12.08.2009

Année 2009

Films vus et quelque peu oubliés...

LE JOUR SE LEVE – Marcel Carné

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Considéré comme à l'origine du réalisme poétique français des années 1940, Le jour se lève de Marcel Carné annonce aussi les débuts de la collaboration du cinéaste avec Jacques Prévert, Alexandre Trauner, Jean Gabin ou Arletty. Mélange d'un quotidien réaliste et cru dans lequel François, un ouvrier quelconque, espère trouver une raison de vivre plus légitime que son travail harassant ; et de symboles poétiques, le film est en effet bien représentatif du mouvement. Il est surtout audacieux dans la mesure où il expérimente un principe original de flash-backs, mettant en parallèle le passé amoureux et léger de François (Jean Gabin) jusqu'à une situation désespérée dans le présent. Assassin en marge de la société, François s'est exilé en haut de son appartement, surplombant une foule dont il se distingue, voulant s'échapper d'une condition modeste d'ouvrier. A ce stade, Le jour se lève reflète de manière lucide voire pessimiste la hiérarchie sociale qui marque fortement la France des années 30-40, entre bourgeois maîtres de l'industrie et ouvriers vivant misérablement. Le film met également en avant les acteurs, leur livrant, grâce aux succulents dialogues de Prévert, des morceaux de bravoure, comme le dialogue entre François et Valentin, ou le choc gouaille du jeune cinéma et distinction issue du jeu théâtral (Jules Berry était issu des planches tandis que Gabin commençait seulement sa carrière au cinéma).

 

SLUMDOG MILLIONAR – Danny Boyle

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Au vu de l'enthousiasme général et malgré mes réticences, je m'engageais à découvrir Slumdog Millionar lors de ses derniers jours de programmation. Autant dire que ma méfiance était justifiée, le film ne m'ayant ni ennuyé ni surprise mais étant resté un profond agacement. De Slumdog Millionar, il faut retenir le principe des flash-backs, qui correspondent à chaque question posée au Qui veut gagner des millions ? indien, plutôt original et instaurant une certaine tension et curiosité. Le film regorge tout de même de péripéties diverses grâce à ce principe, qui rythme l'action et ouvre sur un nouveau souvenir. Cela reste cependant répétitif et mécanique, et la fin reste évidemment attendue. Danny Boyle aurait pu filmer une love story classique mais agréable, tout du moins visuellement, dans cette ambiance exotique de l'Inde. Au lieu de cela, il nous présente un montage saccadé, sans cesse à bout de souffle, calqué sur une musique tonitruante, afin de multiplier les effets numériques propres à un clip quelconque. Ainsi, les images sont criardes et l'action vite lassante car seules comptent la rapidité des mouvements, l'abondance des coupes et les recherches d'effets prétentieux inutiles. Le portrait de l'Inde subit cette même exagération tape-à-l'oeil, privilégiant le pathétisme face aux orphelins martyrisés et manipulés par tous ceux qu'ils rencontrent, ou le manichéisme face aux trafics et corruptions du pays, dont la dénonciation aurait mérité un traitement plus subtil. Seuls les acteurs (l'excellent Anil Kapoor en présentateur hypocrite) réussissent à donner un peu de charme et modestie à cet étalage pédant d'effets larmoyants.

 

FROST/NIXON – Ron Howard

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Frost/Nixon surprend, surtout au vu de la carrière éclectique de son réalisateur Ron Howard (la catastrophe Da Vinci Code). S'inspirant des entretiens exclusifs entre un présentateur édulcoré et excentrique de Californie et l'ancien Président des Etats-Unis, impliqué dans l'affaire du Watergate, le scénario est efficace, à la fois reconstitution fine et réaliste et caractère fictionnel tendu afin de fournir un face-à-face phénoménal entre deux hommes de pouvoir. Choc politique et médiatique, Frost/Nixon s'engage à fournir l'opposition entre un pouvoir longtemps utilisé, s'appuyant sur l'armée et l'espionnage, et un autre florissant, issu du développement croissant des médias et du support de l'audience. L'intrigue se découpe en deux temps majeurs, scandée de manière dynamique et rapide : préparation et confrontation. Si la première partie nous décrit les collaborateurs de Frost, ainsi que ce dernier, incarnés avec de belles nuances, et notamment toute l'angoisse qui traverse le groupe d'experts face à ce petit présentateur confiant et fêtard, la deuxième partie essouffle totalement toute l'énergie du départ. Mais cette lenteur et perte de vitesse perceptibles dans le rythme répétitif se justifie par l'inefficacité du présentateur face au monstre sachant esquiver avec tact. La fin des interviews est cependant la plus réussie, donnant un bel hommage au pouvoir de l'image, imprimant sa force inaltérable même à la télévision.

