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Théâtre - Page 2

  • Festival d'Avignon 2010 : Spectacles du Off

    Retour du festival d'Avignon et de Châlon dans la rue

    C'est la troisième fois que je me rends au festival d'Avignon et à celui de Chalon-Sur-Saône. Les autres années, j'avais été éblouie par Wajdi Mouawad, Thomas Ostermeier ou Christoph Marthaler. Cette année, les spectacles du In furent très décevants (sachant que je n'en ai vu qu'une infirme partie) et les réussites se situent plus du côté du festival Off ou encore au niveau des formes de la rue comme il s'en produit beaucoup à Chalon.

     

    PARTIE 2 : 64ème édition du festival d'Avignon (Off)

    Le In : ici

    Le OFF : Il faut fouiller :

    Inutile de revenir sur la monstruosité que représente la programmation du Off, immense et extravagante, allant du pire au meilleur, posant toujours le problème du choix. En conclusion, il faut fouiller et prendre son mal en patience pour trouver les petites perles.

     

    Fragments du désir

    Cie Dos à deux.

    img_0029_2.jpgLa grande surprise du Off est la nouvelle création de la compagnie Dos à Deux, qui avait déjà présenté Saudade trois ans auparavant à Frouard, une merveille visuelle et d'émotions. Le talent de cette compagnie provient surtout de la qualité d'un travail de mime et de chorégraphe, sachant exprimer beaucoup à travers les compositions du corps et du décor, sans avoir recours aux mots. Fragments du désir s'inspire fortement d'Almodovar, suivant le destin d'un jeune homme travesti en conflit avec son père. De nombreux passsages font écho à Talons aiguilles, tel la performance vocale déchirante du travesti dans un cabaret, ou à Tout sur ma mère, comme l'enterrement, où chacun porte d'énormes lunettes noires et des gants soyeux. Mais ce spectacle tient plus de la performance visuelle, l'histoire étant assez classique et moins originale que celle de Saudade. Il surprend et impressionne par sa scénographie somptueuse et habile, qui retranscrit dans l'espace les relations tissées ou brisées entre les personnages, qui incarne visuellement et auditivement les émotions de chacun. Le début du spectacle, notamment, réussit à évoquer l'acte incestueux avec une subtilité et une douceur incroyables, sans avoir recours aux mots, juste par une série de gestes entre un comédien et une marionnette. Le décor, composé d'une immense armoire à plusieurs ouvertures, se déploie et tourne dans l'espace, ouvrant sur les confrontations du père et du fils, sur la scène du cabaret ou encore sur une salle de cinéma à la hauteur de l'amour du IMG_0184_def_internet.jpgpersonnage de l'aveugle. Les plus beaux moments restent ceux qui concernent le père, enfoncé dans son fauteuil et abrité derrière un masque de rides. Autour de lui s'agite la gouvernante, avec qui se met peu à peu en place une proximité corporelle émouvante, tandis que la mort s'insuffle dans le corps avachi de l'homme. Ou encore, autre moment intense, la performance vocale du travesti, dont les tourments sont protégés par d'immenses plumes rouges qui forment un cocon réconfortant, seule sa voix cassée transcrivant la tristesse qui le porte.

     

    Leks (mating area)  

    Cie Dorina Fauer.

    leks.jpgCe spectacle de danse contemporaine belge est une proposition totalement absurde et d'une belle originalité. Il se distingue tout d'abord par la performance d'un des danseurs, un nain qui joue beaucoup de sa différence de taille. Dans une jungle kitsch reconstituée par des toiles cirées aux motifs floraux, trois personnages se séduisent et s'évitent, s'éveillant à une sexualité sauvage loin de toute vulgarité. Le nain est ainsi, ironiquement, trop petit pour effectuer la même chorégraphie sensuelle que son rival avec la seule femme du lieu. Dans cet espace aux couleurs vifs et aux bruits étranges (rugissement d'une bête féroce au lointain, cris d'oiseaux), l'animal en l'homme se réveille tout doucement, sans jamais tomber dans l'excessif ou le vulgaire. Des idées absurdes et étranges, telle cette ouverture mémorable, où le nain vivant sauvagement, à défaut de ne plus trouver d'animaux vivants, traque un sachet de chips dans les hautes herbes. C'est frais, vif, impressionnant par moments (lorsque la danseuse marche à la verticale), reposant par d'autres, et on ressort avec la mélodie nonchalante du ukulélé dans la tête;

     

    Les Reliquats + L'Aurore 

    Cie La Valise.

    De la Compagnie lorraine La Valise, j'avais déjà vu le moyen Les seaux, petite déambulation au reliquats photopierre acobas.jpgthème courageux mais aux nombreux problèmes, et participé à une randonnée nocturne originale mais inégale. Ces deux petites formes, Les Reliquats (photo : Pierre Acobas) et L'Aurore, sont extrêmement différentes, l'une dans la continuité du travail de la compagnie, l'autre bien plus en rupture. Les reliquats est une sorte de conte pour enfants assez poétique. Le jeu des deux comédiens retse un peu lourd et excessif, mais les décors sont toujours aussi beaux et surprenants, de même que la manipulation   délicate de ces personnages déchirés. Le spectacle installe une jolie ambiance, très intime, et sa narration passe toujours par une voix préenregistrée, ce qui permet aurore2.jpgd'avoir un certain rythme. LAaurore, qui est la deuxième partie de la séance, brise totalement cette ambiance et s'avère une jolie variation mécanique et simple sur le film muet de Murnau. Pas de voix préenregistrée, mais la projection sur un petit écran comme des intertitres, des différents moments de l'intrigue. Le manipulateur installe dans le décor les différents protagonistes, un homme et deux femmes, simples boules de ping-pong sur ressorts, au milieu d'une ville de carton qui se plie, se déplie, s'anime ou se noie dans la machine à fumée. Bricolage minimaliste, sans paroles, avec de nombreux bruitages et trucages savoureux L'aurore rend hommage avec simplicité, très franc, très efficace.

     

    Au Pays des rondeurs

    Les Souricieuses

    Les souricieuses sont trois chanteuses souriantes, vives et énergiques, en un mot plaisantes et Souricieuses.jpgcharmantes le temps d'une petite soirée chantée dans la chaleur d'Avignon. Dans leurs magnifiques robes colorées, chacune exprime sa personnalité au fil des chansons prenant généralement comme thèmes la dégustation, le rapport homme/femme, la maternité. Certains chants sont très amusants, comme celui où une des chanteuses vient séduire chaque homme de la salle vace un trombone, d'autres émouvants, tels les chants des Balkans, une bonne partie malheureusement un peu simpliste. Néanmoins, les perfomances vocales et musicales sont de qualité (notamment les impressionnants bruits de bouche que crée l'une d'entre elles) et le tout s'avère rafrachissant, peut-être l'une des sensations les plus recherchées au cours du festival.

