01.09.2009

Saiyuki

SAIYUKI OU LE STYLE KAZUYA MINEKURA

 

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Au cas où certains n'auraient pas remarqué ce qui est écrit sur la petite bannière préparée avec soin le jour de l'ouverture de ce blog (autrement dit, a long time ago), je signale que je suis sensée publier des critiques de mangas, ou bandes dessinées japonaises. En effet, entre les nombreux films découverts en salle ou en DVD, pièces de théâtre, classiques littéraires, polars ou études théoriques sur le cinéma, je trouve le temps, parfois, de me jeter dans ces pages aérées que dévorent de nombreuses personnes de mon âge. Difficile d'expliquer le succès de cette culture importée d'Asie, qui est néanmoins souvent de médiocre qualité.

Tout d'abord, un manga ne se lit pas comme une de nos excellentes bandes dessinées européennes. Alors que sont privilégiés fréquemment le graphisme soigné, le découpage régulier, la documentation pour les décors et un récit structuré chez nous, les mangas cherchent à obtenir l'immédiateté de l'action, la compréhension la plus rapide possible de l'histoire, des événements et du sentiment imprimé dans les personnages. Ainsi, le découpage est aéré, les dialogues clairs et le trait léger, contribuant à enrichir l'intrigue par des galeries de personnages, une multiplication des sensations et explications. Évidemment, il y a toujours des exceptions, comme Jiro Taniguchi qui, lui, compose ses mangas tels de véritables romans, avec une recherche méticuleuse sur les paysages et un texte compact. Cette petite introduction pour en venir à un de mes auteurs favoris, outre Taniguchi, c'est à dire Kazuya Minekura, qui compte beaucoup de séries à son actif et un certain succès actuel. Malheureusement, des conflits injustifiés entre éditions japonaises et françaises ne permettent la publication que d'une seule, Saiyuki, et d'un magnifique oneshot en couleurs, Stigma.

Saiyuki, doublé de sa suite Saiyuki reload, est une sorte de parodie d'une légende traditionnelle chinoise, provenant du roman Voyage en Occident qui raconte les pérégrinations d'un bonze et de ses trois disciples, personnages fantastiques (deux démons et un roi singe). Cette légende a déjà inspiré beaucoup de séries (Osamu Tekuza, Akira Toriyama), mais Kazuya Minekura en fait une nouvelle adaptation extrêmement libre et personnelle, faisant notamment de ces personnages nobles et traditionnelles de mauvais exemples modernes et complexes. Tout d'abord parce qu'il s'agit de personnages indifférents à leur mission, considérant le voyage comme un pique-nique dans la nature, ce qui fait du manga une sorte de road-movie divertissant et hilarant, mais également porté par une force dramatique due au passé sombre des quatre héros et à leur potentiel dangereux. Par exemple, le bonze, loin d'avoir le crâne rasé ou l'abstinence de la cigarette ou de l'alcool, est totalement corrompu et porteur d'un mauvais caractère ; le roi singe n'est qu'un gamin affamé et insupportable ; des deux démons ne ressortent qu'un pervers vulgaire et un aimable jeune homme sournois. Cependant, chaque protagoniste, malgré les apparences futiles et décontractées, est marqué par une certaine noirceur intrigante, qui gagne en profondeur au fil de la progression du récit et du voyage entrepris.

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Si les quatre premiers tomes révèlent une certaine maladresse du trait et un découpage parfois paresseux, dès le cinquième volume, l'action prend de l'ampleur, de même que le texte qui s'affine et distille l'intrigue de manière maîtrisée et efficace. Mais ce qui attire dans le style de Minekura, ce sont la qualité et l'originalité du graphisme. Alors que de nombreux mangas perdent beaucoup du fait de la fragilité d'un trait un peu trop léger ou rapide, l'auteur confère aux personnages un charisme dans les attitudes et les regards, du volume aux corps et aux vêtements. Les contrastes de lumière ou la complexité du grain de la chair et des cheveux gagnent en profondeur par son style tranchant et recherché. En revanche, on peut reprocher l'absence de décors, d'autant plus qu'il s'agit d'un voyage...pratiquement sans paysage. En effet, les villages traversés se succèdent sans grand changement dans leur architecture, quelques forêts ou montagnes jonchent parfois le parcours, les chambres d'hôtels se ressemblent toutes... A partir de la deuxième série, le décor commence à devenir plus soigné et observé, mais il reste dommage que cet aspect du manga reste peu traité.

