16.07.2009

Brokeback Mountain

Ce qu'il reste de cette vallée

BROKEBACK MOUNTAIN – Ang Lee

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J'appartenais depuis trop longtemps au clan des ignorants du succès de Brokeback Mountain, histoire d'amour qui remit sur le devant de la scène hollywoodienne le thème de l'homosexualité en 2006, tout en propulsant les carrières de nombreux acteurs, tels Jake Gilenhaal, le regretté Heath Ledger, Anne Hathaway ou Michelle Williams. Même si je n'avais toujours pas découvert le film (merci à Fanny qui m'en a offert l'occasion), le souvenir de la nouvelle écrite par Annie Proulx me restait comme une histoire intense et déchirante, par son style sec et cru. Brokeback Mountain est ainsi en premier lieu une adaptation tout de même très fidèle et conventionnelle à la nouvelle de base, Ang Lee ayant pris soin de fournir de nombreuses scènes détaillant le quotidien et le passé des deux hommes (notamment leurs relations avec leurs familles et belles-familles), mais gardant une progression dramatique similaire, gardant intacts certains dialogues.

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L'histoire reste proche de l'œuvre originelle, d'une grande fidélité à l'ambiance et au caractère des personnages, retranscrits avec efficacité et sûrement plus de romantisme pour les besoins de l'écran. Le succès de BM s'explique peut-être par ce côté mélodramatique qui baigne une histoire d'amour impossible. Le thème de la fatalité est en effet fortement présent, scandant les moments de bonheur (retrouvailles toujours brèves) et la suspicion alentour qui s'intensifie, rendant les rapports entre les couples de plus en plus tendus, menant à la nouvelle finale dramatique. Le film se déroule en deux parties distinctes : une union qui s'installe peu à peu, s'intensifie au cours d'une très belle scène en plan-séquence pour finalement se perdre, se diluer irrémédiablement dans l'espace présent, face aux convenances (mariages, enfants, travail...). Un pic d'émotion brutale divise le film, le marquant par son caractère non renouvelable et presque irréel . Enfin, la dénonciation de l'homophobie, parce qu'elle est très subtile, passe par la douleur muette, les non-dits, les rumeurs ou les souvenirs d'enfance, car seule compte la beauté, certes académique mais efficace, d'une histoire d'amour.

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Brokeback Mountain, endroit unique, irréel, « hors du temps » selon Ang Lee, devient rapidement inaccessible. Le film se base sur l'opposition entre ce lieu symbolique et l'urbanisme en construction du reste des États-Unis. D'un moment emblématique d'une sorte de jeunesse dorée, les deux hommes plongent dans leur quotidien lassant et répétitif produit par les exigences du ménage. Ce même type d'opposition se retrouve avec la brutalité, la frénésie presque animales et rapides des scènes d'amour, et l'attente morne des deux hommes dans la deuxième partie. Un ralentissement du rythme est perceptible, sans toutefois parler de longueurs, nécessaire pour montrer le désespoir, puis la lassitude jusqu'à la note d'espoir finale.

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Les deux personnages sont sans cesse en attente l'un de l'autre, prenant peu ou pas d'initiative. Cette même frustration, ce manque se ressentent de manière différente chez l'un ou l'autre. Le choc est évident entre le blond silencieux et renfermé, et le brun provocateur et extraverti. Mais les deux protagonistes principaux restent nuancés. Ennis, qui est pourtant le plus bouleversé au début par la séparation, va finalement surmonter la disparition de Jack qui, lui, tombe dans la déprime la plus totale, malgré qu'il entretienne encore d'excellents rapports dans son couple. De plus, l'entourage alentour est extrêmement bien retranscrit, laissant planer le doute sur la révélation du couple et la possible méfiance des deux femmes ou des parents. A la polémique, le film, tout comme la nouvelle, préfère l'intimité, les silences, les hésitations ou les regards en coin, instaurant la distance ou une tension subtile. Car Brokeback Mountain est avant tout un film contemplatif porté par une première partie forte en émotion.