 

OSS 117 : RIO NE REPOND PLUS - Michel Hazanavicius

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Si le premier opus des aventures parodiées de notre James Bond français misait sur le côté factice et ridicule des personnages et des décors, et l'absurdité de gags visuels pleins de charme, OSS 117, Rio ne répond plus vaut plus le détour pour sa construction des dialogues, habiles et subtils, emplis d'un cynisme féroce. Le film délaisse le gag visuel pour mieux exceller dans le dialogue, multipliant les références et sous-entendus ironiques qui ne prennent leur ampleur que dans la bouche hilare et imbécile d'un Jean Dujardin au mieux de sa forme. Plus d'audace aussi, dans ce nouvel opus de l'agent, dans la forme (split-screen multiplié à l'infini, multiples références cinématographiques, à Hitchcock ou Lubitsch) ou le propos (l'homosexualité refoulée d'Hubert). Cependant, si la réalisation et le scénario s'avèrent amplement plus construits et fin, et l'interprétation de Jean Dujardin nettement plus jouissive que précédemment, les rôles secondaires ont perdu de ce croustillant qui marquait les protagonistes du Caire : les méchants nazis semblent plus conventionnels ; la poupée qui accompagne OSS reste d'une mollesse insoutenable ; le patron, joué par Pierre Bellemare, est peu amusant... Aucun ne parvient à soutenir le niveau d'autodérision fine et travaillée de l'acteur principal, ce qui fait malheureusement du film un moment d'anthologie inégal.

 

JUDEX – Georges Franju

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Le film de Georges Franju, toujours issu de la merveilleuse médiathèque de Nancy, se distingue par son ambiance et son goût de l'intrigue et son ambiance ludique. Inspiré par le film de Louis Feuillade, Judex est un justicier mystérieux qui effectue sa vengeance avec l'allure d'un prestidigitateur. Ainsi, toute l'essence du film réside dans une série de combines, machineries futuristes, déguisements divers, personnages typés (la voleuse « vamp », la trapéziste courageuse, le justicier masqué, le détective peu futé...) et nombreux tours de passe-passe font le charme de Judex, notamment grâce à son atmosphère particulière, teintée de mystère et de sobriété et le choix d'acteurs aux visages prononcés. Cependant, si le film fonctionne durant la première heure grâce à ces éléments, stylisant par exemple une scène de bal masqué virant au drame dans un plan-séquence majestueux, le scénario peu crédible et tournant au romantisme le plus banal s'essouffle, concluant le film de manière prévisible et brisant le charme qui se dégageait de ce justicier sensé être impitoyable. Or, le personnage autour duquel s'entretient le mystère devient progressivement moins étoffé, complexe, ce qui fait du film une œuvre légère, amusante mais peu marquante.

 

TELLEMENT PROCHES ! - Eric Toledano et Olivier Nakache

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Difficile de donner une critique juste sur ce film, étant donné qu'il fut la séance tranquille de l'après-bac de mathématiques. Du point de vue cinématographique, Tellement proches ! vaut peu le détour, s'accompagnant d'une réalisation classique, de performances convenables et surtout d'une situation typiquement parisienne (appartements aux grandes baies vitrées, quartiers commerciaux...), et d'un dénouement beaucoup trop sentimental et inutile. Du côté du divertissement, le film d'Olivier Nakache et Eric Toledano donne dans l'énergie et l'excentricité des personnages, qui ne manquent pas de charme. Certes, l'humour est parfois lourd, se rapprochant souvent du caricatural grossier mais étant sauvé de justesse par la complicité des acteurs et la rapidité du rythme. Les situations familiales, toutes au bord de la crise de nerfs, apportent une sorte d'hystérie joyeuse et amusante, portée par des acteurs comme Vincent Elbaz, fantaisiste et dynamique, Isabelle Carré pleine de frustrations, François-Xavier Demaison hilarant d'imbécilité, Omar Sy et Joséphine de Meaux en couple infernal, et surtout Audrey Dana (bien loin de sa retenue dans Welcome) excellente en cette femme insupportable de perfection. Dommage que les réalisateurs aient préféré des réconciliations finales mièvres et convenues à cette hystérie collective qui faisait la force du dîner familial du début.