     

    Le Fruit

    Cie Flex, Francis Albiero

    Le dernier spectacle de Francis Albiero, que j'avais vu beaucoup jouer lorsque j'étais petite, reste du francis Albiero. Parfois lourd, parfois très drôle, très bancal, simple à saisir, minimaliste, esquissant les choses sans trop les approfondir. Le jeu avec le public est ce qui fonctionne le mieux avec lui, notamment ce passage, l'unqiue vraiment dérisoire, où il effectue des échanges de cadeaux avec les différentes affaires des spectateurs.

     

    Knut

    Cie Le nom du titre

    Fred Tousch.jpgKnut, tout comme son titre l'indique, est un one-man show complétement absurde et burlesque. Fred Tousch, arrivant avec sa coiffe d'indien, délire et nous emmène dans son trip sans queue ni tête pendant une heure et demie. Néanmoins, Knut charme par cet absence de sens et l'énergie de son comédien, dont les propos entre révolution et inutilité, sens et non-sens, font rire aux larmes. De plus, Fred Tousch a cette force de persuasion et ce respect du public, qu'il ne force jamais, qui permettent de créer une forte complicité et convivialité. Ainsi, il nous amène à adhérer à son projet d'attentat sanglant à la mitrailette, obus et grenades, sensé amener définitivement la paix dans le monde, ou à faire remémorer à quelques spectateurs l'expérience orgiaque qu'ils auraient vécu la veille avec lui. Jamais vulgaire, ni trop facile, l'humour de Fred Tousch est décapant et met de bonne humeur pour une journée intensive à Avignon.

     

    Du Vent dans les voix

    Evasion.

    Du vent dans les voix est le nouveau concert de la compagnie Evasion, constituée uniquement de evasion1.jpgfemmes. Le côté cosmopolite marque ce groupe aux voix diverses mais harmonieuses, qui chante des textes venus d'Europe, d'Afrique ou d'Océanie. De ces cinq femmes, j'avais déjà vu le superbe concert Femmes de plein-vent, rafraîchissant et pertinent par le choix des différents chants. Du vent dans les voix déçoit un peu. Certes, la qualité des prestations est toujours impeccable et ces chanteuses toujours d'une vibrante énergie, mais l'aspect cosmopolite qui faisait la spécificité du groupe s'est perdu. Les chants en français sont bien plus nombreux et il y a peu de propositions d'ailleurs. De plus, les chants se sont simplifiés dans les messages qu'ils proposent, généralement féministes, mais peu originaux en comparaison d'avec les compositions édulcorées et pertinentes du Quartet Buccal, un autre ensemble de femmes a capella (qui jouait par ailleurs à Châlon dans la Rue).

     

    Monsieur et madame O. 

    Françoise Purnode et Laurent Clairet

    mro.jpgMonsieur et madame O est un spectacle de Françoise Purnode et Laurent Clairet, deux mimes provenant de l'école de Marcel Marceau, variation sur une soirée au sein d'un couple qui s'aime violemment, se déchire tendrement et illustre bien l'insociable sociabilité de Kant. Excellents, les deux comédiens utilisent peu à peu la petite cuisine installée sur scène comme leur champ de bataille, détruisant au fur et à mesure tout sur leur passage. Derrière la maniaquerie de Madame O, derrière les airs renfrognés de Monsieur O, se cachent la cruauté et l'égoïsme, mais surtout le désir de l'un et de l'autre. Le vernis craque progressivement, les gestes deviennent plus saccadés, plus violents, vifs, les objets se déplacent, les corps se montent, se battent, se heurtent, et ce, de manière millimétrée et minutieusement chorégraphiée. Un superbe passage avec la pelote de laine qui s'accroche partout est par ailleurs fortement impressionnant. Le spectacle devient par moments quelque peu répétitif et reste un peu long, mais il y réside beaucoup d'humour, de burlesque du quotidien, et de tendresse à travers ce portrait généreux et croquant d'un couple ordinaire.

  • Festival d'Avignon 2010 : Spectacles du In

    Retour du festival d'Avignon et de Châlon dans la rue

    C'est la troisième fois que je me rends au festival d'Avignon et à celui de Chalon-Sur-Saône. Les autres années, j'avais été éblouie par Wajdi Mouawad, Thomas Ostermeier ou Christoph Marthaler. Cette année, les spectacles du In furent très décevants (sachant que je n'en ai vu qu'une infirme partie) et les réussites se situent plus du côté du festival Off ou encore au niveau des formes de la rue comme il s'en produit beaucoup à Châlon.

     

    PARTIE 1 : 64ème édition du festival d'Avignon (In)

     

    Le Off : lien ici

    Le IN : Déception, déception... :

    Je n'eus pas la chance d'aller dans le Palais des papes cette année, dont les spectacles ont par ailleurs provoqué de vives polméqiues, tel celui de Christoph Marthaler (génial metteur en scène qui avait signé le merveilleux Riesenbutzbach), Paperlapapp, ou le Richard II de Jean-Baptiste Sastre qui n'aurait apparemment été intéressant que pour l'interprétation de son comédien principal, Denis Podalydès. Les spectacles du In de cette année furent pour ma part d'immenses déceptions, souvent prétentieux ou incohérents, en particulier le premier critqiué, soulevant de nombreuses interrogations quant au rôle que devrait remplir le In. Il restait heureusement la musique du grand Dusapin.

     

    L'Orchestre perdu

    Christophe Huysman.

    Orchestre.jpgTout d'abord, après un voyage en train à côté d'un couple au massif pique-nique composé de charcuterie et de fromage, puis à l'arrière d'une colonie de vacances particulièrement tonitruante, il me fut bien difficile de supporter ce spectacle incroyablement prétentieux et agaçant. Sur scène, Huysman dirige, dans son rôle de meneur à la baguette, les différents protagonistes dans des rapports de lutte de pouvoir et à travers des histoires diverses : voilà a priori l'intrigue dramatique qui constitue le propos de l'Orchestre perdu. Orchestre perdu qui perd surtout son public dans son fil décousu, son accumulation agressive et nullement maîtrisée de pseudo-réflexions sur le monde et l'homme, son enchaînement de situations incompréhensibles. De ces situations ennuyeuses et bavardes ressort quoi ? Une sorte de mise en abîme de départ, où les acteurs se préparent pour leurs rôles, échangent leurs vêtements, lancent leurs peu subtiles répliques intellectuelles (du moins en apparence) tout en laçant les nouettes des pendrions. Ceux-ci, de plus, ne servent à rien, tout au plus à afficher un effet esthétique hideux lors de la transition entre les deux « histoires ». Il en est de même pour l'audacieux système de contrebalancement qui soutient ces pendrions, nullement utilisé alors qu'il offre de multiples possibilités. La mise en scène reste elle aussi plate et paresseuse. La pièce se divise en deux parties, deux histoires incompréhensibles et surtout ennuyeuses. Les comédiens se déplacent sur la scène, apparaissent, disparaissent, tout ceci de manière mécanique et plate, leurs rares actions se limitant à déblatérer mollement leurs répliques, se monter les uns sur les autres, ou se dénuder. Par moments surgissent de curieux effets de style inappropriés, tels ce virement vers le récit d'un mauvais feuilleton télévisuel français et bourgeois, l'installation de ces lampes de marins en suspension, ou encore cette fin avec les lits pendus en l'air. L'Orchestre perdu agace vite, par ces effets de style balancés à tout hasard au milieu d'un propos indigeste, ne répondant qu'à certaines tendances des mises en scène actuelles. Une fausse poésie visuelle, une installation « plastique » bâclée, et surtout un lourd texte misant en vain sur l'absurde et d'intensifs dialogues soi-disant réflexifs. On ne s'improvise pas auteur. Huysman ne donne que dans un bavardage bourgeois, à la fois piètre philosophe, poète, opportuniste de par son manque de maîtrise, son absence de sincérité et surtout une prétention insupportable. Sur scène, il s'improvise comme le « chef d'orchestre » de cet immonde amalgame tissé par les préjugés et les effets de style, sorte de sophiste superficiel qui soumet les autres comédiens, dont le pâle jeu reste peu appréciable. Après avoir supporté la pièce et lutté contre l'envie de partir (et de dormir), par respect, il ressort plus l'incompréhension face au rôle du In dans ce festival que mon propre agacement. En effet, comment des spectateurs communs, habitués plus à la programmation du Off, peuvent-ils apprécier et plus que tout comprendre l'intérêt de la programmation In, bien plus onéreuse, face à ce genre de spectacles ? C'est à cause de ce genre de spectacles que le In, dont l'objectif est d'apporter des pièces de forte qualité et grandeur, continue d'apparaître fermé et inaccessible, voire méprisant, creusant le fossé entre deux publics et perdant de son intérêt populaire.