bmvallé.jpgCelle-ci se distingue par un très beau rythme distillé par les allers-retours de Jake ou Ennis d'un campement à un autre. Cette sorte de mouvement au balancement de plus en plus saccadé rythme une proximité qui s'installe, alternant avec la captation des paysages de la vallée de Brokeback Mountain, où s'agitent les troupeaux de moutons, les loups et ours menaçants (ce qui fait peut-être écho au côté bestial de la première et unique scène d'amour homosexuelle dans le film). Les plans longs et fixes marquent la solitude et le calme, et surtout impose un lieu immense, ayant un effet d'écrasement sur les hommes, ce qui le rend d'autant plus mythique. La profondeur de la vallée permet un beau jeu sur la distance entre les personnages dans les différents plans, symbolisant leurs rapprochements successifs, ce qui a rapport aux codes du western (même action du paysage comme dans La prisonnière du désert de John Ford). Ce début est probablement le plus fort car il retranscrit cette émotion silencieuse et âpre qui perd peu à peu de son intensité, aboutissant cependant à une certaine tendresse et complicité entre les personnages mais aussi à une certaine tension (la relation violente et hystérique entre Ennis et sa femme, la confrontation entre Ennis et les parents de Jack...).

bmconvences.jpgEnfin, le film porte aussi un regard, ce qui fait sa véritable efficacité, sur le couple, qu'il soit homo ou hétérosexuel. Trop souvent, de nombreux films actuels utilisent le thème de l'homosexualité pour mettre en avant une sorte de complaisance, tombant dans la facilité (l'histoire absurde de deux lycéens dans La belle personne, par exemple). Mais, dans Brokeback mountain, les rapports des trois couples sont mis sur un pied d'égalité, évoluant, donnant une part d'intimité sincère. La tension progressive entre Ennis et Alma montre la négligence de la femme par son mari et le mépris qui éclot des questions matérielles et familiales, qui remplacent peu à peu l'amour. A l'inverse, le couple de Jake et Lureen, à la base plutôt une amourette peu sérieuse, amène à une bmcoupl2.jpgforte complicité, comme en témoigne la scène excellente du téléviseur à Noël. Complicité qui s'amène aussi dans le couple Jack/Ennis, où chacun confie ses problèmes mais, une fois de plus, l'amour est entravé par les tracas matériels, par le fossé entre l'aisance de la vie de Jack et celle misérable d'Ennis. Cette efficacité de la description de couple est également dû aux formidables interprétations, Michelle Williams à fleur de peau, Anne Hathaway bien plus charmante que dans Le diable s'habille en Prada, et évidemment les deux stars masculines. Jake Gilenhaal à l'aise dans son rôle de brun séducteur et plein d'espoir, naïf et rêveur ; Heath Ledger incroyable en Ennis buté et sombre, adoptant un accent et une démarche qui traduisent toute sa rudesse, sa douleur intérieure. Seul bémol au film : les personnages sont extrêmement mal vieillis, et l'argument des vingt années de relation y devient peu crédible.

Film à la fois pur et âpre, par la sincérité de l'histoire d'amour et les difficultés du quotidien, Brokeback Mountain est porté par d'exceptionnels acteurs et une belle réalisation, ce qui justifie son succès.

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30.06.2009

The host

Un monstre et des calamars en boîte

THE HOST – Bong Joon-Ho

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Après le génial Memories of murder, portrait d'une Corée rurale impuissante face à la violence d'un assassin de jeunes femmes, le réalisateur coréen Bong Joon-ho, dont le nouveau long-métrage, Mother, vient de passer à Un certain regard, s'était intéressé à une histoire d'un tout autre genre, puisqu'il livre avec The Host un film de monstre étonnant.

Un monstre, sorte de calamar géant aux allures d'alien né de plusieurs produits chimiques verssés dans la rivière Yan, terrorise la population coréenne. Le film part de ce scénario classique, utilisant les codes du genre pour livrer également un regard personnel sur la situation dramatique et notamment la réaction du pays et de ses habitants. En apparence, tout comme Memories of murder, enquête criminelle haletante, The Host est ainsi un film de monstre aux multiples rebondissements, menant ses personnages du désarroi à l'assaut pour aboutir sur une scène finale, c'est à dire l'extermination du monstre. Mais même s'il reste traditionnel, le scénario reste bien maîtrisé et surprenant, cherchant toujours à explorer au maximum la situation, notamment le travail sur les égouts, profondeurs infinies qui obscurcissent encore l'espoir de retrouver la jeune fille. Cependant, Bong Joon-ho utilise cette histoire pour mieux dépeindre en toile de fond l'impuissance des autorités coréennes, le désarroi du pays et apporter sa touche d'humour personnel et décalé, tout comme il l'avait fait pour le fait divers des meurtres en zone rurale.