 

DERNIER DOMICILE CONNU – José Giovanni

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Le film de José Giovanni tire sa force de deux directions, deux thèmes et deux figures qui s'opposent et composent le film. Lino Ventura, toujours aussi impressionnant, y incarne un policier en perte de vitesse malgré ses qualités de limier, se retrouvant à exécuter les plus basses besognes après avoir amendé le fils d'un célèbre avocat pour excès de vitesse. Dernier Domicile connu est tout d'abord le portrait de cet homme sur sa fin, ayant tout perdu, mais s'accrochant à la dernière enquête qu'il doit mener avec une jeune débutante naïve (Marlène Jobert). Le début, par courtes séquences rapides démontrant l'ascension, puis la chute de cet inspecteur, pose une question fondamentale sur le milieu policier, à savoir la brutalité qu'ils usent face aux criminels. En effet, le film a peu vieilli sur ce point, remettant en cause l'usage des poings, des armes et de l'agressivité des policiers, question pertinente pour notre époque. Malheureusement, le film délaisse ce thème au profit de l'enquête palpitante, à la recherche d'un homme en cavale dans les rues de Paris, hommage au travail harassant d'inspecteurs : coups de téléphone, fouilles dans les registres d'immeubles, entretiens divers... Le contraste se joue entre Ventura bourru et Jobert vive, entre deux figures confrontés au désespoir et à la violence, mais aussi au temps. Passage d'une enfance couvée par son père à la dureté d'une vie professionnelle pour la jeune fille et vieillissement tardif du policier désabusé. Car les films de José Giovanni se finissent toujours par un désespoir amer face à la société brutale des hommes.

16.07.2009

Brokeback Mountain

Ce qu'il reste de cette vallée

BROKEBACK MOUNTAIN – Ang Lee

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J'appartenais depuis trop longtemps au clan des ignorants du succès de Brokeback Mountain, histoire d'amour qui remit sur le devant de la scène hollywoodienne le thème de l'homosexualité en 2006, tout en propulsant les carrières de nombreux acteurs, tels Jake Gilenhaal, le regretté Heath Ledger, Anne Hathaway ou Michelle Williams. Même si je n'avais toujours pas découvert le film (merci à Fanny qui m'en a offert l'occasion), le souvenir de la nouvelle écrite par Annie Proulx me restait comme une histoire intense et déchirante, par son style sec et cru. Brokeback Mountain est ainsi en premier lieu une adaptation tout de même très fidèle et conventionnelle à la nouvelle de base, Ang Lee ayant pris soin de fournir de nombreuses scènes détaillant le quotidien et le passé des deux hommes (notamment leurs relations avec leurs familles et belles-familles), mais gardant une progression dramatique similaire, gardant intacts certains dialogues.

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L'histoire reste proche de l'œuvre originelle, d'une grande fidélité à l'ambiance et au caractère des personnages, retranscrits avec efficacité et sûrement plus de romantisme pour les besoins de l'écran. Le succès de BM s'explique peut-être par ce côté mélodramatique qui baigne une histoire d'amour impossible. Le thème de la fatalité est en effet fortement présent, scandant les moments de bonheur (retrouvailles toujours brèves) et la suspicion alentour qui s'intensifie, rendant les rapports entre les couples de plus en plus tendus, menant à la nouvelle finale dramatique. Le film se déroule en deux parties distinctes : une union qui s'installe peu à peu, s'intensifie au cours d'une très belle scène en plan-séquence pour finalement se perdre, se diluer irrémédiablement dans l'espace présent, face aux convenances (mariages, enfants, travail...). Un pic d'émotion brutale divise le film, le marquant par son caractère non renouvelable et presque irréel . Enfin, la dénonciation de l'homophobie, parce qu'elle est très subtile, passe par la douleur muette, les non-dits, les rumeurs ou les souvenirs d'enfance, car seule compte la beauté, certes académique mais efficace, d'une histoire d'amour.