     

    Le Concert de Pascal Dusapin.

    Voilà l'unique spectacle du In que j'appréciais pleinement, curieusement un concert, donné en ce dusapin.jpglieu magnifique qu'est le Cloître des Carmes. En-dehors des nombreux problèmes technique sur le plateau (câbles traînant au sol, techniciens peu actifs, pupitres pas réglés à la bonne taille pour les interprètes), l'unique concerte de musique contemporaine de Pascal Dusapin était un délice, une expérience intense, résonnant dans la nuit avignonnaise. C'était ma première connaissance avec la musique de Pascal Dusapin, cette grande silhouette aux cheveux électriques entraperçue à l'entrée du Cloître des Carmes, en train de finir son verre à la terrasse du restaurant d'à côté. Et quel concert ! Le choix du cloître des Carmes était par ailleurs magique, ces belles arches s'alliant avec grâce à la douceur du violoncelle et du piano, au timbre chaud et torturé de la clarinette basse, ou à la voix magnifique de fragilité et de force de la soprane présente. Ce qui fait la particularité de la musique de Dusapin, c'est à la fois son extrême douceur et les sensations effrayantes qu'elle nous procure. L'archet glisse et s'accroche soudainement aux cordes, créant des sons stridents ; la main sur le piano accélère sa cadence et précipite les notes dans un abîme hurlant ; les doigts se mouvant avec une rapidité incroyable sur la clarinette ; le souffle gracieux mais empli d'une tension brûlante de la soprane ; tout ceci créant une oeuvre belle de par l'angoisse qu'elle apporte.

    Quant à la lecture du livret, elle resta néanmoins un fort moment. Le problème que je lui reproche est d'avoir été longue, le concert se finissant à 1 heure moins le quart du matin et la plupart des spectateurs s'assoupissant dans le gradin, l'incroyable voix de Dusapin s'assimilant à une berceuse. Par ailleurs, le compositeur parlait vite, se rendant compte peut-être de la longueur du texte d'Olivier Cadiot, accrochant en effet parfois sur les mots. Néanmoins, sa lecture réussit à rendre compte de la force du texte, évoquant l'ambiance adéquate à ce Roméo et Juliette,car sa voix imitait le bruit du vent et des feuilles, son timbre grave et chaud décrivant la gravité des Adieux interminables. Après, il aurait peut-être fallu que cette lecture intervienne à un autre moment, un moment où le public aurait été plus attentif et moins fatigué par les intensives journées du festival, pour apprécier pleinement la mélodie de tout un texte.

     

    Baal

    Une pièce de Bertold Brecht

    Mise en scène de François Orsoni.

    baal.jpgLa mise en scène de François Orsoni divise le public. J'avoue ne pas y avoir adhéré du tout. Baal suit sans trop d'originalité ni de partis pris cette grande tendance à moderniser les pièces classiques, ici en l'occurrence l'une des premières pièces du grand Brecht, pourtant moins pertinente que d'autres. La mise en scène se limite à une grande table dressée en l'honneur du poète Baal, portant un magnifique grand cube de glace défini par son inutilité, de même que deux ballons kitsch gonflés pour enfants, flottant dans la nuit de ces deux heures. Une telle paresse rappelle le lamentable Casimir et Caroline dans la Cour d'honneur, l'an dernier, qui utilisait des décors modernes, notamment une BMW sur scène ou un énorme "ENJOY" illuminé contre l'échafaudage, éléments qui ne servaient à rien et donnaient dette impression d'immobilité et d'inachevé. Impression qui se retrouve dans Baal, mais de manière moins forte, car le spectacle reste très inégal. Certains passages restent relativement réussis, notamment ceux qui jouent le plus sur l'architecture du lieu : les comédiens se déplacent derrière les arcades, se logent au creux des arbres, se roulent sur le sol… François Orsoni réussit à donner le ton acide et cruel qui convient à l'ambiance mortellement satirique des pièces de Brecht, notamment grâce à sa direction des comédiens, vraiment excellents et comblant les nombreuses lacunes de la mise en scène. les transitions entre les différentes étapes du parcours du poète restent par exemple incompréhensibles, brouillant la chronologie et expliquant le manque de clarté du spectacle. Le rythme est ainsi difficile à suivre, d'autant plus que la langue de Brecht reste complexe, et de nombreux moments creux se font sentir. En revanche, alors que la mise en scène est plate et baal2.jpgsuffisante, les comédiens redoublent d'une énergie furieuse, créant justement ce curieux décalage dans ce spectacle inégal. Clothilde Hesme, dans ce rôle de jeune poète fougueux, correspond parfaitement au rôle du fait de son physique de garçonne et de son jeu détonnant. Elle déploie une force nouvelle, bien plus intéressante et riche que dans ses apparitions sages dans les films de Christophe Honoré, telle Les chansons d'amour, qu'elle était l'une des rares à illuminer par ailleurs. Dans ce travail, ressortent les interprétations et aussi les chansons de Brecht, transposées de manière réussie en des performances rock'n roll.