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L'utilisation de personnages dérangés, sortes de marginaux naïfs et attachants, qui permettent tout le croustillant du film. C'est le destin, la lutte impossible d'une famille haute en couleurs et singulièrement en manque de lucidité qui intéresse le cinéaste, tout comme les hostsong.jpgrecherches vaines des deux policiers de Memories of murder. Song Kang-ho, merveilleux acteur coréen, aussi à l'aise en truand cinglé (Le bon, la brute et le cinglé de Kim Jee-woon), qu'en doux garagiste (Secret Sunshine de Lee Chang-Dong) ou qu'en commissaire bourru et terre-à-terre (MofM) incarne le personnage principal avec toujours autant d'énergie et efficacité. Mais les autres interprètes amènent également du charme à la famille, de nombreux étant déjà présents dans le film précédent, comme le suspect qui incarne ici le frère (Park Hae-il). Si le film s'attache à décrire leurs péripéties et leurs malheurs, il fait cependant preuve au départ d'une certaine moquerie, surtout vis à vis de l'oisiveté de Gang-du, sorte de père immature qui va révéler sa ténacité, tout comme le commissaire Doo-man, peu intelligent au début qui va finalement être le plus lucide sur le final. Les personnages des films de Bong Joon-ho se révèlent toujours face à l'atrocité, démunis autant physiquement que moralement.

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Outre la famille déjantée, qui se révèle paradoxalement la plus courageuse, la Corée se voit également critiquée, à travers sa panique et paranoïa d'un virus inexistant. L'humour noir et cynique touche surtout les autorités, accrochées aux analyses des grandes puissances comme les Etats-Unis, et les équipes de désintoxications, surgissant maladroitement en plein rites funéraires publics. Évidemment, The Host est un film hautement plus impressionnant au niveau de l'échelle que le huis-clos rural et glauque de Memories of murder, multipliant les exemples de débarquements, arrestations et manifestations. De plus, les scènes d'action, agrémentées d'effets spéciaux efficaces, sont nombreuses et haletantes. Cependant, on peut reconnaître dans cet artifice le style de Bong Joon-ho : le goût pour les ralentis dramatiques, l'importance du regard, souvent presque caméra, la manière de filmer vertigineuse et un suspense maîtrisé grâce au travail sur les lieux et l'espace. Dans Memories of murder, l'assassin se cachait parmi des champs de blés boueux et denses tandis que le monstre tapisse les passerelles du pont ou les cavités des égouts. Le film joue en permanence sur l'obscur, le caché dans l'ombre, mais aussi la distance. La première apparition du monstre s'effectue de loin, insistant le doute sur sa forme, ou par la perception du son, amplifiant l'effet d'effroi.

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Le symbole du monstre se retrouve certes dans cette créature repoussante, visqueuse et barbare, mais il touche également les autorités, autant monstrueuses dans le traitement des « contaminés ». Si l'alien est traitée de manière inquiétante et horrifique, telle la scène violente lors de sa première apparition au bord du lac, toute la partie chirurgicale et toute l'agressivité policière sont dépeints avec un humour noir et une ironie hautement plus alarmants. L'exagération quant à la force du monstre (les ossements... et les multiples allusions aux calamars dégustés par Gang-du) permet d'établir de la distance vis à vis de son caractère artificiel pour dénoncer autant la folie des équipes médicales qui torturent, avec autant d'absurdité, le personnage principal. The Host s'avère particulier du fait de ce balancement entre le conte horrifique et captivant et l'humour grinçant qui met à distance. Même condensé qui se retrouvait dans Memories of murder, avec des scènes de meurtres crues et violentes et le quotidien morne de policiers stupides et incompétents.