Enfin, Saiyuki recèle d'un humour irrésistible, notamment en raison de l'excentricité de ses personnages, leur attitude à la fois classe et totalement immorale. Chacun adopte des points de vue opposés, ce qui fait de leurs confrontations multiples des rixes verbales et physiques totalement délirantes. De plus, par l'insouciance et le train de vie hasardeux de ces quatre héros, les scènes d'action ou de tension sont toujours brisées par leur indifférence fière.

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31.08.2009

Mort d'un commis voyageur

Ne pas être quelqu'un

 

MORT D'UN COMMIS VOYAGEUR – Volker Schlondorff

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Adapté du roman homonyme d'Arthur Penn, Mort d'un commis voyageur décrit la fatale ascension vers la mort de son personnage central Willy Loman, à travers une mise en parallèle entre sa vie saturée de mensonges et faux-semblants et une vieillesse qui l'accable. Le film participe à sa dégradation et déshonneur progressifs, tout en conférant une certaine humanité très simple à son entourage témoin de la chute.

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L'influence du roman se ressent très fortement dans les dialogues et l'habile composition du récit. Le film est ainsi très littéraire, s'appuyant sur les confrontations verbales entre les différents membres de la famille. Différents points de vue s'affrontent sur le père et son fils, et le drame s'insinue peu à peu, le désespoir et la folie accablent progressivement le père, l'éloignant de sa famille et du monde réel. Dès le départ, c'est la fièvre, à travers ce générique ahurissant, qui marque ces très gros plans de Dustin Hoffmann fatigué et ruisselant de sueur que l'on découvre finalement sortant d'une voiture. Cette amorce suffit à montrer toute l'incapacité d'un homme à la fin de sa vie, à travers son angoisse de la conduite. Le film orchestre par la suite la comparaison entre un présent décharné et les souvenirs d'une vie prospère et heureuse, du moins en apparence. Film soigné par la qualité des dialogues très littéraires et cette progression dramatique, Mort d'un commis voyageur est également un bel exemple de la maîtrise du flash-back, par d'habiles contrastes de lumière dans un même décor ou le chevauchement de plusieurs voix nostalgiques. Au constat de son échec professionnel et familial, Willy Loman tente de s'échapper en ses souvenirs.

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Autour de ce passé réside tout le nœud d'une relation tendue entre le père et son fils cadet Biff, considéré comme le petit prodige de la famille. Au départ pleins d'harmonie, de fierté et d'admiration l'un envers l'autre, les rapports deviennent mépris suite à un quiproquo. L'ambition de Biff s'effrite violemment, constatant à quel point son père est misérable. Cette relation est utilisée comme l'incarnation du rêve américain et ses désastres. Willy fait la démonstration, devant ses fils ébahis, de la volonté d'être quelqu'un, de donner une image d'un père de famille exemplaire, prospère, responsable et fidèle. Il tente de diffuser ses valeurs pour lesquelles il s'enflamme aisément, en vain. Tout le personnage baigne dans une sorte d'illusion permanente, incapable d'affronter une réalité, diffusant finalement ses espoirs gâchés en la personne de ses fils. Loman ne peut supporter l'immensité de son échec, sur tous les plans : financier, familial, matériel (l'étonnant décor d'une maison décrépie), voire physique car sa silhouette frêle l'humilie face à la corpulence de ses fils ou de son frère. Dans une dernière tentative, le personnage, sentant ses forces le quitter et la misère l'accabler, tente de se raccrocher à ses fils, une autre jeunesse, en leur cherchant une affaire.