     

    Big Bang

    Philippe Quesne.

    bigbg.jpgTout comme Baal, le travail de Philippe Quesne divise beaucoup les spectateurs. Ce n'est tout d'abord pas un metteur en scène qui a crée ce spectacle, mais un plasticien. Parfois, ce parti pris peut se révéler bénéfique, d'autres fois, cela ne mène à rien, comme pour Big Bang, fausse explosion latente et variation ennuyeuse et facile sur la théorie de l'évolution. Le début est plutôt agréable, installant une ambiance décalée où les protagonistes, aux allures de simples figurants, essaient de reconstituer l'évolution de la Terre et de l'espèce à grands renforts de bâches blanches, de canots jaunes vifs ou d'une carcasse de voiture, créant un curieux constraste entre bricolage archaïque et modernsime criard. Mais, au bout d'une demie-heure, le “spectacle” continue sur cette voie. Aucune intrigue n'est présente, les dialogues sont plats et vides, les comédiens flottent dans l'espace avec une lenteur terrifiante. Le problème de Big Bang est qu'il n'est pas un spectacle, mais juste une installation plastique qui s'effectue peu à peu sous nos yeux, installation par ailleurs peu impressionnante. Tout comme pour L'orchestre perdu, je me suis demandée pourquoi un essai bancal et inachevé comme celui-ci se trouvait dans le In.

     

    Histoire du vent

    Joana Hadjithomas et Khalil Joreige

    Histoire du vent est une installation effectuée par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, plasticiens w_100713_rdl_0860.jpget cinéastes qui avaient apr ailleurs signés le meilleur fragment du collectif Enfances il y a trois ans. Il s'agit de la projection d'un documentaire sur la perception qu'ont les metteurs en scène, comédiens, techniciens et responsables du festival du fameux vent qui anime les pièces jouées dans la Cour d'Honneur, à la fois contraignant et exceptionnel. Ce film est projeté sur une grande photographie de la cour. Le montage alterne interviews des différentes figures et projection des pièces filmées en direct dans la Cour d'Honneur. Sur cette grande photographie se superposent ainsi les visages de grands noms, nous délivrant des anecdotes croustillantes sur l'effet du vent, par exemple lors d'une performance de Pina Bausch, où une montagne de roses s'était déversée sur le public ; ou des corps en plein jeu, minuscules dans l'espace, créant une étrange sensatioon fantômatique. Le plus marquant reste la mort du prince de hombourg, incarnée en Gérard Philipe, petite silhouette qui s'effondre au fond de l'immense scène.

     

    Territoires cinématographiques d'Avignon : Dieu seul me voit de Bruno Podalydès : critique ici. 

  • Schicklgruber

    No smoking

    SCHICKLGRUBER – Neville Tranter

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    Après Vampyr et Punch and Judy in Afghanistan durant le festival Géo Condé, Schicklgruber est le troisième spectacle que je découvre de Neville Tranter, cette fois-ci dans le cadre du festival Perspectives à Sarrebrück. Le spectacle relate, sous forme satirique, les derniers jours d'Hitler et de ses proches dans le fameux bunker où il finira par se suicider.

    L'Inglorious Basterds de Quentin Tarantino fait bien pâle figure comparé à cette pièce époustouflante d'intensité, de pertinence, de finesse et d 'originalité. Certains firent l'éloge du film en utilisant l'argument de l'audace d'exploiter cette période avec son humour démystificateur, pourtant Inglorious Basterds reste, pour ma part, un exercice de style agréable où chaque acteur s'en donne à cœur joie, la satire y restant limitée. C'est surtout le spectacle de Neville, qu'il joue depuis des années, qui me permet d'être plus sévère, la différence étant telle qu'on peut se demander si Tarantino n'aurait pas vu cette pièce, l'allure de son Hitler dans le film ayant quelques accents très proches de la marionnette créée par Neville (Une conversation hilarante de la pièce où se confrontent le « Yes » et le « Nein » entre Hitler et Goebbels fait notamment songer à un passage dans la bande-annonce du film...).

    Bref, après ces étranges similitudes, venons-en à la pièce en elle-même. Elle est l'occasion de définir au mieux ce qui fait la force des spectacles de Neville Tranter, le poids que jouent ses histoires et ses marionnettes au sein d'un système dramatique efficace, d'en déceler les thèmes majeurs. De plus, Schicklgruber apparaît vraiment comme l'un des points d'orgue du travail de ce marionnettiste impressionnant.

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    La petite salle du local, bondée à craquer, était embaumée de fumée, non pas parce que les spectateurs se laissaient aller à la détente d'une cigarette, mais parce que cette fumée est l'un des points clés de la pièce. Le spectacle commence avec une bougie allumée sur un gâteau, celui qui vise à fêter l'anniversaire d'Hitler. Se consumant peu à peu, à l'image du désespoir et de l'agonie que vivent les personnages, cette bougie résiste jusqu'à la fin, écho à l'interdiction de fumer que Hitler imposait dans son obsession hygiénique. En effet, la frustration des personnages, due au refoulement de leurs troubles et de la peur de la mort, se laisse entrevoir par les cigarettes qu'allument de manière provocatrice Goebbels, ou encore les sous-entendus lascifs d'Eva Braun. Par la fumée, la mise en scène fonctionnant toujours avec ses mêmes pans de murs qui dispersent les allées et venues du manipulateur, l'intimité qui se dégage de l'espace scénique et de la proximité avec les marionnettes, le spectacle retranscrit bien la claustrophobie du bunker, créant un huis-clos impressionnant. Dès le départ, les marionnettes sont recouvertes par de grands voiles blancs, créant des formes fantomatiques sur scène et une atmosphère mystérieuse, comme si, pour un moment, les morts se réanimaient par le biais de ces marionnettes se désarticulant, et que les événements se rejouaient une nouvelle fois. La mort se manifeste tout du long de Schicklgruber, par de nombreux symboles, telle le déclin des personnages (le cheval dont la queue se déboîte, la transgression de l'interdiction de fumer) ou les rêves terrifiants d'un des nombreux enfants de Goebbels.

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    Grâce à ses marionnettes, ses « Puppets » si expressives et cocasses, dont les yeux brillent à la lumière des projecteurs, Neville Tranter leur confère une véritable personnalité, une force humaine sidérante. Son jeu est grandement maîtrisé, jusqu'à presque faire chevaucher les différentes voix qu'il attribue, tout en ayant une parfaite coordination dans les mouvements simples, mais révélateurs. Ainsi, Goebbels boîte, tendu tandis qu'Hitler est tel bloc de glace, et qu'Eva incarne une sensualité permanente. En réalité, la constitution de la marionnette même semble avoir dicté son caractère : celle qui représente Göring est une sorte d'énorme calebasse incarnant sa corpulence, tout sort une tête joufflue, donnant tout de suite l'aspect grotesque du commandant.

    Bien plus que la légère farce de Tarantino, le spectacle de Neville n'a pas peur de l'excès et du sens du grotesque, tournant la dérision qu'il fait du contexte en une véritable force de pertinence et de dénonciation. La dégradation de l'univers en est l'exemple : Eva se morfond dans ses rêves d'acteurs de cinéma, Goebbels oublie le nom de ses enfants, Göring nous chante une chanson de propagande sur la Luftwaffe absolument délirante mais hautement effrayante. La mort elle-même est détournée, où l'image traditionnelle d'un personnage sombre et inquiétant se transfigure en un magicien kitsch et diabolique, au large sourire dentelé (proche en cela du Ben Laden de Punch and Judy in Afghanistan), présentant ses tours morbides et sadiques avec l'attitude d'un clown infantile.