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The Host, divertissement à la fois traditionnel et original, permet de confirmer les thèmes et le style d'un réalisateur coréen qui prend ici plus d'aisance et assurance sur un projet conséquent.

 

25.06.2009

Coraline

Buttons and buttons...

CORALINE – Henry Selick

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Après The nightmare before Christmas, injustement  trop souvent attribué à Tim Burton, Henry Selick adapte un roman inquiétant et dérivé d'Alice au pays des Merveilles, écrit par Neil Gaman. Je ne gardais de ce dernier que des souvenirs effrayants et une richesse dans les péripéties et personnages. C'est pourquoi j'allai, comme tout lecteur méfiant des adaptations du texte à l'écran, plutôt perplexe, découvrir Coraline, qui faisait la une d'un Positif enthousiaste.

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Dès les premières images (un générique intriguant, où des mains-ciseaux d'acier – qui ne sont pas sans rappeler un autre film de Tim Burton - s'agitent d'un mouvement vif pour coudre une poupée, élément essentiel du film), le graphisme détonnant et l'animation méticuleuse nous happent dans un univers incroyable, un rythme maitrisé et un naturel agréable. L'une des principales qualités de Coraline est sa vivacité, sa capacité à enchaîner les découvertes sans nous lasser, les tours de magie, les « petits trucs » qui animent sans cesse l'écran, attirent l'œil et provoque l'amusement. Précision des détails en tous genres, clins d'œil permanents et cohérence vis à vis des nombreux thèmes rappellent les expériences de Jack sur Noël. Mais ici, il s'agit de couture, de souris ou de nature fantastique.

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S'appuyant sur une unité de lieu (l'étrange demeure au nom féerique où ont emménagé Coraline et ses parents), le film explore toutes les ressources architecturales et géographiques du lieu, changements qui prennent peu à peu des proportions terrifiantes. Au fur et à mesure que Coraline découvre le double de son quotidien de l'autre côté de cette porte, l'endroit se dégrade, dévoile sa véritable personnalité, à l'image de la sorcière : jardin florissant et lumineux qui se décompose, murs qui se décrépitent, parquet qui se déforme, et enfin limites de l'espace qui deviennent abstraites. La richesse qui dégouline des premières impressions, comme le jardin du père, véritable constellation corafxparts.jpgde plantes lumineuses, se dégrade progressivement. L'attirail coloré et ravissant du départ devient affreux et âpre, mais un esthétisme gothique règne. Cependant, chaque personnage se voit assimiler un univers personnel définissant sa personnalité truculente. A chacun correspond un reflet a priori plus prometteur, répondant aux attentes d'une fillette frustrée par la réalité. Coraline représente l'imagination fertile d'une enfant par la projection de son imagination débordante sur le quotidien.

Mais le film (et le roman) trouvent leur intérêt dans le portrait effectué des parents et de leur relation vis à vis coraparts.jpgdes enfants. Le cauchemar dans lequel se réfugie naïvement la jeune fille curieuse est une preuve de sa déception de ses parents, bloqués devant leur ordinateur et ne lui montrant aucune marque d'affection, du moins en apparence. Mais bien vite, le paradis artificiel devient enfer, ramenant à la réalité, démontrant les faux parents sous un autre jour et ressoudant l'enfant et ses parents. Mais l'imagination n'en est pas moins condamnée, Coraline trouvant de quoi enchanter le morne quotidien qu'elle évitait, pour finalement l'accepter. En quelque sorte, le film raconte un apprentissage, le passage d'un état de rêve lorsque l'on est enfant à une découverte de la vie pré-adolescente.