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L'ensemble du film est extrêmement noir, en raison du portrait qu'il fait de l'épouvantable mensonge du rêve américain et du désespoir dans lequel s'enfonce Willy Loman, et son fils Biff qui tente de le rendre lucide, puis de le comprendre. Le personnage, certes pitoyable mais aussi fascinant par sa folie grandissante, est interprété avec force par Dustin Hoffmann, s'enflammant facilement ou tombant dans une angoisse désespérée et toute violente à l'intérieur. Cette incompréhension face au désastre finit par éclater dans la confrontation finale face au fils, à laquelle assistent sa femme (Kate Raid, déchirante) et son deuxième fils (Stephen Lang, plus effacé). Cependant, subsistera, en dépit de la déception et du mépris des enfants, le geste tendre de Biff. John Malkovich interprète ce dernier avec un charisme imposant, à la fois ambitieux et maladroit, et ce tandem d'acteurs excellents donnent à cette relation une justesse touchante. Cependant, Mort d'un commis voyageur se clôt sur l'image funèbre de la femme perdue au crépuscule de la tombe de cet homme oublié, n'ayant pas réussi à imposer son image au sein de la société. Même l'étreinte jeune et humaine, offerte à la suite d'un long combat avec son fils, ne peut sauver le commis de son geste fatal.

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30.08.2009

Inglourious basterds

Concours de grimaces

INGLOURIOUS BASTERDS – Quentin Tarantino

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Au risque de choquer plusieurs de mes connaissances, j'avoue qu'Inglourious basterds, le dernier très attendu Tarantino, est le premier film que je découvre de ce réalisateur culte. Même pas Pulp Fiction, sa Palme d'Or qui traîne sur la première pile de la DVDthèque de la famille depuis près de trois ans, même pas le diptique Kill Bill apprécié pendant tout un week-end par mon père, même pas Boulevard de la mort dont l'affiche règne au-dessus du lit de mon frère, non, aucun Tarantino n'avait encore intéressé mes yeux et mes oreilles jusqu'à présent. Et pourtant, c'est un étrange sentiment de familiarité avec son style qui m'accompagna au début d'Inglourious Basterds.

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Le style de Quentin Tarantino est devenu si incontournable qu'il apporte peu de surprises, même aux plus novices comme moi. La seconde Guerre Mondiale parodiée comme un western, le goût pour les effets stylisés et les dialogues incongrus sont des éléments inhérents à la personnalité du réalisateur, facilement identifiables dès la première séquence. L'ouverture sur des paysages campagnards typiques, peuplées par des vaches vosgiennes et des fermiers bougons, fait écho à l'horizon désertique de westerns cultes, telle La prisonnière du désert (dont est par ailleurs repris le plan de la porte par où s'échappe Shosanna, marquée par un contraste de lumière). Y surgit non plus un cowboy solitaire, mais une armada de soldats nazis, dont le colonel Landa, renard rusé qui met sa patte mielleuse dans le lait du bon Français. Cette séquence représente bien l'ensemble du film, donnant les codes du genre, mais gagnée par une certaine lassitude et répétition. Certains dialogues durent inutilement, de nombreux gros plans incompréhensibles sur des pipes, gâteaux à la crème ou talons de femme ralentissent l'action. Certes, ces effets visent à servir la parodie entreprise par Tarantino mais n'apportent qu'une couche supplémentaire d'esthétisme à l'image ou alourdissent un suspense lent.

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De plus, le propos sur la Seconde Guerre Mondiale, soi-disant « réécrite », reste faible. Le film tire sa force d'une fausse audace plébiscitée par sa monstrueuse campagne de promotion. Cependant, la dénonciation se limite aux méthodes onctueuses du colonel Landa, certes diaboliques mais déjà vues, et à une violence sans bornes, qui reste dans une exagération irréaliste (la torture de l'actrice jouée par Diane Kruger). La période choisie n'est qu'un prétexte à l'exercice de style, comme cette violence trash qui s'accentue progressivement, jusqu'au massacre dans le cinéma. Celle-ci est peut-être la seule séquence vraiment efficace par l'inversion de pouvoir : c'est la jeune Juive qui fait triompher sa vengeance dans une terreur impitoyable. De même, le combat des officiers nazis et des « Basterds » sont prétexte à un fort travail sur le jeu de manipulation dans les dialogues et répliques recherchées et l'histoire de vengeance permet d'insérer de multiples clins d'oeil : extrait d'une séquence d'Hitchcock, Sabotage, l'idée des travestissements nazis reprise à To be or not to be d'Ernst Lubitsch. Outre le découpage en chapitres ou les emprunts à la bande dessinée, Inglourious Basterds reste cependant assez inégal, par ses dialogues qui s'étirent, et la rareté d'un humour efficace, mis à part l'interprétation du cher Christoph Waltz ou sa rencontre avec les « Italiens »