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    La construction du récit et la mise en scène sont toujours autant dynamiques, sans flottement, distillant moments de dérision et silences nécessaires et émus. Neville joue avec ses marionnettes, dans une perspective d'auto-dérision au service de la dramaturgie. En tant qu'assistant soumis et servile, mais attentif et présent, il observe la chute d'Eva et Goebbels, l'angoisse du petit Helmut, la folie d'Hitler, l'avancée de la mort... Tout ceci selon une grande progression dramatique efficace, scandant les différents moments de tension ou d'humour. Le personnage de la mort, par ses intermèdes où il tente d'appeler un oiseau hors de son chapeau, annonce la menace et fait monter une certaine tension sourde. Les dialogues sont toujours aussi bien écrits et emplis de finesse et de sous-entendus risibles mais effrayants, de même que les chansons, toujours autant mis en valeur par la voix extraordinaire de Neville Tranter. Sur certains passages, on songe au To be or not to be d'Ernst Lubitsch où il règne la même dérision intelligente. Le début de la pièce, par ailleurs, où la marionnette s'insurge de devoir jouer Hitler, avec sa mise en abîme, fait songer aux rôles que ses distribuaient les personnages du film de Lubitsch.

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    Cependant, et c'est ce qui fait indubitablement la force des spectacles de Neville, il réside une forte humanité de ces marionnettes, ou plutôt de ces personnages, pourtant difficiles à traiter : les frustrés Eva et Goebbels, flirtant ensemble, révèlent néanmoins leurs faiblesses et éveillent une certaine sensibilité. Le choix de ne pas montrer tout de suite le personnage d'Hitler et ainsi de l'évoquer par le biais de ses proches s'avère juste, créant une forme de fascination autour de lui. Il y est un homme tombant dans la paranoïa, changeant sans cesse de position, mis en équilibre entre sa persuasion de la victoire et sa volonté de fuir. Le passage de sa confrontation avec la mort (rappelant le principe du 7ème sceau d'Ingmar Bergman) qui lui fait de nouveaux discours reste mémorable par sa justesse et son intelligence, cernant sans effet de dramatisation toute l'ambiguïté du personnage. Et évidemment, l'enfant est une figure toujours présente, toujours témoin innocent schienfant.jpgentraîné dans la bêtise des adultes, soumis à l'incompréhension. Le spectacle atteint des pics d'émotion jouant de ce rapport de l'enfant aux événements, comme l'angoisse du petit Helmut face au spectacle de marionnettes que lui joue l'assistant. Cette dimension se retrouvait hautement dans Vampyr, où le jeune vampire découvrait la vraie facette de son père lors du festin d'une jeune fille suggéré par un hors-champ sonore terrifiant.

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    Schicklgruber est un spectacle incontournable, un chef d'oeuvre d'émotion et de clarté, par ses qualités narratives, de mise en scène et d'interprétation, faisant de la marionnette un véritable acteur à part humaine.

  • Festival Geo Condé 2010

    3ème édition FESTIVAL GEO CONDE

    Rencontres internationales de la marionnette et du théâtre de l'objet

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    Bien qu'une inconditionnelle de ce festival, ayant assisté à sa naissance, à ses premiers pas encore fragiles mais confiants, je n'assistais que dans une moindre mesure à sa troisième édition. De fait, je regrette d'avoir manqué les nombreux spectacles de La Soupe, compagnie aux ingrédients épars mais aux mets toujours truculents ; le travail de danse et d'ombres d'Ich sehe was, alors que je rencontrais les membres adorables de la compagnie allemande ; les petites formes avec les marionnettes réalistes de Bérangère Vantusso ; l'humour noir dans Arms ; la soirée du Puppet's club...

    Comme pour tous festivals artistiques, il se dégage toujours un thème commun, fruit du hasard ou influence peut-être des événements du moment (quoique nombreux spectacles ont des différences dans le développement de leurs créations, certaines compagnies présentant de jeunes pièces tandis que d'autres les tournaient depuis plusieurs années). Cette troisième édition fut placée sous le sceau de la mort. Thème funèbre et peu facile, certes, mais qui acquiert une dimension fascinante par le traitement poétique ou humoristique qu'en faisaient les artistes. La marionnette est justement le médium idéal, l'objet dépassant les limites de l'impossible pour l'acteur : mourir sur scène. Parce que la marionnette prend vie grâce aux mains habiles des artistes et à leur mise en scène, elle franchit son simple statut d'objet pour acquérir une valeur humaine sidérante. Mais au-delà du corps humain, sa matière se tord, se déforme, se déboîte et se remboîte, se décompose et se recompose, se roule et se déroule, marche, cours, vole, saute, s'élève plus haut et plus loin que l'acteur usuel. C'est là le pouvoir de la marionnette, bien plus riche et magique que l'interprétation, pouvoir et dimension métaphysique malheureusement seulement en pleine reconnaissance. Chaque art a sa branche mineure, trop souvent écartée et sous-estimée du fait d'une classification élitiste s'étant imposée au fil de l'histoire des arts. Dans la littérature, le roman policier s'impose peu à peu grâce à de nombreux auteurs talentueux, démontrant la capacité de divertissement de l'intrigue policière et surtout sa possible réflexion sur le monde contemporain ; au cinéma, c'est la comédie qui souffre encore (il suffit d'observer le bilan des Césars ou des Oscars, voire même du festival de Cannes : les films recevant les plus honorables récompenses ne sont que des drames), alors qu'elle s'avère l'un des genres les plus complexes et pouvant redoubler d'intelligence et de lucidité, ce que de rares cinéastes reconnus ont prouvé, tel le grandiose Ernst Lubitsch.

    Bref, jugement ancré, hélas, dans notre monde de la culture, tout ce qui tient du divertissement passe pour populaire, mineur, terre-à-terre, sans subtilité. Il est vrai que certains spectacles de marionnettes en restent à ce niveau. Mais peu de nos médias nous font découvrir la vraie marionnette, l'aspect réellement artistique de cette pratique. Le Festival Géo Condé, à l'instar de nombreux autres festivals prestigieux (à Charleville-Mézières ou Strasbourg), apporte une nouvelle fois la preuve, et particulièrement cette année, que la marionnette peut égaler les lettres de noblesse du théâtre.