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Brokeback Mountain, endroit unique, irréel, « hors du temps » selon Ang Lee, devient rapidement inaccessible. Le film se base sur l'opposition entre ce lieu symbolique et l'urbanisme en construction du reste des États-Unis. D'un moment emblématique d'une sorte de jeunesse dorée, les deux hommes plongent dans leur quotidien lassant et répétitif produit par les exigences du ménage. Ce même type d'opposition se retrouve avec la brutalité, la frénésie presque animales et rapides des scènes d'amour, et l'attente morne des deux hommes dans la deuxième partie. Un ralentissement du rythme est perceptible, sans toutefois parler de longueurs, nécessaire pour montrer le désespoir, puis la lassitude jusqu'à la note d'espoir finale.

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Les deux personnages sont sans cesse en attente l'un de l'autre, prenant peu ou pas d'initiative. Cette même frustration, ce manque se ressentent de manière différente chez l'un ou l'autre. Le choc est évident entre le blond silencieux et renfermé, et le brun provocateur et extraverti. Mais les deux protagonistes principaux restent nuancés. Ennis, qui est pourtant le plus bouleversé au début par la séparation, va finalement surmonter la disparition de Jack qui, lui, tombe dans la déprime la plus totale, malgré qu'il entretienne encore d'excellents rapports dans son couple. De plus, l'entourage alentour est extrêmement bien retranscrit, laissant planer le doute sur la révélation du couple et la possible méfiance des deux femmes ou des parents. A la polémique, le film, tout comme la nouvelle, préfère l'intimité, les silences, les hésitations ou les regards en coin, instaurant la distance ou une tension subtile. Car Brokeback Mountain est avant tout un film contemplatif porté par une première partie forte en émotion.

bmvallé.jpgCelle-ci se distingue par un très beau rythme distillé par les allers-retours de Jake ou Ennis d'un campement à un autre. Cette sorte de mouvement au balancement de plus en plus saccadé rythme une proximité qui s'installe, alternant avec la captation des paysages de la vallée de Brokeback Mountain, où s'agitent les troupeaux de moutons, les loups et ours menaçants (ce qui fait peut-être écho au côté bestial de la première et unique scène d'amour homosexuelle dans le film). Les plans longs et fixes marquent la solitude et le calme, et surtout impose un lieu immense, ayant un effet d'écrasement sur les hommes, ce qui le rend d'autant plus mythique. La profondeur de la vallée permet un beau jeu sur la distance entre les personnages dans les différents plans, symbolisant leurs rapprochements successifs, ce qui a rapport aux codes du western (même action du paysage comme dans La prisonnière du désert de John Ford). Ce début est probablement le plus fort car il retranscrit cette émotion silencieuse et âpre qui perd peu à peu de son intensité, aboutissant cependant à une certaine tendresse et complicité entre les personnages mais aussi à une certaine tension (la relation violente et hystérique entre Ennis et sa femme, la confrontation entre Ennis et les parents de Jack...).