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Évidemment, l'hommage au cinéma émerge clairement par la symbolique réunion finale dans un petit cinéma de quartier, où se déroule l'avant-première d'un film de propagande relatant les exploits de Fredrick Zoller, joué par Daniel Brühl. Le 7ème Art y devient une arme de destruction massive. Cette idée est intéressante et de plus en plus présente actuellement : le fait que l'Art puisse être à l'origine de la destruction, et non seulement la création. Certes possédant le pouvoir de créer, il peut lui-même détruire ce qui est déjà réel et concret, voire s'autodétruire (telles les pellicules en nitrate) et entraîner dans cette combustion toute une masse humaine. Cette violence furieuse de la création résidait par exemple dans le dernier spectacle de Wajdi Mouawad présenté à Avignon cette année, Ciels, si éloigné soit-il du nouveau film de Tarantino. Dans le cinéma de ce dernier résident deux symboles dominants : la croix gammée, symbole nazi que Tarantino se plaît à afficher partout (et que les affiches françaises, toujours par acte d'autocensure sournoise, ont effacé), sur les murs d'un cinéma tenu par une Juive ou les visages des officiers ; et la couleur rouge du sang qui jaillit de l'image finale du front caoutchouteux de Walz ou tapisse les décors d'une France rurale et caricaturale.

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Cependant, le film comporte certains atouts charmants. Loin des péripéties visuelles, les prestations et la direction d'acteurs sont excellentes, efficaces et très justes malgré l'absurdité des rôles déjantés. Brad Pitt confirme ses talents dans les comédies, après le fou de Fight Club (David Fincher) ou l'entraîneur ahuri de Burn after reading (Coen), à travers un personnage extrêmement brutal et imbécile, notamment par ses démonstrations linguistiques tout à fait réjouissantes. Mélanie Laurent donne dans une sobriété âpre et imposante, loin de l'excitation parfois exagérée de l'armée nazie et de ses généraux, tels les acteurs d'Hitler ou Goebbels peu marquants, ou Daniel Brühl qui reste convenable. Le second rôle féminin, aussi emblème de la trahison et du bluff, est celui de l'actrice tenu par une Diane Kruger bien plus subtile et dynamique que dans Joyeux Noël ou Troie. Par ce rôle, le thème de la parole prend toute son ampleur, ou la faculté de manipuler plusieurs langues, tournures dans le but de manipuler son conjoint. La confrontation dans le bar entre les « Basterds » et l'officier nazi montre toute l'importance du langage et le danger de l'accent de son pays d'origine. Film polyglotte, Inglourious Basterds, s'il se compose d'autant de dialogues, fait de la langue une arme, ce qui permet par exemple au colonel Landa de s'en sortir, qui manipule aisément l'allemand, l'anglais, le français, l'italien. En revanche, le commando d'Aldo Raine, à défaut de bien maîtriser la rhétorique orale, lors de l'hilarante rencontre à l'avant-première avec Landa, où ils tentent tant bien que mal de s'affirmer Italiens d'origine, préfèrent la loquacité du couteau. Christoph Waltz mérite amplement son prix d'interprétation à Cannes, tant son personnage est traversé de nuances. Aux charmes onctueux mais à la cruauté effroyable, il prête à Landa un dynamisme et une subtilité brillants.

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Véritable Concours de grimaces, Inglourious Basterds est un exercice de style décevant, confirmant un style parodique et sanglant auquel il est difficile de se soustraire, mais ayant le mérite de mettre en scène des acteurs excellents et dynamiques, accentuant mimiques, répliques et gestes physiques.