     

    Le festival mixait cette année des spectacles divertissants, originaux et dynamiques avec de véritables compositions bouleversantes, créant ainsi cet équilibre de la manifestation, où se présentaient diverses manières d'aborder la marionnette, même si ressortait sur la majorité des spectacles vus une même approche de la mort ou de la violence.

    turak.JPGDans la catégorie du divertissement habile, Nouvelles et courtes pierres de la compagnie Turak en paraît le même exemple. Partant sur le principe de l'absurde, le spectacle crée un monde fait d'associations improbables, d'objets diverses dont les utilisations sont déplacées. L'univers de la Turakie est un prétexte à ces trois histoires qui se succèdent et dont « vous ne comprendrez rien », comme nous en avertit Michel Laubu, rêveur aux yeux pétillants qui manipule ces constructions hétéroclites et si humaines sur les petites tables. Le spectacle a une allure de doux pique-nique ou goûter léger (ce n'est pas par hasard qu'il y eut un petit-déjeuner Turak le samedi matin !) où le public, dans une intimité face aux coins de table, se laisse porter par les mélodies des deux musiciens, excellents et complices, et les actions extraordinaires et burlesques de ces quelques nouvelles et courtes pierres.

    Dans une même approche chaleureuse et légère, La griffe des escargots charme par sa performance in situ. La comédienne, Claire Dancoisne, interprète une tenancière de bar typée, portant un masque grotesque et pouponné, nous accueillant dans son restaurant (qui était celui du Gambrinus, juste à la sortie de Frouard, re-décoré pour l'occasion). On s'installe, quatre par table, face aux carafes de vin ou de jus d'orange, rencontrant d'autres festivaliers avec lesquelles on trinque. Face à nous, Odette raconte l'évolution de sa collection pas ordinaire, découvrant des petits mécanismes ou machines improbables. L'ensemble est cohérent, plaisant et les escargots s'y révèlent agressifs et dangereux.

    Petite forme très intime, au sens littéral du terme, Sous le jupon eut un franc succès le dernier soir du festival. Je l'avais vu le jour de l'ouverture du théâtre, sen septembre dernier, mais n'avait pas eu l'occasion d'en parler. Cependant, difficile de délivrer les secrets des dessous de Delphine Bardot, marionnettiste dynamique et ingénieuse de La Soupe. Sous son Jupon, la comédienne joue de son corps et de figurines érotiques, nous faisant suivre au plus près ces expériences sans tomber dans la vulgarité, toujours avec un humour braquage.jpgcharmant.

    Toutes ces compagnies s'approchent plus du théâtre d'objet, ou agissent entre ce théâtre et la marionnette, où tous s'assemble, se mélange, se construit, se déconstruit. Braquage ! en est enfin l'exemple le plus probant. Sorte d'Ocean's Eleven en miniature, le casse de la Cie Bakélite suit les codes du genre et réussit son coup à partir de simples bouts de ficelle. Les trucages affluent sur scène, reconvertissant les armoires métalliques en un ensemble de buildings new-yorkais, en une architecture complexe où le comédien se cache et se contorsionne, enclenchant mécanismes sur mécanisme dans un rythme jouissif et totalement explosif !

     

    Loin de ces spectacles et petites formes alléchantes, Les seaux, de La Valise, est le premier spectacle à avoir ouvert le festival sur le thème de la mort. Comme toujours avec les spectacles de la compagnie, autant j'apprécie leur univers et leurs marionnettes, autant je suis réticente au récit. La très belle manipulation lente du décor et de la petite figurine de petite fille par le comédien est malheureusement brisée par une bande sonore décrivant la douleur de l'enfant face à la mort et son entreprise dans les enfers. Les larmes énormes de cette marionnette miniature et fragile se concrétisent par ces seaux en toile qui se vident sur le sol, se ente.jpgdéversent devant les spectateurs. Autre variation sur la mort pour les enfants, Ente, Tod und Tulpe (Le canard, la mort et la tulipe) est plus intriguant et intelligent. Entre ce canard éclatant de santé et de vitalité, joué par un comédien à l'image de la marionnette, tout aussi farceur et optimiste, et cette mort figée, grise, triste et douce, se joue une amitié hors du commun, une certaine tendresse qui va peu à peu aboutir à la mort du canard. La mise en scène est très « allemande », si on peut réduire le talent de la compagnie allemande à cette très grande rigueur et précision sur un espace scénique dépouillé. Des élastiques rouges divisent la scène, délimitant la frontière entre terre et mer, entre l'univers du canard et l'univers de la mort, entre vie et mort. Il y a quelques moments ratés, comme le passage de l'arbre, mais néanmoins beaucoup de tendresse envers ce petit conte philosophique et quelques idées surprenantes, telle la projection des diapositives des photos de vacances de ces deux marionnettes !

     

    Mais la partie la plus fulgurante et bouleversante du festival fut assurée en début et en fin de festival. Je veux parler des compagnies morning.jpghollandaises Duda Païva et du Stuffed Puppet Theatre et de la jeune compagnie des Anges au plafond. Avec leurs spectacles, l'art de la marionnette atteignait un véritable point d'achèvement, démontrant son langage poétique, sa portée visuelle et narrative.

    Les hollandais étaient très présents cette année au festival 2010. Alors que l'édition 2008 était marquée par la présence belge et flamande (néanmoins toujours aussi importante cette année), l'année 2010 est placée sous le sceau de la langue anglaise. Morningstar est un étrange ballet visuel entre le quotidien et l'enfer, un réparateur de chaudière et le Diable, le danseur et sa marionnette, l'humain et la créature. Des formes charnelles et étranges sont dispersées sur le plateau, et peu à peu, le comédien s'y glisse, s'y moule, formant un ensemble hybride dont il ne peut se débarrasser. Un certain processus de vampirisation se met en place, sorte de mise en abîme de la relation de l'artiste à son œuvre : l'étrange marionnette ne peut vivre sans l'humain qui la manipule, de même que l'homme est irrésistiblement attiré par cette créature obsédante. Des formes difformes et boursouflées qui se mêlent à la musculature gracile du danseur, s'ébattant dans un ballet effréné et diabolique, non sans humour, sur la scène.

     

