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bonne âme du se tchouan

  • La Bonne Ame du Se-Tchouan

    Les travestis

    LA BONNE ÂME DU SE-TCHOUAN - Bertold Brecht

    Mise en scène d'Anne-Margrit Leclerc.

    Compagnie Théâtre du Jarnisy

     

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    Après l'émouvant Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (cf critique), Anne-Margrit Leclerc met en scène une pièce de Bertold Brecht, passant à un registre plus comique et léger, s'entourant de la même pléiade de comédiens. La Bonne Ame du Se-Tchouan, derrière l'ambiance décalée des faubourgs chinois et l'apparence fabuliste, pose un regard lucide sur l'hypocrisie de chacun, s'avérant être une réflexion sur le fondement d'une identité, sur la part dévoilée ou au contraire masquée de chacun.

    Dynamisé par une mise en scène fluide et une confiance entre la même troupe de comédiens, La Bonne Ame du Se-Tchouan, malgré sa longueur, est absolument réjouissant. Les scènes s'enchainent avec rapidité et efficacité, aérées par des intermèdes musicaux joyeux (principe déjà utilisé dans Juste la fin du monde, ce qui permettait de souffler entre les monologues difficiles et intenses des personnages de Lagarce) et un système d'étagères ingénieux. Ces sortes d'étagères à roulettes glissent avec légèreté sur le plateau, s'emboîtant, se séparant, changeant l'angle, se déplaçant pour présenter une nouvelle disposition propice au ton de chaque scène. Entretemps, les comédiens s'amusent avec leur rôle décalé, tous un peu détestables, ce qui fait leur réjouissance.

    Outre la mise en scène agréable et intelligente, la réussite de cette pièce doit beaucoup aux excellentes interprétations et à l'admirable complicité qui règne entre ces comédiens, diffusant leur plaisir de jouer et d'interpréter de telles personnages réjouissants. Tout le monde, dans ce quartier du Se-Tchouan, comporte un défaut détestable, cache son jeu ou paraît excessif, simplement naïf (le porteur d'eau Wang) ou extrêmement calculateur (l'aviateur), excepté cette bonne âme qu'est Shen Té, une prostituée au cœur d'or. Shen Té qui, suite aux compliments de trois Dieux à la recherche de bonnes âmes, trouve l'occasion de recommencer une nouvelle vie en ouvrant une boutique de tabac grâce au financement de ses hôtes. La jeune fille devient rapidement convoitée, s'attirant tous les regards avides d'argent pour diverses raisons, et manipulée pour sa générosité naturelle. Derrière cette histoire ancrée dans une ambiance asiatique se glisse évidemment une forte satire sociale, où l'argent et le statut règnent et où l'honnêteté ne mène qu'à l'échec. Voyant l'hypocrisie ou la mauvaise foi constantes autour d'elle, Shen Té décide de se libérer et régler ses problèmes par l'art du travestissement, créent un cousin imaginaire qu'elle interprète.

     

    st 1 Photo Stéphane Mohamed.jpg(c) Stephane Mohamed

    Entre Shen Té douce et docile et Shui Ta exigeant et méfiant, entre Dr Jekyll et Mr Hide, deux manières d'aborder les autres vont se définir et se lier, devenant progressivement plus dangereuses. Réflexion sur l'identité, La bonne âme du Se-Tchouan s'interroge sur la capacité d'un être humain de se dévoiler ou de cacher ses intentions, de se diviser entre franchise et mensonges, à travers l'emploi de la légèreté et d'une vivacité comique. Sortes de caricatures, les personnages s'interrogent, se répondent, se trompent, s'amusent ou s'opposent, formant cette comédie humaine que regardent avec nonchalance les trois Dieux, finalement pas si cléments que cela. Derrière cette manière de précipiter les événements et de tromper et détromper le spectateur sur la vrais face des personnages, Brecht dépeint une certaine cruauté humaine, incitant le spectateur à trouver sa propre conclusion face à une chute finale surprenante.

    Tout comme je le signalais plus haut, l'intérêt de cette pièce s'impose notamment en raison d'interprétations excellentes. En utilisant huit comédiens pour incarner une vingtaine de rôles, Anne-Margrit  Leclerc leur fait appliquer directement l'art du travestissement et chacun y excelle à sa manière. Evidemment, Stéphanie Farison, Shen Té-Shui Ta, est la plus impressionnante, se travestissant avec efficacité. Peu attractive en Shen Té, elle trouve une forme de classe virile avec Shui Ta, adoptant des postures dégageant un charme fou, le chapeau vissé sur sa tête, le regard fuyant, la main dans la bouche de son costume tandis que l'autre triture habilement un mouchoir sur son front ou ses lèvres. La prosodie de ses répliques s'en trouve également modifiée, langage vif et populaire de Shen Té contre mots choisis avec soin et scandé avec l'allure d'un conférencier.

    Autour d'elle excellent Sylvie Amato, Nadine Ledru, Laetitia Pitz, Laurent Fraunié, Hervé Lang, Valéry Plancke, et Yves Thouvenel. La liste est nécessaire en raison de la qualité de chacun. Sylvie Amato, déjà pimpante en sœur de Louis dans Juste la fin du monde, est d'une drôlerie irrésistible en propriétaire chic et avare ou au contraire en Déesse légèrement sénile. Avec elle, Hervé Lang et Yves Thouvenel forment un trio de Dieux délirant, nonchalant et hagard, à la fois extrêmement malins ou d'une naïveté déconcertante. Laurent Fraunié, qui incarnait un Louis troublé et émouvant, est ici un porteur d'eau peu intelligent, personnage très sympathique mais incapable de discerner le vrai du faux, formant une passerelle entre les Dieux et les vivants. Ce comédien est par ailleurs le seul à ne pas "se travestir" en interprétant cet unique rôle, peut-être parce qu'il est le plus honnête face aux autres. Durant la noce, apogée dramatique de la pièce, il traverse l'espace vêtu de multiples costumes, s'exerçant soudain au maximum à cette pratique du travestissement, errant parmi les autres invités dévoilant au contraire leur vrai visage au fil de l'ivresse générale. Valéry Plancke, également dans Juste la fin du monde, compose de nouveau un rôle d'aviateur avec une force incroyable, notamment lors de son ivresse au cours d'un mariage raté (ce comédien incarne également avec brio l'un des deux rôles principaux dans l'adaptation théâtrale de La joueuse de Go, très récemment créée en Lorraine). Enfin, Nadine Ledru est d'un dynamisme réjouissant et Laeticia Pitz, agréable.

    Une mise en scène remarquable viennent porter ces comédiens tout au long de la pièce. Agréable, énergique, ouvert à tous, La Bonne Ame du Se-Tchouan est remarquable. 

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    (c) http://tgp-frouard.over-blog.com