21.08.2009

Up

A la conquête de l'écran

UP (LA-HAUT) – Pete Doctor et Bob Peterson

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Le nouveau film du studio Pixar est fidèle à ce que laissait entrevoir les quelques images d'un teaser alléchant et d'une belle affiche, à savoir une explosion de couleurs et d'émotions. En plus d'être un film d'aventure hautement divertissant et maîtrisé, Up se révèle d'une belle tendresse envers ses personnages détonants.

Tout d'abord, l'efficacité de ce film aux multiples rebondissements et actions impressionnantes est due à la qualité d'une animation fluide, acquise au fil des réalisations du studio (1001 pattes, Monstres et Co, Nemo...) qui utilise pleinement le pouvoir de l'image en 3 dimensions. Rarement le volume n'a atteint une telle force et ampleur sur grand écran, et ce, de manière progressive, jouant sur les contrastes de lignes, par exemple les poutres de la maison, chutes du Niagara ou encore mâchoires marquées de Carl Frederickson, et de courbes, tels les ballons, les nuages, les formes de l'oiseau ou du garçon ; et utilisant cette espace, ce « là-haut » de manière remarquable. De plus, Up fourmille de détails et de gags multiples, à l'image de cette variété de couleurs fournies par le rutilant des ballons. Cette richesse est par ailleurs le propulseur d'une vie morne de retraité à un rythme magique et sautillant, ce qui se ressent au niveau de l'humour. Au début du récit, la platitude du quotidien donne lieu à des séquences dignes d'une mise en scène de Tati, tandis que l'aventure penche plutôt du côté du gag visuel et sonore, par la déformation des volumes ou le comique des voix, tel le ridicule des chiens. Bien maîtrisés, ces gags scandent le film qui multiplie aussi les clins d'œil et jeux de mots (« Tu as une dernière volonté à cracher, Frederickson ? »), notamment au film de genre avec les personnages types (collectionneur fou, espèces inconnues) et même au cinéma avec une très belle scène d'ouverture.

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upfinal.jpgEn effet, Up excelle avec sa mise en scène virtuelle et dans l'espace, de manière mesurée jusqu'au final haletant. La scène imaginée où Russell surplombe les immeubles au bout d'une corde n'est par exemple qu'un aperçu du final haletant, où chacun a droit à sa part de baptême de l'air. Et cette efficacité s'explique par le fondement même du cinéma de Pixar : un moyen de s'évader littéralement dans un espace époustouflant de sons et lumières. De même, Up explose non seulement les limites de la terre, mais surtout celles du vraisemblable. Dans un film d'animation tel que celui-là, il est possible de balader sa maison en apesanteur comme un vulgaire bagage, de rencontrer des chiens qui parlent ou des oiseaux qui aiment le chocolat. Cette vision, qui trouve toute sa légitimité dans le graphisme et la scène d'ouverture dans le cinéma qui nous montre l'écran comme un espace à conquérir et à parcourir, permet toute la fantaisie et autorise au rêve, à l'évasion la plus magistrale.

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Il subsiste ainsi un contraste entre la partie aventure, plus destinée à un public jeune (quoique...) et le réalisme du début du film, difficile et extrêmement bien représenté par l'image. De courtes séquences suffissent pour dépeindre la vie de couple des deux jeunes gens, le temps qui passe et les joies et peines traversées grâce à de simples illustrations par l'image et la musique ou la présentation de photographies. Les scènes dures, difficiles à saisir pour les enfants, sont présentées avec une belle sensibilité, comme la volonté d'avoir un enfant et l'incapacité de la femme. Cette longue ouverture audacieuse est la preuve de l'habileté et de la sensibilité des films d'animation du studio Pixar, l'un de leurs atouts au même titre que l'humour décapant. Enfin, même une critique sociale est élaborée face à la solitude du vieil homme, reclus dans une maison pleine de souvenirs se heurtant à l'émergence de la modernité architecturale. Carl préfère s'isoler dans un passé disparu plutôt que frayer avec la réalité quotidienne, et Up est également une ascension vers les autres, vers la vie présente.