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Cependant, si le livre de Neil Gaiman était marqué par une atmosphère sombre et inquiétante, par son style oppressant, Henry Selick opte pour un graphisme plutôt coloré et fantaisiste, fourmillant de détails et de minimes explosions visuelles et sonores, composant de véritables fresques vivantes et réjouissantes. Le jardin du père est par exemple le plus merveilleux, tout comme le spectacle mirobolant des souris ou celui déglingué et osé des deux vieilles voisines. Le goût pour les chansons se retrouve même avec les deux chouettes et le personnage étonnant du père. Cependant, le caractère horrifique de la sorcière est tout à fait respecté, s'imposant dès le départ avec le coravieill.jpggénérique intriguant, montrant des mains de fer aux cliquetis effrayants. Ce générique impose le ton et décrit toute l'ambiance du film : le goût pour les détails, le thème de la poupée, représentant à la fois la recherche d'un reflet idéal du quotidien de Coraline mais surtout sa manipulation (ce qui rejoint de nombreux contes populaires comme Hansel et Gretel), les objets mécaniques et articulés, l'importance d'une musique virevoltante et d'une animation rapide et fluide. Henry Selick a su, tout en restant attaché aux intentions de l'écrivain et à son histoire, explorer les possibilités de la 3D, saisissant l'intérêt de son utilisation dans un univers explosif et décalé, aux personnages fantastiques.

19.06.2009

truman capote

Affres d'un écrivain

TRUMAN CAPOTE – Bennett Miller

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Le célèbre roman-réalité In cold blood, écrit par Truman Capote à la fin des années 1950, fut le fruit d'un long travail de recherche dans le Kansas et sur les lieux du drame. L'investigation scrupuleuse de l'écrivain sur les lieux du crime est similaire à celle mise en oeuvre par les scénaristes du film (notamment le journaliste Gerald Clark, à l'origine de la biographie), mais aussi par l'acteur Philip Seymour Hoffman, sidérant dans sa composition. Le premier atout de Truman Capote est l'interprétation délicate et impressionnante de l'acteur américain, récompensé à sa juste valeur par un Golden Globes et un Oscar.

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Le film se divise en deux temps, voire trois, à l'image du travail d'écriture effectué. Recherche/ composition/publication ou enquête/jugement/condamnation divisent le film. En effet, Truman Capote possède deux intrigues mises en parallèle et étroitement liées par la présence de l'écrivain qui s'immisce peu à peu dans l'enquête menée, dans l'affaire judiciaire surtout, prenant la défense d'un des meurtriers, pour devenir progressivement indépendant du personnage de Smith et des aléas de la justice. La dernière partie joue ainsi sur un suspense surprenant car décisif pour les deux hommes en appel, mais surtout pour la fin du roman de Capote. A la dimension horrifiante du crime et de la peine de mort prononcée s'oppose les angoisses carriéristes de l'écrivain. Le film démontre avec brio cette dimension du profit personnel tiré par Truman Capote dans cette affaire, sans chercher à le condamner, donnant plutôt une réflexion sur la genèse d'une œuvre et son rapport à la réalité, sur le conflit intérieur de l'écrivain vis à vis de sa manipulation des faits et des personnes impliquées. Il semble accepter avec amertume cet égoïsme d'artiste, allant même jusqu'à faire céder Perry Smith pour obtenir le témoignage du crime pour conclure son roman. L'éditeur a également une place dans cette manipulation. Mais, au final, ce sera l'humain qui l'emportera, dans une scène mémorable à qui Philip Seymour Hoffman confère une forte émotion.

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Centrée sur ce personnage, une grande partie de la qualité du film provient de la performance exceptionnelle de l'acteur américain, et l'étude approfondi de cette figure de l'écrivain solitaire et atypique qui continue encore de fasciner les lecteurs et le monde de la littérature américaine. Tout d'abord, Truman Capote était un homme au physique particulier, tout replié derrière ses lunettes et sa rondeur, et au langage extrêmement singulier. Philip Seymour Hoffman offre son physique similaire, se détachant de la souplesse de ses autres rôles (le frère de 7h48 ce samedi-là) et réussissant à retranscrire le malaise et le repli intérieur de ce personnage. Mais le plus surprenant est son travail sur la voix, donnant un accent suranné et désagréable, ce qui procure une certaine surprise et peut-être distance vis à vis du personnage. Le coup de brio du film est de décrire cette personnalité atypique, renfermée et étrange, parfois insupportable (les scènes de pédanterie lors des soirées à Los Angeles), marquant la distance mais gardant un certain naturel et une pudeur extrême, beaucoup aidé par l'interprétation toute en finesse de l'acteur mais aussi le travail sur la photographie.