bmconvences.jpgEnfin, le film porte aussi un regard, ce qui fait sa véritable efficacité, sur le couple, qu'il soit homo ou hétérosexuel. Trop souvent, de nombreux films actuels utilisent le thème de l'homosexualité pour mettre en avant une sorte de complaisance, tombant dans la facilité (l'histoire absurde de deux lycéens dans La belle personne, par exemple). Mais, dans Brokeback mountain, les rapports des trois couples sont mis sur un pied d'égalité, évoluant, donnant une part d'intimité sincère. La tension progressive entre Ennis et Alma montre la négligence de la femme par son mari et le mépris qui éclot des questions matérielles et familiales, qui remplacent peu à peu l'amour. A l'inverse, le couple de Jake et Lureen, à la base plutôt une amourette peu sérieuse, amène à une bmcoupl2.jpgforte complicité, comme en témoigne la scène excellente du téléviseur à Noël. Complicité qui s'amène aussi dans le couple Jack/Ennis, où chacun confie ses problèmes mais, une fois de plus, l'amour est entravé par les tracas matériels, par le fossé entre l'aisance de la vie de Jack et celle misérable d'Ennis. Cette efficacité de la description de couple est également dû aux formidables interprétations, Michelle Williams à fleur de peau, Anne Hathaway bien plus charmante que dans Le diable s'habille en Prada, et évidemment les deux stars masculines. Jake Gilenhaal à l'aise dans son rôle de brun séducteur et plein d'espoir, naïf et rêveur ; Heath Ledger incroyable en Ennis buté et sombre, adoptant un accent et une démarche qui traduisent toute sa rudesse, sa douleur intérieure. Seul bémol au film : les personnages sont extrêmement mal vieillis, et l'argument des vingt années de relation y devient peu crédible.

Film à la fois pur et âpre, par la sincérité de l'histoire d'amour et les difficultés du quotidien, Brokeback Mountain est porté par d'exceptionnels acteurs et une belle réalisation, ce qui justifie son succès.

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30.06.2009

The host

Un monstre et des calamars en boîte

THE HOST – Bong Joon-Ho

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Après le génial Memories of murder, portrait d'une Corée rurale impuissante face à la violence d'un assassin de jeunes femmes, le réalisateur coréen Bong Joon-ho, dont le nouveau long-métrage, Mother, vient de passer à Un certain regard, s'était intéressé à une histoire d'un tout autre genre, puisqu'il livre avec The Host un film de monstre étonnant.

Un monstre, sorte de calamar géant aux allures d'alien né de plusieurs produits chimiques verssés dans la rivière Yan, terrorise la population coréenne. Le film part de ce scénario classique, utilisant les codes du genre pour livrer également un regard personnel sur la situation dramatique et notamment la réaction du pays et de ses habitants. En apparence, tout comme Memories of murder, enquête criminelle haletante, The Host est ainsi un film de monstre aux multiples rebondissements, menant ses personnages du désarroi à l'assaut pour aboutir sur une scène finale, c'est à dire l'extermination du monstre. Mais même s'il reste traditionnel, le scénario reste bien maîtrisé et surprenant, cherchant toujours à explorer au maximum la situation, notamment le travail sur les égouts, profondeurs infinies qui obscurcissent encore l'espoir de retrouver la jeune fille. Cependant, Bong Joon-ho utilise cette histoire pour mieux dépeindre en toile de fond l'impuissance des autorités coréennes, le désarroi du pays et apporter sa touche d'humour personnel et décalé, tout comme il l'avait fait pour le fait divers des meurtres en zone rurale.

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L'utilisation de personnages dérangés, sortes de marginaux naïfs et attachants, qui permettent tout le croustillant du film. C'est le destin, la lutte impossible d'une famille haute en couleurs et singulièrement en manque de lucidité qui intéresse le cinéaste, tout comme les hostsong.jpgrecherches vaines des deux policiers de Memories of murder. Song Kang-ho, merveilleux acteur coréen, aussi à l'aise en truand cinglé (Le bon, la brute et le cinglé de Kim Jee-woon), qu'en doux garagiste (Secret Sunshine de Lee Chang-Dong) ou qu'en commissaire bourru et terre-à-terre (MofM) incarne le personnage principal avec toujours autant d'énergie et efficacité. Mais les autres interprètes amènent également du charme à la famille, de nombreux étant déjà présents dans le film précédent, comme le suspect qui incarne ici le frère (Park Hae-il). Si le film s'attache à décrire leurs péripéties et leurs malheurs, il fait cependant preuve au départ d'une certaine moquerie, surtout vis à vis de l'oisiveté de Gang-du, sorte de père immature qui va révéler sa ténacité, tout comme le commissaire Doo-man, peu intelligent au début qui va finalement être le plus lucide sur le final. Les personnages des films de Bong Joon-ho se révèlent toujours face à l'atrocité, démunis autant physiquement que moralement.