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Le film joue sur le choc de générations, c'est à dire un contraste permanent entre la tendresse du début, qui réside dans le personnage du vieil homme et sa maison ; et l'énergie folle de la jeunesse actuelle. A l'absence de paroles des premières scènes ou au mutisme de Carl s'oppose une explosion de sons divers et bavardages issus de la bouche infatigable de Russell ou de Doug. Deux antagonistes qui font la structure du film (réalisme de départ et film d'aventure) et vont se heurter ou se lier. Face à la rencontre fortuite entre les deux personnages principaux, il est possible d'interpréter le film comme une reconquête. La venue de Russell résout le problème de l'absence d'enfant dans ce couple en harmonie, et la perte de l'épouse est contrebalancée par la reprise du goût à une vie différente, certes plus mouvementée et dangereuse. Il se dégage enfin de Up un optimisme qui provient de cette reconquête et d'une vision du cinéma comme projection de tous les possibles.

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Up présenté comme il se doit à Cannes 2009 (c)allociné.fr

17.08.2009

Avignon 2009

Retour d'Avignon

63ème festival international de théâtre

Autant dire que l'excitation était à son comble avant ce départ pour deux jours intenses dans les rues d'Avignon. En effet, outre une programmation du IN et du OFF extrêmement attirante (record battu sur la vente des billets, effet contradictoire avec la crise), l'artiste associé de cette année s'avère être Wajdi Mouawad, metteur en scène québécois d'origine libanaise qui avait déjà présenté le magnifique Seuls l'an dernier. Le travail effectué avec cet artiste, sûrement à l'origine du succès explosif du festival, est éloquent : représentation de sa trilogie du Sang des promesses en ouverture avec 11 heures de spectacle dans la Cour d'Honneur ; dernier volet, Ciels, également présenté ; multiplication des lectures de ses autres textes, d'interviews et de rediffusion (Arte ou France Culture) ; publication d'un recueil gratuit, Voyage...

De plus, ce festival réaffirme son qualificatif d' « international », avec la présence imposante du Proche-Orient, de l'Afrique, de l'Amérique (Québec), d'Europe (France, Allemagne, Belgique, Espagne...), voire de Taïwan..., s'accompagnant d'une ambiance toujours aussi festive et éreintante. Rencontres riches et nombreuses, mais qui amènent plus de risques, d'audace et de polémiques, comme la grande mode de dénuder les acteurs dans de nombreux spectacles du IN.

Cependant, en dépit de ce programme alléchant, l'année fut moins fructueuse que la précédente, en raison justement de cette prise de risque, mais aussi de la chaleur écrasante et d'une fatigue difficile. Le bilan reste ainsi inégal et légèrement décevant, les spectacles étant moins surprenants et pertinents que ceux de l'année précédente (voir billet d'août 2008). Cette amertume résidait surtout soit dans une mise en scène incompréhensible ou incohérente, soit dans une écriture peu intéressante, mais jamais dans les performances des acteurs. Percent néanmoins des lueurs alarmistes et audacieuses, portraits abstraits d'un monde en recherche de légitimité. La nouvelle oeuvre de Wajdi Mouawad, ou encore celle de l'Allemand Christoph Marthaler, révèlent la crise mondiale sur divers plans (politique, social ou économique) à travers les incertitudes de leurs personnages et une mise en scène détonnante, mélange d'un rapport dramatique ou cynique à l'histoire et d'une grâce possible.

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Le premier excelle avec Ciels, fin du Sang des promesses. Je n'avais pas eu la chance d'assister aux 11 heures de spectacle dans la Cour d'Honneur, mais Ciels clôture de manière saisissante la série, notamment par la mise en place d'un espace scénique incroyable, ne comprenant qu'une ouverture vers le ciel. Les spectateurs sont en quelque sorte « piégés » dans cette histoire déchirante, ancrée dans l'actualité de l'angoisse terroriste, jouant un rôle de statues à l'écoute des confessions des personnages. Comme dans toutes ses pièces, et particulièrement dans ce quatuor, les liens du « sang », justement, jouent un rôle essentiel dans les relations entre les protagonistes, et dans l'intrigue, abordant des thèmes difficiles tels la vengeance familiale, l'infanticide ou le parricide, la naissance. Relations violentes du sang qui relie tous les éléments, tissant progressivement une toile imperceptible dont le tableau final résulte à un massacre. Ciels est un spectacle extrêmement éprouvant du fait de sa mise en scène éclatée, s'immisçant au plus proche du corps et des sens du spectateur ; de la dureté d'une histoire fortement émotionnelle ; d'une interprétation extraordinaire des comédiens, saisis par une énergie bouleversante ; et enfin d'un langage poétique magnifique, réflexion sur l'art et son pouvoir de destruction ou de création furieuse.

