film aussi délicat, notamment dans sa construction, formelle et dans le chemin de son héros principal vis-à-vis de son sujet douloureux, cette surenchère actoriale fait tache et embarrasse car elle pousse à trancher hors de la subtilité et à prendre trop aisément parti.

(Au niveau du casting japonais, l’une des rares exceptions reste celle de Tadanobu Asano, peu à l’écran, mais d’une retenue et malice fort plus convaincantes que le reste- faut-il mettre cela sur le compte du talent du prolifique Asano, acteur toujours exigeant et subtil ? Je le crois.)

 

Deuxième choix : le dernier mouvement de caméra du film. Celui-ci, qui révèle la croix au creux de la main de frère Rodrigues dans son tonneau enflammé, tranche définitivement avec l’ambiguïté entre les multiples visions religieuses. La transgression à l’image se couple d’une transgression morale. C’est le parti pris de la survie de la foi, de la conception occidentale du Dieu tout-puissant qui regarde - en cela, la caméra elle-même serait ce Dieu sur la fin du film, Dieu qui constate la persistance, malgré l’apparente résignation, de celui qui lui a prêté fidélité. Parti pris de Scorsese, qui certes se respecte, car une interprétation et une vision toute personnelle, mais qui s’affranchit avec un fracas grotesque de la très subtile beauté du “on ne sait pas”, du mystère niché dans cet entrelacs - plutôt que conflit - des différentes croyances.

En effet, la qualité de Silence se déploie dans cette déclinaison d’actes religieux, pris autant en étau par le bouddhisme, le shintoïsme qui le catholicisme, qui attend les deux jeunes prêtres partis en croisade au Japon. Diversité de prières, de réactions, d’interprétations qui faussent les applications concrètes et qui invite à reposer des bases éthiques qui s’affranchiraient de cette confusion. Cela, on regrette que Silence ne le soutienne pas plus.

Commentaires

  • Bonsoir Oriane, rien que pour la dernière heure, il faut voir ce film. Il est souvent insoutenable, un peu long, un peu lent, un peu bavard mais on s'en souvient longtemps. Liam Neeson est exceptionnel. Je me suis procuré le roman que j'ai à lire. Bonne fin de soirée.

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