    vampyr2.jpgJe ne sais pourquoi, mais lorsqu'on entend le nom du « plus grand marionnettiste des Pays-Bas », on imagine une mise en scène ample et riche, un décor somptueux, une foule sur le plateau. Mais, là, le substantif « grand » » ne s'applique pas à ces moyens, loin de là et heureusement, car Neville Tranter nous prouve le pouvoir de la marionnette à travers ses spectacles clairs et structurés, son sens d'une intimité dans la manipulation et d'une admirable simplicité. Ses marionnettes proviennent du « Muppet », une première dans le festival, où des visages aux traits caricaturés et excessifs (larges bouches dentées, yeux exorbités, joues saillantes) diffusent concrètement une diversité étonnante d'expressions et d'émotions. De même, ses histoires ont une portée très « cinématographique », extrêmement construite et aux dialogues travaillés, emplis de sous-entendus et de jeux de mots pertinents. Cet aspect se retrouve dans Punch et Judy in Afghanistan, spectacle pour le première fois représenté en France et aux allures de road-movie truculent autant qu'inquiétant. Neville se met en scène, dans la peau d'un marionnettiste à la recherche de son assistant disparu Emil, malheureusement « A meal » pour les mains de la famille vampyr4.jpgterroriste dans lesquelles il va bientôt tomber... Car c'est bien là la caractéristique de Neville Tranter, à savoir sa manipulation à vue avec la marionnette et le jeu souvent fait d'auto-dérision qu'il entretient avec elle. Dans Vampyr, il interprète Gabriel, l'ange déchu devenu serviteur d'un vampire terrifiant et le tuteur de son fils Romero, jeune adolescent s'éveillant à la chair des jeunes filles. Dans ce spectacle, celui que je préfère pour l'instant du festival (avec Au fil d'Oedipe), Neville joue habilement avec les codes du genre - la sensualité du grand vampire,  en gestes raffinées et vêtements somptueux, bien plus efficace que pour le personnage du Dracula de Coppola, que je trouve très mauvais ;  les incisives à l'avant, comme celles du Nosferatu de Murnau ; le jeu de lumières proche de l'expressionnisme ; le travail de sons très évocateurs, tels ceux de la nuit ou des festins du vampire ; l'aire de camping typique et banal, en contraste avec la terrifiante menace. Neville suit le destin de ses protagonistes avec un humour tendre sans rien perdre de la force des thèmes exploités, notamment la relation du père à son enfant. Les deux pères, humain ou vampire, sont tous deux aveugles aux désirs de leurs fils et filles respectives, se rendant compte trop tard de leurs erreurs et incompréhension.  Le texte et le jeu confèrent aux personnages une forte humanité, contrastant, tout en s'y mariant admirablement, avec leurs visages très prononcés, tel l'attendrissant Kierkegaard ou les jeunes enfants. La mise en scène est visuellement impressionnante, du fait du mélange efficace de lumières et de son effrayant, de la grâce des marionnettes, et surtout de la capacité de jeu de Neville, attribuant une voix différente à chaque personnage, les maniant avec une précision telle que la figurine s'impose comme véritablement vivante. La mort du grand vampire, par exemple, avec ses évocations lyriques et la lumière claire qui absorbait le vert de sa robe lorsqu'il s'avançait le long de la scène, atteignait un niveau d'émotion incroyable.

     

    oedipe1.jpgQuant aux Anges, il y a longtemps que je voulais parler d'eux dans ce blog. Ils nous avaient déjà époustouflés lors du premier festival avec Les nuits polaires, unique succès étant parti d'un bouche-à-oreille actif, puis avec Une Antigone de papier l'an dernier. De fait, Au fil d'Oedipe, second volet du mythe, était peu de temps après l'ouverture de la billetterie complet à toutes les représentations ! Car ces anges sont de vrais anges, autant au niveau relationnel que professionnel. Leurs marionnettes courent, sautent, tournent, volent, s'envolent, emportant leurs créateurs dans une danse effrénée et poétique ! La compagnie a rejoué avec le mythe de manière lucide et efficace, n'en perdant pas la force ni ne se boroedipe2.jpgnant à une simple illustration d'une histoire tant racontée. Tout d'abord, la chronologie est éclatée, faisant du mythe une sorte d'enquête, de puzzle qu'il faut reconstruire peu à peu, un peu à la manière d'Oedipe roi de Sophocle. Les différents protagonistes montent et descendent du plafond au fil des scènes, pendant que les trois musiciens sur le plateau rythment cette progression dramatique avec de belles compositions. En effet, la beauté incroyable du spectacle provient de cette structure qui nous encercle, faite en papier, bois et peaux, répondant à un système complexe de cordages et de fils. De fils, il s'agit bien là du fil du destin qui guide insensiblement Oedipe vers la révélation, cette malédiction dont les fils, propres à ceux d'une araignée, le piègent. Si cette dimension est le topos du mythe, elle est exploitée habilement par les Anges, qui font de cette expression une représentation concrète, sur scène, par le biais de ces fils qui maintiennent le personnage en vie. Dans la mise en scène par Camille Trouvé (qui jouait le pendant féminin du diptyque dans Antigone), Brice Berthoud bondit d'une marionnette à l'autre, tandis que s'accélère le compte à rebours, passant de l'humour au tragique, du burlesque à la poésie. Et lorsque Jocaste s'effondre, le fil qui la maintenait à un brin de vie se détendant soudainement, le dernier souffle coupé, Jocaste que le manipulateur tente vainement de ressaisir, c'est la vraie mort d'une marionnette, d'un être, qui se joue sous nos yeux.

  • Duras, Cleitman, Levin, Beckett

    Les dernières pièces de cet hiver...

    LA MALADIE DE LA MORT - Marguerite Duras

    Mise en scène de Sandrine Gironde - Cie l'escalier

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    A Nancy se déroule actuellement l'événement Duras, consacré à cet écrivain atypique, s'étant créée un style à elle toute seule, unique en son genre, toujours aussi déroutant et ensorcelant malgré les années. Avant la projection de ses films au Centre culturel André Malraux en mars (avec notamment la présence de Michael Lonsdale), le Théâtre Gérard Philipe accueillit le mois dernier la création de Sandrine Gironde, La Maladie de la mort, texte de Duras mis en scène avec Marie de Bailliencourt et Quentin Ogier. D'emblée, les spectateurs sont plongés dans un univers intimiste, dépouillé, une chambre dénudée et hors du temps, avec pour arrière-fond sonore le grondement obsédant de la mer. Sandrine Gironde a opté pour la confrontation la plus proche possible avec les spectateurs et la suppression du « quatrième mur ». Nous sommes en effet sur la scène même, face aux fauteuils du théâtre, assis sur des bancs à la fourrure soyeuse. Le texte érotique de Duras, avec son langage charnu, sensuel, ses mots torturés et sa violence pudique, prend toute son ampleur dans l'incarnation qu'en font les comédiens, tous deux excellents. Un beau travail de lumière, aux changements parfois peut-être trop brutaux, illumine les blessures et la tension, ou au contraire englobe dans la pénombre le mal-être des personnages et leurs tentations. Au centre, une immense « fenêtre », ouverture sur la mer qui enferme le couple, appelle à la confrontation. La simplicité de la structure appelle à des positions strictes et lourdes de sens, une gestuelle et une progression dans l'espace qui instaurent successivement le rapprochement, l'oubli, le pardon, la distance, le mépris, la colère, faisant parfois songer aux circonvolutions des deux amants d'Hiroshima mon amour dans le film d'Alain Resnais. Les comédiens jouent un rôle sidérant, pesant chaque mot avec précision, le balançant précautionneusement ou avec une rapidité acerbe. Mais le plus bel hommage à l'écriture de Duras reste sans contexte cette ouverture et fermeture sur la projection des premières lignes et des derniers mots du récit, s'inscrivant en blanc dans la pénombre où se tiennent, tendus en un souffle, les spectateurs modernes et émus que nous sommes.