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Outre la famille déjantée, qui se révèle paradoxalement la plus courageuse, la Corée se voit également critiquée, à travers sa panique et paranoïa d'un virus inexistant. L'humour noir et cynique touche surtout les autorités, accrochées aux analyses des grandes puissances comme les Etats-Unis, et les équipes de désintoxications, surgissant maladroitement en plein rites funéraires publics. Évidemment, The Host est un film hautement plus impressionnant au niveau de l'échelle que le huis-clos rural et glauque de Memories of murder, multipliant les exemples de débarquements, arrestations et manifestations. De plus, les scènes d'action, agrémentées d'effets spéciaux efficaces, sont nombreuses et haletantes. Cependant, on peut reconnaître dans cet artifice le style de Bong Joon-ho : le goût pour les ralentis dramatiques, l'importance du regard, souvent presque caméra, la manière de filmer vertigineuse et un suspense maîtrisé grâce au travail sur les lieux et l'espace. Dans Memories of murder, l'assassin se cachait parmi des champs de blés boueux et denses tandis que le monstre tapisse les passerelles du pont ou les cavités des égouts. Le film joue en permanence sur l'obscur, le caché dans l'ombre, mais aussi la distance. La première apparition du monstre s'effectue de loin, insistant le doute sur sa forme, ou par la perception du son, amplifiant l'effet d'effroi.

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Le symbole du monstre se retrouve certes dans cette créature repoussante, visqueuse et barbare, mais il touche également les autorités, autant monstrueuses dans le traitement des « contaminés ». Si l'alien est traitée de manière inquiétante et horrifique, telle la scène violente lors de sa première apparition au bord du lac, toute la partie chirurgicale et toute l'agressivité policière sont dépeints avec un humour noir et une ironie hautement plus alarmants. L'exagération quant à la force du monstre (les ossements... et les multiples allusions aux calamars dégustés par Gang-du) permet d'établir de la distance vis à vis de son caractère artificiel pour dénoncer autant la folie des équipes médicales qui torturent, avec autant d'absurdité, le personnage principal. The Host s'avère particulier du fait de ce balancement entre le conte horrifique et captivant et l'humour grinçant qui met à distance. Même condensé qui se retrouvait dans Memories of murder, avec des scènes de meurtres crues et violentes et le quotidien morne de policiers stupides et incompétents.

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The Host, divertissement à la fois traditionnel et original, permet de confirmer les thèmes et le style d'un réalisateur coréen qui prend ici plus d'aisance et assurance sur un projet conséquent.

 

25.06.2009

Coraline

Buttons and buttons...

CORALINE – Henry Selick

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Après The nightmare before Christmas, injustement  trop souvent attribué à Tim Burton, Henry Selick adapte un roman inquiétant et dérivé d'Alice au pays des Merveilles, écrit par Neil Gaman. Je ne gardais de ce dernier que des souvenirs effrayants et une richesse dans les péripéties et personnages. C'est pourquoi j'allai, comme tout lecteur méfiant des adaptations du texte à l'écran, plutôt perplexe, découvrir Coraline, qui faisait la une d'un Positif enthousiaste.

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Dès les premières images (un générique intriguant, où des mains-ciseaux d'acier – qui ne sont pas sans rappeler un autre film de Tim Burton - s'agitent d'un mouvement vif pour coudre une poupée, élément essentiel du film), le graphisme détonnant et l'animation méticuleuse nous happent dans un univers incroyable, un rythme maitrisé et un naturel agréable. L'une des principales qualités de Coraline est sa vivacité, sa capacité à enchaîner les découvertes sans nous lasser, les tours de magie, les « petits trucs » qui animent sans cesse l'écran, attirent l'œil et provoque l'amusement. Précision des détails en tous genres, clins d'œil permanents et cohérence vis à vis des nombreux thèmes rappellent les expériences de Jack sur Noël. Mais ici, il s'agit de couture, de souris ou de nature fantastique.

