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gus van sant

  • Elephant

    Glissements dans les couloirs

    ELEPHANT (2001) – Gus Van Sant 

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    Après Gerry et My own private Idaho, je continue ma rétrospective de GVS, auteur particulier pouvant autant être détesté qu'idolâtré (Certaines personnes de ma classe se reconnaîtront. Un grand merci à l'une pour le DVD, et à l'autre pour ses conseils, étant donné qu'il a insisté avec ferveur pour que je découvre Gus Van Sant).

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    Après le vagabondage légèrement laconique et surtout mélancolique des deux Gerry, après le road-movie à motocyclette de deux ados paumés dans une Amérique décolorée, je découvre enfin le film le plus célèbre et le plus primé du cinéate, à savoir le fameux Elephant, inspiré (une fois de plus) d'un fait réel, très dramatique et ayant donné lieu à de nombreux documentaires. La tuerie par deux adolescents dans leur lycée est le point de départ du film. Celui-ci se découpe par « fragments » s'intéressants au parcours de plusieurs élèves, croisant les flash-backs, et finissant juste avant la séquence finale.

    Tout comme avec Gerry, le fait divers n'est qu'un prétexte à l'étude des personnages et ne vise en aucun cas à reconstituer fidèlement et historiquement les faits. Gus Van Sant continue à sublimer les corps et les visages de ces adolescents, rendant « pur » chacun de leurs tressaillements et chacune de leurs réactions. Le cinéaste prolonge son travail sur l'hypnotisme du quotidien, notamment par le biais des longs travellings marchés suivant de près les dos des différents protagonistes.

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    Ces longs travellings, faisant écho aux plans larges cadrant les marcheurs de Gerry, confèrent une connotation fantastique et surréelle au film. Cet aspect dérangeant est renforcé par la photographie lumineuse et épurée d'Henri Savides et les décors du lycée, composés par de larges et longs couloirs blanchâtres, la plupart du temps déserts. Le silence accompagnant les marches flegmatiques d'Alex, Eric, John, Elias, Acadia, Michelle, Benny ou d'autres, s'avère extrêmement terrifiant et obsessionnel. De même, la scène de fusillade, que l'on est honteux d'attendre, n'est pas l'exemple-type d'une violence entremêlée de cris et de pleurs, et secouée par une caméra tremblotante, mais, au contraire, est tout aussi silencieuse, paisible, hypnotisante, avec à peine quelques élèves glissant dans les couloirs ou quelques cris échappés. 

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    Le film joue avec ce calme inquiétant, signifiant l'absence de véracité des scènes et insistant sur son appartenance au passé, suréel et ne vivant que par fragments. La caméra se rapproche des protagonistes, tentant de comprendre leurs actes et leurs pensées, mais ne creusant que plus fortement la part de mystère qui entoure les jeunes gens, d'où le terme de « sublimation des êtres » dans le cinéma de GVS. Tel geste esquissé, tel dialogue habituel, tel baiser offert ou échangé, telles touches de piano jouées, telle démarche, il s'agit de morceaux encore vivants mais inexistants que saisit et entremêle le film. Les photographies prises par Elias sont témoins de cette mémoire.

    Par rapport à cette vision intéressante du drame s'étant joué, je releverais un point négatif, à savoir les ralentis rajoutant au côté sublime du film, s'avérant, non seulement inutiles, mais lourds dans leur symbolisme.

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    Elephant se distingue également par trois séquences, flash-backs racontant la même scène, mais sous trois points de vue différents. Outre la prouesse technique de représenter trois fois la même histoire avec la même mécanique et précision, cette scène est l'apogée du film, une des rares à fonctionner à trois personnages (la plupart du temps, il s'agit de solos et de duos). En effet, elle marque la fin du quotidien tranquille, par le biais de la sonnerie, mais aussi des gestes successifs de John, Elias et Michelle, à savoir celui de la main, des jambes et du déclenchement de l'appareil photographique. Suite à ce croisement dans les couloirs, les deux jeunes tueurs arriveront au lycée.

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    La vision de ces deux adolescents est, évidemment et heureusement, dépourvue de jugements ou d'analyse psychologique, Mis à part l'évocation de brimades venant de la part d'autres garçons sur Alex en cours de mathémathiques, les raisons de leur acte ne sont pas justifiées. Par le biais de leurs conversations naturelles sur le sujet terrifiant et leur tendance à prendre tout ceci pour un jeu, GVS tente plutot à nous prouver que les deux adolescents ne comprennent pas le cauchemar dans lequel ils sont plongés. Néanmoins, ils se démarquent par un isolement et une froideur inexplicables (la mère d'Alex n'est présente que pour préparer le petit-déjeuner, sinon, la maison reste vide), ne recevant de l'affection (maladroite) que de l'un l'autre.

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    Ainsi, un portrait plutôt représentatif du lycée et de l'adolescence, malgré l'aspect surréel du film, est dressé, utilisant les clichés « highschool » pour mieux les remanier. Par exemple, le personnel adulte de l'école n'est pas obligatoirement antipathique, mais reste ancré dans le conventionnel et les règles. Ou encore, les trois pimbêches, malgré leurs conversations ridicules ou leur obsession de la minceur, ne tombent pas dans l'exagération. Le portrait, pourtant peu reluisant, du lycée, tente d'en saisir les limites mais ne porte aucun jugement, privilégiant la part de mystère du lieu.

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    La plupart des acteurs sont amateurs, isuus de lycés ou d'universités diverses, expliquant un peu leur facilité d'incarner des personnages à la fois banals et troublants, d'autant plus qu'ils portent souvent le même nom. Leurs visages inexpressifs et innocents (toujours la « sublimation ») se heurtent avec douceur à la brutalité du moment ou à la quotidienneté lassante. Les interprétations restent justes et délicates, souvent meilleures que les adultes. Mais les personnages restent fantômes, silhouettes se déplaçant avec flottement dans l'espace (comme Benny ou Acadia) et se démarquent beaucoup plus que le classissisme de jeu (sûrement voulu) des adultes. 

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    John, avec son look jauni (cheveux blonds et Tee-shirt jaune, faisant écho à la luminosité de la journée), est la seule figure phare du film, la plus compréhensive et attachante, et, par ailleurs, le seul à en réchapper. Elias devient témoin dans le film, porte de l'attention sur les personnes autour de lui et ne vise qu'à impressionner les moments, se raccollant à l'idée de « spectateur dans le film ». Alex est celui qui intéresse le plus le cinéaste (cela se remarque à la façon de le filmer), car son visage, pas encore mature, s'oppose à ses propos dérangeants. De plus, le fait qu'il joue la Lettre à Elise de Beethoven, à la mélodie paisible, diffère du désordre qu'il prévoit de provoquer dans le lycée. Près de lui, Eric reste amusé par le projet, mais troublé par son camarade. 

    Elephant est une oeuvre singulière, empreinte du style du cinéaste mais influencée par ses interprètes. Le film, grâce à une esthétique très pur, s'avère tout d'abord poétique mais rapidement terrifiant, notamment par la fin très dérangeante et noire.

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