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Cette extrême pudeur touche aussi les prises de position de l'écrivain. Sa contradiction intérieure face à la perspective d'une carrière fructueuse qui doit résulter de la mort de deux hommes, dont l'un attirant, n'est nullement condamnée ou soulignée de manière grossière. Légères pressions des amis ou de l'éditeur, silences et regards appuyées face aux condamnés trompés suffisent à dépeindre le trouble de Truman Capote. De même, son mode de vie, entre mutisme et jeu prétentieux, fascine plus et donne un portrait peu mélioratif du domaine de la littérature, n'existant que par galas, lectures publics et jugements de la presse. Truman Capote exprime lui-même que son expérience de recherche et témoignages a changé sa vision. En effet, un fort contraste se marque entre des soirées clinquantes, toutes semblables les unes aux autres, et le calme inquiétant de la campagne vide du Kanzas. La retenue du film touche enfin l'intimité de l'écrivain, notamment son homosexualité, uniquement suggérée de manière très douce (nous sommes loin d'obtenir des films aussi francs sur ce thème comme Harvey Milk de Gus Van Sant). Les deux proches de Truman Capote sont aussi interprétés merveilleusement par Bruce Greenwood, soutien silencieux, et surtout Catherine Keener, toujours aussi parfaite et trop rare à l'écran.

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Le film est baigné dans une atmosphère glacée, se déroulant durant l'automne, hiver, enveloppé par une photographie aux couleurs froides et aux lumières faibles, à l'image du titre du roman de Capote. Le film reste assez classique, racontant la progression du livre et du procès de manière équilibrée et sans grande audace, voulant garder l'ensemble dans une simplicité toute pudique. Seule la séquence de l'exécution marque l'esprit, autant par l'utilisation d'un montage saccadé, qui brise le rythme, retranscrivant la panique du jeune Smith.

Truman Capote se distingue par l'extraordinaire portrait qu'il dresse de cet écrivain si fascinant, tout en douceur et finesse, servi par une interprétation de brio de Philip Seymour Hoffman.

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07.06.2009

los abrazos rotos

L'immortalité

LOS ABRAZOS ROTOS (Étreintes brisées) – Pedro Almodovar

 

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Étrangement passé inaperçu à Cannes, Los Abrazos Rotos est pourtant l'un des plus beaux films d'Almodovar, offrant à ses acteurs fétiches des rôles magnifiques, réaffirmant ses thèmes de prédilection en les enrichissant avec toujours plus de grâce, et donnant une réflexion encore bouleversante sur le cinéma et son pouvoir.

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Los Abrazos Rotos représente bien toute l'ingéniosité du cinéma d'Almodovar et la capacité de son scénario à mêler plusieurs intrigues, en livrer progressivement quelques indices avant d'arriver à une pause explicative. Toute une première partie du film alterne ainsi brillamment présent et passé proche mais en rupture, faisant preuve d'un véritable suspense vis à vis du personnage charismatique de Pénelope Cruz, personnage qui ne s'exprimera que rarement, se laissant porter par les événements, par les hommes qui l'aident, la vêtissent, la coiffent. Ce scénario brillant avance fait progresser l'intrigue autour de flash-backs peu à peu envahissants dans le présent du cinéaste aveugle, traduisant la plongée progressive dans le souvenir, encore vivace, réveillé par fragments comme ceux des photographies du couple. Fragments colorés qui s'assimilent aussi à la richesse, certes visuelle, mais aussi thématique du film. L'ingéniosité du scénario provient d'une complexité pourtant aérée et maîtrisée. Le film s'interprète à plusieurs niveaux de lecture, tous aussi touchants et pertinents : l'amour, la vie de couple, la vieillesse, la maladie, la mort, la vie familiale, le monde du travail, le cinéma... Richesse de la vie, richesse de l'image qui se répercutent sur des personnages torturés, flamboyants de haine et d'amour.