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S'appuyant sur une unité de lieu (l'étrange demeure au nom féerique où ont emménagé Coraline et ses parents), le film explore toutes les ressources architecturales et géographiques du lieu, changements qui prennent peu à peu des proportions terrifiantes. Au fur et à mesure que Coraline découvre le double de son quotidien de l'autre côté de cette porte, l'endroit se dégrade, dévoile sa véritable personnalité, à l'image de la sorcière : jardin florissant et lumineux qui se décompose, murs qui se décrépitent, parquet qui se déforme, et enfin limites de l'espace qui deviennent abstraites. La richesse qui dégouline des premières impressions, comme le jardin du père, véritable constellation corafxparts.jpgde plantes lumineuses, se dégrade progressivement. L'attirail coloré et ravissant du départ devient affreux et âpre, mais un esthétisme gothique règne. Cependant, chaque personnage se voit assimiler un univers personnel définissant sa personnalité truculente. A chacun correspond un reflet a priori plus prometteur, répondant aux attentes d'une fillette frustrée par la réalité. Coraline représente l'imagination fertile d'une enfant par la projection de son imagination débordante sur le quotidien.

Mais le film (et le roman) trouvent leur intérêt dans le portrait effectué des parents et de leur relation vis à vis coraparts.jpgdes enfants. Le cauchemar dans lequel se réfugie naïvement la jeune fille curieuse est une preuve de sa déception de ses parents, bloqués devant leur ordinateur et ne lui montrant aucune marque d'affection, du moins en apparence. Mais bien vite, le paradis artificiel devient enfer, ramenant à la réalité, démontrant les faux parents sous un autre jour et ressoudant l'enfant et ses parents. Mais l'imagination n'en est pas moins condamnée, Coraline trouvant de quoi enchanter le morne quotidien qu'elle évitait, pour finalement l'accepter. En quelque sorte, le film raconte un apprentissage, le passage d'un état de rêve lorsque l'on est enfant à une découverte de la vie pré-adolescente.

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Cependant, si le livre de Neil Gaiman était marqué par une atmosphère sombre et inquiétante, par son style oppressant, Henry Selick opte pour un graphisme plutôt coloré et fantaisiste, fourmillant de détails et de minimes explosions visuelles et sonores, composant de véritables fresques vivantes et réjouissantes. Le jardin du père est par exemple le plus merveilleux, tout comme le spectacle mirobolant des souris ou celui déglingué et osé des deux vieilles voisines. Le goût pour les chansons se retrouve même avec les deux chouettes et le personnage étonnant du père. Cependant, le caractère horrifique de la sorcière est tout à fait respecté, s'imposant dès le départ avec le coravieill.jpggénérique intriguant, montrant des mains de fer aux cliquetis effrayants. Ce générique impose le ton et décrit toute l'ambiance du film : le goût pour les détails, le thème de la poupée, représentant à la fois la recherche d'un reflet idéal du quotidien de Coraline mais surtout sa manipulation (ce qui rejoint de nombreux contes populaires comme Hansel et Gretel), les objets mécaniques et articulés, l'importance d'une musique virevoltante et d'une animation rapide et fluide. Henry Selick a su, tout en restant attaché aux intentions de l'écrivain et à son histoire, explorer les possibilités de la 3D, saisissant l'intérêt de son utilisation dans un univers explosif et décalé, aux personnages fantastiques.

19.06.2009

truman capote

Affres d'un écrivain

TRUMAN CAPOTE – Bennett Miller

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Le célèbre roman-réalité In cold blood, écrit par Truman Capote à la fin des années 1950, fut le fruit d'un long travail de recherche dans le Kansas et sur les lieux du drame. L'investigation scrupuleuse de l'écrivain sur les lieux du crime est similaire à celle mise en oeuvre par les scénaristes du film (notamment le journaliste Gerald Clark, à l'origine de la biographie), mais aussi par l'acteur Philip Seymour Hoffman, sidérant dans sa composition. Le premier atout de Truman Capote est l'interprétation délicate et impressionnante de l'acteur américain, récompensé à sa juste valeur par un Golden Globes et un Oscar.