     

    LA PLACE DU MÉCONTENTEMENT DANS LES ÉNERGIES RENOUVELABLES - Pierre Cleitman 

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    De ces conférences extravagantes de Pierre Cleitman, je n'en avais vus que deux, « L'esprit du labyrinthe dans le cappuccino européen » et « Le ying et le yang dans les relations franco-allemandes » (à ce jour ma préférée, quoi qu'on me vante beaucoup les mérites de « L'amour platonique dans les trains »). Bref, des intitulés alléchants et à l'image d'un contenu à la fois absurde et tout à fait sensé. Telle est la formule et le fonctionnement de ces conférences qui ont conquis un public averti et présent sur Frouard ces dernières années. Si je me décide à écrire un petit article sur ces conférences particulières, c'est également en réaction à ce fanatisme incroyable qui s'est développé dans la salle du théâtre. En effet, commencé petit dans la galerie d'exposition du TGP, Pierre Cleitman fait maintenant face à une salle comble et une scène vide et large pour sa petite table de conférencier. Il n'existe en effet pas ou peu de mise en scène, car tout est dans le contenu, l'exposition théorique drôle et pertinente face à une question décalée de notre société, servis par le langage soigné et élégant de Cleitman. Une table noire, une pochette rouge et une carafe d'eau chaude dont la vapeur s'élève gracieusement dans la lumière faible, telle est la disposition qui suffit à captiver tous les regards et l'attention d'un public nombreux. L'efficacité des conférences réside en trois points : dans l'alliage subtil entre absurde et sérieux, où des exemples concrets et minimalistes de notre quotidien (l'emballage tapageur et élogieux d'un jus de fraise insipide) sont rationalisés par des théories scientifiques ou philosophiques (toute la différence entre contenu et contenant) ; mais aussi à travers un humour fin et subtil, ravagé par les lapsus en tous genres, les références politiques ou les imbrications absurdes ; et bien sûr la solennité du conférencier, le plus sérieux possible face à ce qu'il expose aux yeux de tous, réussissant tout autant à persuader qu'à convaincre.

     

    YAACOBI ET LEIDENTHAL - Hanokh Levin

    Mise en scène d'Alain Batis

    Compagnie de La Mandarine Blanche

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    La Mandarine Blanche, après deux coups d'éclat à Frouard avec L'assassin sans scrupules et Neige, reconfirme son talent avec Yaacobi et Leidenthal, pièce cependant totalement éloignée des précédentes. Après l'adaptation d'Henning Mankell et celle du poétique roman en haïkus de Maxence Fermine, Alain Batis s'est tourné vers l'auteur israélien Hanokh Levin, dont les pièces très crues et s'apparentant à des vaudevilles grinçants cachent un constat amer et tragique d'une société cruelle. J'avais déjà vu Schitz il y a quelques années au festival d'Avignon, étant ressortie de la salle avec un profond dégoût et malaise, qui s'expliquaient en partie par l'immaturité de mon âge. Certes, Yaacobi et Leidenthal est un peu plus frivole, pour ne pas dire sage, que Schitz, mais comporte le même pessimisme à l'égard de la condition humaine, incapable de se communiquer et de former des liens humains, contenue dans un égoïsme et un individualisme hypocrite entretenus par la société étouffante. A travers cette histoire simple, où deux « amis » se disputent une femme tyrannique, se décrit l'infernal hypocrisie de chacun, où se disputent les rapports de pouvoir et de profit et où rien ne compte plus que le gain que l'on peut profiter de l'autre. Même Yaacobi, personnage désespéré et désespérant, peut être privé de son malheur. Les deux hommes jouent sur un rapport de contraste, l'un émotif, l'autre indifférent, mais tous deux soumis à la même femme infernale. Cependant, l'humour est grinçant, le rapport de forces terrible qui nous fait rire aboutit à un final désœuvré, le constat misérable de chacun face à une impasse. Alain Batis a su retranscrire cette complexité par une mise en scène ingénieuse : un plateau circulaire au centre et autour duquel se jouent les différentes scènes, symbole d'un cirque humain où chacun s'expose et doit jouer le mieux qu'il peut. Ce plateau tournant permet en outre de faire évoluer les personnages, de précipiter les rencontres, de jouer sur les oppositions et les poursuites, cercle infernal et vicieux qui enfonce au fur et à mesure les protagonistes dans leur propre misère. De plus, la vivacité de la pièce et le côté volontiers cabaret n'en est pas moins perdu : les comédiens s'avèrent d'excellents chanteurs (surtout la femme, d'une énergie sidérante), portés par la musique toujours impeccable de la compagnie.

     

    EN ATTENDANT GODOT - Samuel Beckett

    Mise en scène de Bernard Lévy

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    La mise en scène de Bernard Lévy doit ses salles combles sur Nancy cette dernière semaine de février grâce à la présence attentive de nombreux lycéens. En effet, faisant moi-même partie de ce groupe, il se trouve que Fin de partie de Beckett est au programme des terminales L, œuvre atypique parmi les classiques Liaisons dangereuses ou L'odyssée, suscitant généralement l'incompréhension et la surprise dans les classes, et profitant ainsi à la programmation du théâtre de la Manufacture. Et comme de nombreuses pièces du haut lieu de la culture de Nancy, la mise en scène de ce génial Beckett s'avère dépouillée de toute inventivité, mais suffisamment efficace pour respecter convenablement le langage particulier de l'auteur. En attendant Godot n'est en effet qu'une attente, celle de cet homme énigmatique et au nom quelconque, Godot, s'apparentant à l'avancée vaine et lente vers la mort, à l'image de celle qu'attend le désabusé Hamm dans Fin de partie. La pièce est moins noire et scabreuse que celle étudiée mais contient le même pessimisme à l'égard des hommes, réduits à leurs besoins physiques, privés de tous sentiments. Lucky et Pozzo apparaissent ainsi comme la réplique serviteur proche du chien/maître tyrannique que forment Clov et Hamm. Une fois de plus, tout signe temporel a presque disparu, tout indication topographique, et les personnages sont prisonniers dans un espace-temps indéfini, fluctuant entre rencontres improbables et attentes lasses. Beckett joue d'ailleurs habilement sur la mise en abîme du théâtre (le lieu désigné par Godot pour le rendez-vous est un « plateau »), et cherche par tous les moyens à exaspérer son spectateur, en appelant à son humour cynique, son absurdité, qui recèlent de réflexions amères sur l'existence humaine. Si les comédiens sont tous très bons (sauf l'acteur qui joue Vladimir, en deçà de l'interprète excellent d'Estragon), la mise en scène est bien fidèle au dépouillement de la pièce, mais s'avère paresseuse. Blancheur grisâtre d'une pierre et d'un arbre rachitique, une belle peinture de fond aux mystérieuses nuances noires et blanches, certes cela suffit pour exprimer le vide existentiel et l'attente vaine des personnages mais la simplicité de la scénographie décrite dans la pièce ouvre à de multiples possibilités, laisse la voie à l'imagination d'une metteur en scène. Pas de point de vue particulier, mais seulement un jeu, heureusement dynamique, qui prend le pas sur cet espace peu exploité, mais qui doit jouer un rôle primordial dans l'attente de Godot.