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Ces personnages presque de mélodrame, de tragédie grecque, éloignent Almodovar de son humour habituel, de sa crudité cynique et délirante. Cet aspect qui caractérisait surtout les débuts de son cinéma se retrouve pourtant dans le film Filles et Valises tourné par le protagoniste principal Mateo, sorte de double d'Almodovar en plein commencement de carrière. Vers la fin du film, le long-métrage fictif prend vie, retrouve sa fraîcheur, devenant véritable projection pour les spectateurs. Outre cet humour moins présent mais rappelé par cette curieuse mise en abîme, d'autre thèmes du cinéaste espagnol retrouvent leur place : la double identité Mateo/Harry ou le thème du changement, de la peau neuve (qui est également suggéré par les perruques de Lena ou le vieillissement de tous les personnages) ; le désir, souligné par un rouge passion, celui de la voiture des deux amants percuté par la noire, mort fulgurante, déchirant les liens. Cette présence de la mort, qui rôde tout au long du film du fait du silence sur Lena, du fait divers sur le décès d'Ernesto Martel, de la maladie du père de Lena... En écho à ses autres films comme Tout sur ma mère, Loz abrazos Rotos s'appuie sur ce principe de rupture, lien et création, généralement d'une famille. La rupture se retrouve à divers niveaux : sacrifice de la fille pour sauver son père, chute dans l'escalier, fuite des deux amants, et enfin l'accident qui vaut la perte de Lena et des yeux de Mateo. Les liens qui tissent ensuite dans le présent amène à la création d'une famille, reconstituée, pour aboutir à cette image finale, cellule familiale équilibrée, promesse de continuité.

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Déchirures et reconstructions bercent le film et sont évoqués toujours à travers une photographie magnifique, une musique émouvante d'Alberto Iglesias et un sens du rythme parfait. Que dire de plus sur les qualités visuelles et sonores du film, sur cette beauté impeccable de l'image, de la passion et de la haine ? Difficile de comprendre l'indifférence de la présidente de Cannes face à une maîtrise aussi totale d'une histoire purement fictive, prouvant une fois de plus les possibilités du cinéma à retranscrire des émotions simples mais prenantes. C'est le pouvoir du cinéma, merveilleusement transmis dans ce film.

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Le thème de la rupture et du lien peut se retrouver à travers le travail du montage, entamé à la fin par Mateo et sa famille : remontage, recréation d'un film du passé, afin de le finir « même en aveugle ». Phrase emblématique qui clôt le film, le portant sur une note d'espoir et une belle leçon de cinéma. La présence du 7ème art berce tout le film : personnage du cinéaste aveugle, perdant sa faculté primordiale de losimmag.jpgvoir ; tournages ; travail dévoilé sur la construction d'une intrigue à partir d'un fait divers ou d'un slogan tel que « Sangria donna » (donnez votre sang) ; hommages à de nombreux films et actrices, Audrey Hedburn, Jeanne Moreau (Ascenseur pour l'échafaud), Romy Schneider, Luis Bunuel (surnom de Séverine et présence d'Angela Molina), voire Le mépris avec le couple sur la plage magique. Mais la plus belle réflexion reste celle du pouvoir de l'image, à travers ce personnage d'aveugle qui recherche à revoir son passé. Il y a même une certaine injustice vis à vis de Mateo, qui ne peut contempler ce que nous voyons, ce passé qui se déroule devant nos yeux, ce passé qui n'est que fragments colorés pour lui (mais qui donne encore lieu à une reconstruction possible par son fils). Ce pouvoir, cette obsession de capter la vie par l'action de filmer domine par Ray X, fils d'Ernesto, qui ne cesse de filmer le couple jusqu'à ses moindres instants. Et ce baiser, immortalisé, entre Lluis Homar et Penelope Cruz, ce baiser final, mortel, banal, mais rendu sublime par l'écran.

Los Abrazos Rotos doit enfin sa force aux acteurs, habitués d'Almodovar : Penelope Cruz, ensorcelante, émouvante, hommage par l'image, véritable figure immortalisée dès le départ, est l'emblème de ce cinéma magique qui fait revivre le passé ; Lluis Homar, sorte de double du cinéaste, extrêmement touchant ; Blanca Portillo et Jose Luis Gomez dans une justesse parfaite. Le titre, enfin, Etreintes brisées, représentent bien ce principe de liaisons, rompus fatalement, mais ouvrant l'horizon à d'autres liens possibles. Les histoires d'Almodovar se multiplient à l'infini, se lient et se délient perpétuellement, preuve d'un cinéma immortel.

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