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Le film se divise en deux temps, voire trois, à l'image du travail d'écriture effectué. Recherche/ composition/publication ou enquête/jugement/condamnation divisent le film. En effet, Truman Capote possède deux intrigues mises en parallèle et étroitement liées par la présence de l'écrivain qui s'immisce peu à peu dans l'enquête menée, dans l'affaire judiciaire surtout, prenant la défense d'un des meurtriers, pour devenir progressivement indépendant du personnage de Smith et des aléas de la justice. La dernière partie joue ainsi sur un suspense surprenant car décisif pour les deux hommes en appel, mais surtout pour la fin du roman de Capote. A la dimension horrifiante du crime et de la peine de mort prononcée s'oppose les angoisses carriéristes de l'écrivain. Le film démontre avec brio cette dimension du profit personnel tiré par Truman Capote dans cette affaire, sans chercher à le condamner, donnant plutôt une réflexion sur la genèse d'une œuvre et son rapport à la réalité, sur le conflit intérieur de l'écrivain vis à vis de sa manipulation des faits et des personnes impliquées. Il semble accepter avec amertume cet égoïsme d'artiste, allant même jusqu'à faire céder Perry Smith pour obtenir le témoignage du crime pour conclure son roman. L'éditeur a également une place dans cette manipulation. Mais, au final, ce sera l'humain qui l'emportera, dans une scène mémorable à qui Philip Seymour Hoffman confère une forte émotion.

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Centrée sur ce personnage, une grande partie de la qualité du film provient de la performance exceptionnelle de l'acteur américain, et l'étude approfondi de cette figure de l'écrivain solitaire et atypique qui continue encore de fasciner les lecteurs et le monde de la littérature américaine. Tout d'abord, Truman Capote était un homme au physique particulier, tout replié derrière ses lunettes et sa rondeur, et au langage extrêmement singulier. Philip Seymour Hoffman offre son physique similaire, se détachant de la souplesse de ses autres rôles (le frère de 7h48 ce samedi-là) et réussissant à retranscrire le malaise et le repli intérieur de ce personnage. Mais le plus surprenant est son travail sur la voix, donnant un accent suranné et désagréable, ce qui procure une certaine surprise et peut-être distance vis à vis du personnage. Le coup de brio du film est de décrire cette personnalité atypique, renfermée et étrange, parfois insupportable (les scènes de pédanterie lors des soirées à Los Angeles), marquant la distance mais gardant un certain naturel et une pudeur extrême, beaucoup aidé par l'interprétation toute en finesse de l'acteur mais aussi le travail sur la photographie.

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Cette extrême pudeur touche aussi les prises de position de l'écrivain. Sa contradiction intérieure face à la perspective d'une carrière fructueuse qui doit résulter de la mort de deux hommes, dont l'un attirant, n'est nullement condamnée ou soulignée de manière grossière. Légères pressions des amis ou de l'éditeur, silences et regards appuyées face aux condamnés trompés suffisent à dépeindre le trouble de Truman Capote. De même, son mode de vie, entre mutisme et jeu prétentieux, fascine plus et donne un portrait peu mélioratif du domaine de la littérature, n'existant que par galas, lectures publics et jugements de la presse. Truman Capote exprime lui-même que son expérience de recherche et témoignages a changé sa vision. En effet, un fort contraste se marque entre des soirées clinquantes, toutes semblables les unes aux autres, et le calme inquiétant de la campagne vide du Kanzas. La retenue du film touche enfin l'intimité de l'écrivain, notamment son homosexualité, uniquement suggérée de manière très douce (nous sommes loin d'obtenir des films aussi francs sur ce thème comme Harvey Milk de Gus Van Sant). Les deux proches de Truman Capote sont aussi interprétés merveilleusement par Bruce Greenwood, soutien silencieux, et surtout Catherine Keener, toujours aussi parfaite et trop rare à l'écran.

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Le film est baigné dans une atmosphère glacée, se déroulant durant l'automne, hiver, enveloppé par une photographie aux couleurs froides et aux lumières faibles, à l'image du titre du roman de Capote. Le film reste assez classique, racontant la progression du livre et du procès de manière équilibrée et sans grande audace, voulant garder l'ensemble dans une simplicité toute pudique. Seule la séquence de l'exécution marque l'esprit, autant par l'utilisation d'un montage saccadé, qui brise le rythme, retranscrivant la panique du jeune Smith.

Truman Capote se distingue par l'extraordinaire portrait qu'il dresse de cet écrivain si fascinant, tout en douceur et finesse, servi par une interprétation de brio de Philip Seymour Hoffman.

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