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Si Mouawad utilise la peur de l'attentat pour le mettre en rapport avec le rôle de l'art aujourd'hui, Christoph Marthaler transforme l'angoisse de la crise et l'obsession économique en une curieuse symphonie funèbre et décalée. Sa mise en scène soignée, se composant d'une pièce centrale avec de multiples balcons, garages et bureaux accessibles, permet de montrer le dérèglement progressif de ses personnages, malgré l'allure convenable qu'ils présentent au premier abord. La pièce se vide peu à peu de ses meubles historiques, la présentation style vitrine de magasin du début se décompose au profit d'un isolement dans les petits garages. Aux dialogues répétitifs et usés des habitants ou aux bilans prononcés par un banquier rigide répondent les cantates désespérés ou désabusés. Riesenbutzbach est un spectacle particulier du fait de la place qu'il accorde à la musique et aux gestes qui créent cette musique, créant des tableaux animés où les personnages se mouvent selon une chorégraphie de la désillusion et de la perdition : ils n'ont plus d'esprit pratique, plus de saveur de vivre, seuls un corps et une voix mécaniques et enclins à la folie. Proche de la poésie de Tati et d'un cynisme doux face à la crise, le spectacle de Marthaler est étonnant, faisant par sa douceur une critique pertinente de notre société.

En revanche, le Casimir et Caroline (Horvarth) de Johans Simons et Paul Koek, après une première infernale dans la Cour d'Honneur, tant en raison de la déception du spectacle que du comportement de certains spectateurs (interruption d'un des comédiens en plein milieu de sa tirade par certains irrespectueux et pédants des rangées du fond), laisse un goût d'amertume et d'incompréhension. Seuls certains acteurs, à l'aise dans leurs interprétations, et le texte originel apportent du dynamisme à la mise en scène morne et peu évoluée. En plus d'être inutiles (échafaudages traversé de long en large par les comédiens, sans quelconque modification du décor), ils sont marqués par un esthétisme criard et kitsch qui aurait pu être le symbole de la consommation excessive mais qui ne devient qu'une toile de fond désagréable. Aucune gradation n'est perceptible dans la pièce, tant la mise en scène reste molle et étirée. Seuls les acteurs se mouvent sur scène, cavalent sur les échafaudages, redescendent, s'assoient, se penchent, observent, attendent... Quoi ? Un final incompréhensible et hideux, dont l'émotion se résulte à un soulagement intérieur face à la fin de ce spectacle plutôt ennuyeux.

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Outre les trois spectacles du In que j'ai pu découvrir cette année, le Off fut également au rendez-vous, avec des hauts et des bas. En vrac, je citerai comme palmarès la confrontation déchirante et audacieuse entre un père et son fils musulman dans Sans ailes et sans racines ; la grâce et le jeu du trio musical et dansant de Nuwa, spectacle contemporain de la troupe taïwanaise ; la poésie simple mais habile de Cailloux empreints de fraîcheur ; l'humour féroce et ravageur des belges d'Ubu à l'Elysée...

Tableau incomplet mais aperçu tout de même du festival vécu cette année. J'oublie tout de même un fait essentiel pour l'accompagnement de ces spectacles, à savoir les repas. En effet, festival signifie aussi rencontres culinaires dans de multiples restaurants aux saveurs fraîches et délicieuses. Je ne citerai qu'un endroit, petit mais accueillant, original et savoureux, dont le simple nom rappelle toutes les sensations douces et palpitantes du festival d'Avignon : L'Epice and Love.

 

A VENIR : critique de Ciels